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© Petits contes écologiques.

Le caméléon

lettrine Fomec, allongé sur la plus basse branche d'un bel azobé, semblait endormi.

Comme il avait la moitié avant de son corps de lézard sur une feuille verte et le reste sur du bois marron, il était marron et vert.
Même le plus malin des singes qui jouaient, riaient et criaient dans les plus hautes branches du bel azobé n'aurait pu le reconnaître.
Seuls les yeux de notre joueur de cache-cache pouvaient le trahir car il faut dire que Fomec louchait et, pour ne pas laisser remarquer son infirmité, il avait pris l'habitude de bouger sans cesse ses yeux dans tous les sens.

caméléon

C'est en regardant vers l'avant de son œil gauche que Fomec aperçut Bzi. Il vérifia aussitôt l'information de son œil droit : pas d'erreur, c'était bien une mouche tsé tsé,le régal des caméléons.
Fomec raffolait des mouches tsé-tsé car elles étaient à la fois dodues et craquantes, goûteuses et nourrissantes.

Bzi était grasse à souhait car elle venait de se nourrir du sang d'une dizaine de zébus, de trois zèbres en pyjama et d'un missionnaire belge zélé en train de faire la sieste.
Bzi venait de se marier et elle avait décidé, avec son mari, de fonder une grande famille : au moins mille enfants et un million de petits-enfants. Alors Bzi cherchait le meilleur endroit pour faire son nid.
Comme un oiseau !
Sauf que le nid des mouches tsé-tsé n'est pas garni de plumes et qu'il doit pouvoir contenir au moins mille œufs !

Bzi était une mouche pudique. Elle ne voulait pas être vue en train de pondre, alors, pour mieux inspecter les environs, avec ses pattes avant elle se mit à briquer les deux cents facettes de ses yeux irisés.
Aussitôt, Fomec baissa les siens et Bzi ne crut voir que deux bourgeons de plus sur la partie verte de la branche d'azobé.

Les singes qui, tout là-haut, jouaient riaient et criaient ne la dérangeaient pas. Les singes, c'est bien connu, n'aiment que les fines mouches et nous venons de dire que Bzi, qui allait être maman, était grasse et dodue.

Fomec était champion du monde toutes catégories du lancer de langue sur cible.
Oui, les caméléons quand ils se réunissent, organisent régulièrement des épreuves de lancer de langue, comme les hommes lancent le javelot.
Fomec était capable d'atteindre la mouche au centre d'une cible située à soixante-cinq centimètres, alors il se pourléchait les babines à l'avance.

caméléon

Quel bon repas il allait faire et quelle bonne sieste il allait pouvoir s'offrir après son déjeuner !
Pensez donc, une mouche tsé-tsé !
Dans sa petite tête de champion du monde, Fomec commença son compte à rebours du lancer de langue.

Les singes qui, tout là-haut, avaient organisé une nouvelle partie de touche-touche arboricole criaient toujours en dansant leur simiesque sarabande.
Les singes, c'est bien connu, sont les animaux les plus adroits de la forêt ; ils ne risquent pas de tomber car ils savent fort bien se raccrocher aux branches et c'est fort heureux pour eux car dans les forêts d'Afrique, les arbres ont beaucoup de branches mortes.

Crac !

Une branche morte vient de casser, mais le singe responsable s'en moque comme de sa première cabriole ! Un peu plus de bois mort sur le sol de la forêt vierge, cela fera de l'engrais pour les bananes sauvages !

Le morceau de bois mort tombe, tombe, tombe...

Fomec, qui sait compter jusqu'à cinq à l'endroit comme à l'envers, car on peut être champion du monde et un brillant intellectuel en même temps, finit son compte à rebours : trois, deux, un , zér...

Plash !

Adieu Fomec ! La vilaine branche morte a eu raison de ta vie colorée.

caméléon

Bzi a sursauté, mais une mouche ne va tout de même pas porter le deuil d'un caméléon ! Mille enfants à mettre au monde, sans parler de la layette à tricoter, du sein à donner et des couches à laver ! Elle a d'autres trypanosomesà fouetter !

Fomec était le seul prédateur de mouches de cette région de la forêt ! Alors les mille enfants de Bzi survécurent, tous plus gaillards les uns que les autres.
Bzi et son mari décidèrent d'en faire mille autres pendant que les premiers faisaient à leur tour mille enfants chacun.
Bzi et son mari eurent alors un million de petits enfants du même âge que leurs tantes qui pondirent à leur tour donnant des cousins à leurs neveux.

mouches

Mais c'est que ça pique et que ça mange une armée de plusieurs milliards de mouches tsé-tsé !
Ni les troupeaux environnants, ni les missionnaires belges ne suffirent bientôt plus à rassasier la petite compagnie vrombissante !
D'autant plus que les animaux piqués, soudainement pris d'un sommeil irrésistible s'endormaient les uns après les autres et ne pouvaient donc plus avoir de petits bébés animaux, et on sait bien que les missionnaires, même belges, ne se reproduisent pas !

Et les enfants de Bzi continuaient à pondre, à pondre, à pondre...

Il faut bien manger pour vivre !
Faute de viande animale délectable, ils se décidèrent, avec une grimace bien compréhensible, à goûter de l'homme -ou de la femme- ce qui revient presque au même.
C'est ainsi que toute l'Afrique fut bientôt endormie.

Bzi, satisfaite de sa petite famille dont elle connaissait chaque membre par le petit nom, mais inquiète de la disette menaçante se décida à réunir tout son petit monde et lui donna le conseil avisé d'émigrer au plus vite au delà des océans, vers des pays regorgeant d'hommes et d'animaux savoureux.

Chez les mouches tsé-tsé, les enfants écoutent bien les conseils de leurs parents ; c'est pourquoi les Africains qui ne dormaient pas encore tout à fait purent voir, assombrissant le ciel bleu, d'innombrables essaims de mouches se diriger vers les côtes océanes.

Les derniers bateaux à quitter les ports africains, conduits par des équipages ensommeillés, véhiculèrent la piquante descendance de Bzi vers tous les endroits habités de notre belle planète qui, doucement, ferma les yeux et s'endormit pour toujours.

Les mouches et la Terre
Daniel Déjardin

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