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© Petits contes écologiques.

Le cauchemar de Matéo

lettrine Matéo était un garçon qui avait beaucoup de chance.

Beau comme un jour de printemps, la franchise de son sourire et la malice de son regard attiraient immédiatement la sympathie et l'indulgence des gens qu'il rencontrait, et c'était tant mieux pour lui car, sans le vouloir, comme beaucoup d'enfants de son âge, Matéo était méchant.

Petit garçon de la montagne, il adorait courir dans les prés, patauger dans le torrent, explorer la forêt. Il était, comme on va le voir, plus heureux qu'un poisson dans l'eau, et plus gai que les fleurs dans la prairie.

L'été touchait à sa fin, le soleil de septembre illuminait les montagnes de sa douce lumière dorée. La rentrée des classes était proche. Matéo, qui croyait aimer la nature, voulut une dernière fois profiter du beau temps et décida d'aller se promener.

Avec son opinel, il coupa une branche de noisetier qu'il écorça soigneusement, gardant une partie intacte en guise de poignée, puis partit à l'aventure en sifflotant.

Tout en marchant, Matéo cinglait les orties brûlantes à grands coups de badine : " tiens l'ortie, tiens l'ortie " scandait-il à chaque coup porté.
Les grandes angéliquesfleuries subissaient le même sort : " tiens la vilaine plante, tiens la vilaine herbe " disait-il en les fauchant car il n'en connaissait pas le nom, ni l'utilité.

Les larges ombellesblanches tombaient, inutiles sur le bord de la sente.
La flexible baguette déchirait, des mêmes coups, les toiles des épeire-diadèmes désemparées.

A l'orée de la forêt, les amanites tue-mouches n'eurent pas plus de chance : " tchac, tchac, tchac " disait le garçon en fendant de son bâton, les superbes chapeaux rouges mouchetés de blanc.

Arrivé près du ruisseau, fatigué d'avoir tant fauché, Matéo décida de se reposer.
Il s'allongea dans l'herbe rase de la prairie, sans se rendre compte que ses jambes coupaient le cheminement d'une colonie de fourmis.
Poliment, pour demander le passage de ses condisciples ouvrières surchargées, une fourmi soldat déposa une goutte d'acide formique sur la cuisse du garçon. C'était le seul moyen qu'elle avait pour s'exprimer et attirer l'attention.

" Aïe ! " fit Matéo en repliant vivement ses jambes, " Quelque chose m'a piqué ! " Ses yeux aperçurent immédiatement la fautive qu'il écrasa entre son pouce et son index.
Craignant d'autres piqûres, il bondit sur ses pieds puis, avisant la fourmilière non loin de là, il sabra, d'estoc et de taille, du droit et du revers, l'énorme amoncellement d'aiguilles de conifères.
" Méchantes, méchantes, voilà pour vous, voilà pour vous ! "
Il ne s'arrêta que lorsque le tas d'aiguilles fut complètement arasé et les fourmis dispersées aux quatre coins de la rose des vents.

En nage, Matéo décida de se rafraîchir au ruisseau. Il plongea avec délice ses jambes dans l'eau vive.
La fraîcheur de l'onde calma la piqûre et sa rage, mais son intrusion déclencha un sauve-qui-peut général dans le petit monde aquatique du ruisseau de montagne.

Les traîne-bûchesapeurés rentrèrent dans leurs coquilles...
Les chabotseffrayés se coulèrent sous leurs demeures de pierres...
Deux écrevisses paniquées coururent à reculons vers la berge trouée. Mais Matéo les avait vues.
" Ah, vous aussi vous voulez me faire mal, et bien c'est ce qu'on va voir ! " Il saisit adroitement les crustacés par le dos de leurs cuirasses et les jeta au loin sur la berge.
" Allez pincer les fourmis si ça vous chante ! " dit le garçon.

N'ayant plus à craindre les pinces menaçantes, Matéo se rasséréna et s'amusa à patauger, comme aiment à le faire tous les enfants du monde.
Il souleva une pierre. Un nuage de particules troubla la limpidité cristalline de l'eau vive. Quand le courant eut dispersé le nuage, le dos noir d'un chabot apparu sur le blond de la grève.

Le chabot n'est pas beau ! Il a honte de sa grosse tête et de ses larges nageoires, c'est pourquoi il se cache. Matéo n'avait jamais vu ce poisson, il en eut peur. S'armant d'un galet, d'un seul coup il écrasa sur le fond le poisson terrorisé.

Le ruisseau et ses berges lui semblant trop décidément trop hostiles, Matéo reprit son chemin d'aventure, mais s'aperçut bientôt qu'il avait faim.
Il songeait à s'en retourner quand il aperçut, à l'orée de la forêt, le soyeux chapeau blanc, lavé de jaune, d'une boule de neigedes bois.

Matéo, qui avait quelquefois accompagné son grand-père à la cueillette des champignons, le prit pour un rosé des prés.
Il savait que, cru, en salade, ce champignon est un très bon comestible.
Il le cueillit, en brossa soigneusement le chapeau, ôta le pied terreux, faisant apparaître les lamelles rosées, et croqua. Tout est bon qui n'est pas imposé. L'odeur d'anis et le goût de noix du champignon l'enchantèrent.
Malgré l'absence d'assaisonnement, Matéo décida qu'il se régalait.

Un peu plus loin, il en repéra un autre qu'il cueillit et mangea comme le précédent, un peu surpris cependant par sa saveur douce et son odeur de radis.
Comment pouvait-il savoir qu'il venait de manger le vénéneux strophaire coronilletant il ressemble, aux yeux d'un enfant, à la délicieuse boule de neige ?
Rassasié, Matéo, cueillant ici et là les mûres, framboises et myrtilles de son dessert, continua le chemin de la forêt.

Soudain, des branches bougèrent, un corbeau croassa. La lumière sembla baisser. Il leva les yeux vers la cime des arbres : jamais il ne les avait vus aussi sombres, aussi hauts, aussi mouvants, aussi hostiles.
Une vague d'inquiétude envahit son esprit, la tête lui tourna.
Il posa son bâton, s'assit sur un carré de mousse et ferma les yeux pour récupérer de son petit malaise.

Quand il les rouvrit, il constata avec surprise qu'une forêt d'orties l'entourait. Il reprit son bâton et commença à fouetter les herbes urticantes pour se frayer un chemin mais, plus il en fauchait, plus grandes elles repoussaient.
Devant lui, deux angéliques gigantesques tendaient la toile d'une épeire-diadème monstrueuse qui le regardait fixement.

Animation Araignée

A sa droite, une fourmilière, haute comme une maison, grouillait de fourmis grosses comme des rats et, à sa gauche, une armée d'écrevisses de la taille de homards aux pinces monumentales barrait le passage.
Matéo, terrorisé, se retourna et voulut s'enfuir par le ruisseau mais celui-ci était devenu une grande rivière dans laquelle un énorme chabot, la gueule grande ouverte, le regardait cruellement.

- Qu'on lui donne un siège ! fit une voix autoritaire.

Matéo regarda autour de lui d'un air effaré : une amanite rouge et blanche géante sortit de la mousse.

- Assied-toi, Matéo ! reprit la voix qui venait de l'araignée du haut de sa toile.

Subjugué, il se posa sur le champignon.

- Tu vas être jugé pour tout le mal qu'aujourd'hui tu as causé à la nature.

- Mais je n'ai rien fait de mal, madame.

- Pour commencer, tu as saccagé plus d'un cent de plantes d'orties.

- Mais ce n'est pas faire le mal, les orties ne sont là que pour piquer...

- Tu parles sans savoir ! Les orties sont utiles ! Elles sont comestibles, leur soupe à sauvé des centaines de gens au temps des grandes disettes ! Tu as aussi coupé la tête des angéliques qui, elles, ne piquent pas !

- Elles ne servent à rien !

- Elles servent à faire des bonbons ! Et aussi à soutenir les toiles de mes enfants les araignées ! ajouta le juge d'un air terrible.

- Excusez-moi, je ne savais pas madame.

- Tu as également saccagé des champignons comme celui sur lequel tu es assis.

- Mais ce sont des mauvais !

- Tu parles encore sans savoir. Ce qui est mauvais pour les uns est bon pour les autres. Ces champignons sont le régal des insectes, des limaces et des sangliers. Ils ont le droit de manger et de vivre eux aussi. Tu as également détruit la maison des fourmis et tué des dizaines d'entre elles.

- A mort ! A mort ! crièrent les fourmis.

- Elles m'avaient piqué, j'avais mal.

- Tu as sorti des écrevisses de l'eau et les as ainsi condamnées à mourir asphyxiées !

- A mort ! A mort ! cliquetèrent les écrevisses.

- Pardon, je ne savais pas... je ne voulais pas...

- Tu as inutilement tué un gentil chabot !

- Il me faisait peur, il avait l'air méchant.

- C'est toi qui es méchant, Matéo. Tu as détruit des vies qui ne te demandaient rien. Pour ta punition, je te condamne à te souvenir éternellement de ton rêve ! Tu n'oublieras jamais que si tu fais du mal à la nature, tu te fais du mal à toi-même car celle-ci se vengera un jour ou l'autre !

Maintenant Matéo, l'effet de ce que tu as mangé va cesser et tu vas te réveiller. Il est tard, rentre vite chez toi.
Et ne mange plus jamais de champignons que tu ne connais pas sans demander d'abord à ton grand-père !


Daniel Déjardin

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