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© Petits contes écologiques.

Le champ de pierres

lettrine Gustave, un vieux paysan savoyard, avait deux fils : Auguste et Octave qu'on appelait le Guste et le Tave.
Sentant au poids des outils et aux douleurs de son dos ses vieux jours arriver, il réunit ses deux fils et leur dit :

- Mes enfants, je suis maintenant trop fatigué pour continuer à cultiver notre terre, je vais passer la main.
Mais hélas, notre domaine est trop petit pour nourrir les deux familles que vous allez fonder : un seul de vous deux pourra prendre ma suite, l'autre devra partir à la ville pour chercher du travail.

- Moi je veux bien reprendre la ferme, fit Auguste l'aîné.

- Moi aussi j'aimerais... répliqua le cadet.

- De nous deux je suis le plus capable !

- Cela n'est pas prouvé !

- Je suis plus vieux que toi ! articula le Guste.

- Et moi j'aime la terre, fit le Tave aussitôt.

- Calmez-vous mes enfants, calmez-vous... Puisqu'aussi bien l'un et l'autre vous désirez la ferme, voici ce qu'on va faire : chacun de vous va recevoir un lopin d'un hectare et devra le cultiver pendant un an. L'un aura la parcelle de la vallée et l'autre celle du coteau. La ferme appartiendra à qui saura le mieux tirer le fruit de son travail.

- Mais ce n'est pas juste ! dit Auguste, il n'y a pas d'eau sur le coteau alors que le torrent longe la terre de la vallée ! Moi je veux la parcelle d'en bas.

- Ce n'est pas très juste ! dit en écho Octave, la terre du coteau est pleine de cailloux alors que celle d'en bas est grasse et fertile. Moi aussi je préfère le champ de la rivière.

- Un bon paysan sait toujours obtenir le meilleur de sa terre. Tous deux voulez la même ? Voici ma décision : choisira en premier celui qui cueillera un edelweisset pourra de ma part l'offrir à votre mère.

Auguste était un fort terrien. Il aimait avant tout la chasse et la pêche et n'avait que faire des fleurs, des arcs-en-ciel et des chants d'oiseaux.
Il savait bien qu'il n'avait pas de chance de trouver l'edelweiss.

Reconnaître l'empreinte du chevreuil, pêcher dans les ruisseaux l'écrevisse ou la truite, souffler dans les appeaux, imiter les cris des animaux, tout cela il aimait, mais marcher pendant des heures pour trouver une fleur... Non merci !
Un plan machiavéliquegerma dans son esprit, il laissa partir son frère...

Octave était poète, il avait l'âme tendre, sensible et naturelle. Il aimait courir les bois et les sommets.
Il connaissait les fleurs mais n'en cueillait jamais, préférant de beaucoup les voir dans la nature plutôt que dans un vase. Il connaissait mieux que quiconque les endroits escarpés où pousse en liberté la belle étoile blanche.
Il se mit en chemin.

Quand vint le crépuscule, Octave, la fleur aux dents, descendait le sentier qui ramène à la ferme. Il songeait à son avenir : la campagne ou la ville, la ferme ou l'atelier, l'herbe tendre des prés ou le goudron des rues, l'air parfumé des cimes ou les fumées d'usine...

- Hiiiiiiiiiiiiiiiii !

Semblant venir d'un buisson qui borde le chemin, le clapissement aigu du lapin de garenne saigné par la belette troubla sa réflexion. N'écoutant que son cœur, Octave posa la fleur sur le bord de la sente et chercha alentour pour tenter de sauver le petit animal, mais il ne trouva rien, rien d'autre que le vent qui agitait les saules ...

- Quel dommage que la jolie belette soit obligée de tuer pour survivre !

Un peu triste et déçu, il revint au chemin et chercha l'edelweiss, mais hélas plus de fleur.

- C'est le vent, pensa-t-il, qui a dû l'emporter.

Adieu la bonne terre, adieu aussi la ferme, la nature, les forêts et les vertes prairies...
Quand enfin tristement il rentra à la ferme, il vit son frère aîné tout fier et tout heureux tendre avec un sourire un petit edelweiss à sa mère ravie.

- Vous connaissez votre lot maintenant, dit le père. Dans un an, jour pour jour, nous ferons le bilan de toutes vos récoltes, la ferme appartiendra au meilleur de vous deux.

Les deux champs

Le lendemain, Auguste s'en alla au café du village célébrer sa victoire.

Octave, les outils sur l'épaule, monta à flanc de coteau et se promena longuement sur sa terre.
Il observa le vent, la pente, les plantes sauvages, souleva quelques lauzesqui parsemaient son lot puis se mit au travail. Quand il revint le soir, fatigué mais content, il posa sur la table cinq fois quarante brins d'odorant génépi, et quelques kilos de racine de gentiane.

- Ma première récolte, dit-il en souriant, de quoi faire, au bas mot, dix litres de liqueur.

- Cela ne compte pas ! se révolta son frère, ce n'est que de la glane et non de la récolte !

- Puisqu'Auguste le veut, la glane ne compte pas !

- Dix luges de bon foin sèchent sur le coteau.

- Je crois que cette fois, Octave a de l'avance, fit Gustave le père avec un franc sourire.

- Père, j'ai besoin d'argent pour acheter l'engrais, les semences de blé, l'essence du tracteur, dit Auguste l'aîné.

- Tu auras ton argent, mais Octave ton frère en aura tout autant.

Pendant deux mois d'été, Octave essarta les buissons mais garda l'églantine, défricha les gazons mais épargna l'euphorbe, laboura le terrain mais laissa les cailloux cependant que son frère pêchait au torrent la sauvage fario et traquait l'écrevisse qui vit dans le ruisseau.

Octobre mordoré, c'est le mois de la chasse. Auguste avec son arme passa sur le coteau.

- Que fais-tu petit frère recourbé vers le sol, sèmes-tu des cailloux pour avoir tant de pierres ?

- Moi, je sème ma peine ! Ne travailles-tu pas ?

- En un jour de tracteur ma terre sera prête, une heure de semis suffira pour le blé et au mois de juillet mon grenier sera plein. Epargne ta sueur, la ferme sera mienne ! Bon, je m'en vais chasser.

Autour des lauzes de calcaire qui parsemaient son champ, Octave rassembla la bonne terre sauvage et planta avec soin des rosettes de fraisiers.

Puis l'hiver savoyard s'établit sur les monts. Les neiges de décembre recouvrirent le coteau mais sans vraiment descendre au fond de la vallée.
Le froid bien rigoureux qui suivit dura plus de trois mois.
Le printemps d'avril et mai se montra très humide et tout le mois de juin fut très chaud et trop sec.

edelweiss

Quand arriva juillet, notre vieux savoyard réunit ses deux fils.

- Qu'avez-vous retiré de vos champs mes enfants ?

- Notre champ du coteau m'a beaucoup rapporté : plus de cent kilos de fraises gariguettes que j'ai vendues au marché pour bien plus que le prix que les plants m'ont coûté.

- Le champ de la rivière n'a pu me donner que deux quintaux de blé dont personne ne veut.

- Auguste explique-moi !

- Père, je n'ai pas eu de chance, la gelée de l'hiver a grillé la levée, en mars et en avril les taupes ont ravagé les lignes des semis, en mai les pucerons ont décimé les épis, en juin la sécheresse a stoppé la poussée. Les grains de mon blé sont petits et ridés et la minoterie ne peut rien en tirer.

- Et sur notre coteau, pas de calamités, Octave mon cadet ?

- Père, j'ai eu de la chance.
La neige de décembre a très bien protégé mes replants de fraisiers des rigueurs de l'hiver.
L'euphorbe a réussi à éloigner les taupes.
Les jolies coccinelles qui vivent dans l'églantier aiment bien, c'est connu, manger les pucerons ; elles ont sauvegardé les fleurs de mes fraisiers.
Pendant la sécheresse, les pierres de mon champ ont freiné l'évaporation en conservant sous elles un peu d'humidité, et la douce chaleur qu'elles emmagasinaient le jour protégeait mes fraisiers des fraîcheurs de la nuit.

- Auguste, mon aîné, le climat de chez nous t'est pourtant bien connu ; c'est toi qui a choisi le champ de la rivière ! Tu pouvais aussi bien prendre le champ de pierres !

- Si je n'ai, comme Octave, pu obtenir du sol tout le fruit mérité, j'ai pourtant rapporté du gibier succulent, l'écrevisse du ruisseau, de la truite sauvage ! Cela ne compte pas dans le bilan qu'on fait ?

- Le Guste, souviens-toi, c'est toi qui l'an passé a refusé la glane ! Je ne peux aujourd'hui accepter la requête qu'hier, à ta demande, j'ai refusée au Tave.
Ton frère aura le ferme !


Daniel Déjardin

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