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© Petits contes écologiques.

Le juge Lhomme

Lettrine C 'est peut-être parce que ses parents l'avaient prénommé Just que monsieur Lhomme avait choisi la carrière de juge : juge au tribunal des animaux.

Superbe et majestueux dans sa toge de président, conscient de l'importance sa mission, monsieur Lhomme ouvrit la session :

- Je juge aujourd'hui le loup accusé du sauvage assassinat de deux de ses voisins, dit d'une seule traite le juge, en dépit de ses difficultés d'élocution.
Loup, vous avez tué une brebis et l'agneau qu'elle portait !
Plaidez-vous coupable ou non-coupable ?

- Je plaide à moitié coupable, monsieur le juge.

- Cela ne se peut pas !

- Je veux dire que je ne savais pas que la brebis portait un agneau. Je pensais simplement faire mon travail de loup.

- De quel sinistre travail osez-vous parler ?

- Comme tous les êtres sur terre, je dois manger pour vivre, monsieur le juge. Pour cela, la nature m'a confié le rôle d'éliminer les animaux faibles, malades ou blessés. Elle m'a donné pour tâche d'abréger les souffrances d'êtres qui, de toutes façons, sont condamnés à disparaître à brève échéance.
J'ai chassé cette brebis car elle tremblait, boitait et tombait tous les dix pas. Je n'ai fait que mon travail de loup, monsieur le juge...

- Mais son petit à naître n'était pas malade, il ne demandait qu'à vivre, lui !

- Je regrette pour l'agneau et demande l'indulgence...

- Loup, au nom de cette vie inutilement supprimée, en mémoire de cet agneau tué avant même d'être né, je vous condamne à mort ! A partir de ce jour, tout humain qui se trouvera en votre présence est autorisé à exécuter la sentence.

- Mais... mais...

- La séance est levée ! coupa le juge en se levant lui aussi.


"Voilà de la bonne, saine, rapide et équitable justice..."

se dit Just Lhomme, sentiment du devoir accompli et conscience en paix, en regagnant le vestiaire des juges.

Il ôta sa robe de magistrat à l'épitoge ornée de fourrure d'hermine, renoua les lacets de cuir de ses bottines en peau de phoque, enfila le luxueux manteau de castor dont il était si fier ainsi que ses gants de chevreau, coiffa sa toque d'astrakan et se rendit, le cœur léger, déguster un ragoût de mouton au restaurant du palais de justice.


Daniel Déjardin

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