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© Petits contes écologiques.

Le korrigan de Kerfontaine

animation Korrigan , le korrigan de la forêt, avait établi son logis dans le creux d'un arbre, près de la source moussue de Kerfontaine.

Comme tous les korrigans, il était de petite taille, avec des yeux louches, un long nez pointu et de grandes oreilles décollées. Son aspect avait de quoi inquiéter mais Kou n'était pas méchant.

Contrairement aux Trolls de Scandinavie ses cousins, aux Farfadets de Provence et même aux autres Korrigans, il ne cherchait pas à faire peur aux humains.
La seule chose qu'il ne supportait pas, c'était que l'on fasse du mal à la nature, son domaine.

Il attendait toujours que la lande soit déserte pour danser au clair de lune dans la bruyère, jouer de la trompe dans la forêt ou allumer des feux follets sur l'étang.
Seul son rire en crécelle, semblable au bruit du bec du pivert sur un tronc vermoulu, trahissait parfois sa présence.

Si par hasard quelqu'un s'aventurait sur ses terres, il restait sagement caché dans le creux de son arbre favori, près de la fontaine moussue, invisible mais entendant, sentant et voyant tout.

rameau

C'était le jour des Rameaux. L'air était doux et parfumé. Les arbres déplissaient le vert tendre de leurs feuilles. Les oiseaux chantaient le renouveau. Kristen et Oanez avaient décidé d'aller se promener sur le chemin de Kerfontaine.
Quand ils arrivèrent près de la source, un peu fatigués, ils s'assirent dans la mousse.
Soucieux de ne pas être vu, Kou, qui déjà n'était pas grand, se recroquevilla encore dans le creux de son arbre.

- Comme cet endroit est calme et beau ! s'exclama Oanez.

- Et tellement désert ! Si tu le veux bien, ce sera notre coin, à nous tout seuls... ajouta Kristen, sans peur du pléonasme.

Dans son logis de bois et de verdure, contrarié, Kou tordit le nez. Oanez posa la tête sur l'épaule de son compagnon.

- Si nous gravions nos initiales dans l'écorce de ce bel arbre ? dit-elle en désignant le hêtre qui servait de demeure au korrigan.

Kou s'agita, souffla de déplaisir et de contrariété, mais cela n'eut comme effet que de faire bouger quelques feuilles de son arbre. Quoi de plus naturel que des feuilles qui bougent dans une forêt ?

feuilles

- Quelle merveilleuse idée ! s'enthousiasma Kristen en sortant son canif.

L'arbre gémit. Kou tordit le nez derechef.

- Nos noms sont mariés pour longtemps maintenant, constata Oanez en contemplant avec émotion le cœur gravé contenant leurs initiales.

- Je vais y ajouter des alliances, reprit Kristen en gravant deux anneaux en auréole dans l'écorce du hêtre.

- Oui, oui... et je fais le vœu que notre union dure aussi lontemps que vivra ce bel arbre.

Les korrigans ne peuvent pas intervenir directement dans les actes des hommes et Kou, impuissant entendit à nouveau son arbre gémir de douleur sous la blessure du couteau.

- Qu'elle est belle notre forêt ! s'extasiait Oanez.

- Ce n'est pas VOTRE forêt, pensa très fort le Korrigan, et elle ne restera pas belle bien longtemps avec des inconscients et des vandales comme vous deux.

- Tu sais, ajouta Kristen, je connais un autre très bel endroit non loin d'ici : le vallon de Lochgastmor. Il y pousse des morilles et on y ramasse des escargots. Nous irons dimanche prochain si tu le désires.

- Comme tu voudras, Kristen.

Dès que le couple fut parti, Kou sortit de sa cachette pour tenter de désinfecter et de cicatriser les blessures de son arbre en les frottant avec des orties brûlantes, mais hélas ...

- L'entaille fait le tour du tronc, la sève ne passe plus, c'est sans espoir... se lamenta le Korrigan ... Mon hêtre va mourir...

tronc gravé

Une vague de colère le submergea.

- Vous ne perdez rien pour attendre, les futurs ex-amoureux ! Je connais la forêt et les plantes mieux que vous !

Dans le vallon de Lochgastmor, toute la nuit Kou se démena, déterrant ici des arums et des anémones des bois pour les replanter là, près des morilles, cueillant là-bas la cigüe et l'aconit pour les bouturer ici, dans le domaine des escargots puis, pour arroser ses transplants, il s'en fut sur la lande danser sa danse de la pluie.

Kou attendit patiemment le samedi suivant et la fin des ondées qu'il avait provoquées pour revenir dans son maléfique jardin.
Il souffla, souffla sur les fleurs, envoyant le pollen empoisonné dans les alvéoles des champignons, ramassa partout alentour tous les escargots qu'il put trouver, les disposa sur la cigüe et l'aconit.
Les gentils gastéropodes se régalèrent et se remplirent l'estomac des feuilles toxiques, pour eux inoffensives.

Le dimanche qui suivit, alors qu'au village les cloches carillonnaient le retour du beau temps, nos deux amoureux, revinrent dans la forêt. Ils passèrent devant le hêtre gravé sans remarquer que, malgré les pluies de la semaine passée, ses feuilles commençaient à flétrir et continuèrent vers la frênaie de Lochgastmor.
Le vallon était magnifique !

- Que t'avais-je dit, Oanez !

- Comme c'est beau toutes ces fleurs !

- Ce sont des arums et des anémones.

- Je vais faire un joli bouquet de Pâques.

- Viens voir par ici, Oanez : des morilles jaunes par dizaines !

- Et là-bas, regarde, regarde Kristen, tous ces escargots !

- Quelle aubaine ! Cueillons, ramassons ...

- Quelle est cette plante qu'ils sont en train de manger ?

- Du persil sauvage je crois.

- Ce soir je vais te préparer un plat de roi : des escargots aux morilles.

- Hummm, j'en ai déjà l'eau à la bouche, nous allons nous régaler.

- Ecoute, écoute Kristen, on entend le pivert !

morille-escargot

Le lendemain, les yeux battus, le teint blême et la mine chiffonnée, de retour de la ville, Kristen dit à sa compagne qui n'avait pas meilleur aspect :

- Dis donc Oanez, le médecin pense que tous les malaises que j'ai eus cette nuit sont dûs à un empoisonnement alimentaire ! Qu'est ce que tu as mis dans ton plat ?

- J'y ai mis ce que tu as cueilli, Kristen, et rien d'autre ! Tu es sûr de tes champignons ?

- Dis tout de suite que je ne m'y connais pas ! D'ailleurs à cette époque de l'année, il ne pousse rien d'autre que des morilles ! C'est sûrement toi qui ne les a pas assez fait cuire...

- Tu ne vas pas m'apprendre à cuisiner tout de même !

- Si ta cuisson était suffisante, alors, explique-moi ? Explique-toi !

- Tu m'accuses de t'avoir volontairement intoxiqué ?

- Il faut bien que cela vienne de quelque part ! Sinon pourquoi aurai-je été malade toute la nuit ?

- Toi, toi... Moi aussi j'ai été malade !

- Que tu dis !

- Tu me prends pour une menteuse ?

- Ecoute, je cueille des morilles comestibles, je ramasse des escargots comestibles, tu les cuisines et je suis malade ! Ton plat de roi, c'est plutôt un plat de La Voisin !

- Oh... Me prendre pour une empoisonneuse ! Je ne resterai pas une minute de plus avec quelqu'un capable de penser ça de moi ! sanglotta Oanez.

- Et moi jamais je ne pourrai vivre avec une personne en qui je n'ai plus confiance ! répliqua Kristen en claquant la porte de la maison.

Semblant venir de la ramure d'un frêne de la cour, une crécelle égrena longuement un staccato moqueur...

poison



Vous qui avez lu ce conte, si un jour vous vous promenez dans la forêt de Kerfontaine et que, près d'une jolie source moussue, vous entendez le bruit du pivert sur le tronc d'un arbre mort, passez vite votre chemin. C'est sûrement le ricanement de Kou, le Korrigan qui n'aime plus les hommes.


Daniel Déjardin

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