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© Petits contes écologiques.

La vengeance de Véloce

lettrine Véloce, le lièvre roux était heureux.

Non seulement il avait épousé Vive, la plus belle des hases rousses de la prairie, mais celle-ci venait de lui donner quatre adorables petits levrauts aux yeux orangés.

Véloce était un lièvre malin qui avait fait de solides études à l'école des lièvres.
Pour plaire à Vive, il avait parfaitement, et de longue date, calculé l'emplacement de leur gîte au milieu des herbes graminées les plus drues de la petite clairière.
Il avait calculé la course du soleil dans le ciel pour recevoir les rayons du matin et du soir, tout en étant protégé de la chaleur de midi par le grand hêtre fayard.

Il avait aussi soigneusement étudié la pente du sol pour que l'eau de pluie ne stagne pas, prévu un rocher de guet, soufflé sur les aigrettes des fleurs fanées de pissenlit pour préparer un potager, dévié un méandre du ru, et habilement tressé quelques ronces pour protéger ses arrières.

Rien ne pouvait leur arriver et, du haut de son rocher de guet, il regardait d'un œil attendri ses levrauts qui tétaient leur mère en donnant de petits coups de tête dans les mamelles gonflées de lait.

Véloce entendait bien de temps en temps éclater des coups de tonnerre dans le ciel bleu de l'automne mais cela ne l'inquiétait pas outre mesure. Tous les ans au mois d'octobre, c'était la même chose : une simple anomalie de la nature qui ne réussissait qu'à faire aboyer les chiens. Il s'en moquait comme de sa première livrée.

éclairs

- Tu veux bien garder les enfants ? lui demanda Vive, la belle hase rousse, j'ai envie de me dégourdir les pattes, je vais faire un tour jusqu'à l'orée de la garenne.

- Va ma Vive et reviens vite ! vagit Véloce à travers son bec de lièvre.

Arrière-train sur les pattes arrière, ses longues oreilles dressées, une feuille de dent-de-lion entre les incisives, notre lièvre roux songe à l'endroit où ils vont prendre leurs quartiers d'hiver, dès que les levrauts seront hors du nid. Il faut tout prévoir pour n'être pas pris au dépourvu dans la vie. Véloce veut toujours ce qu'il y a de mieux pour sa petite famille...

Boum, boumm...

Deux coups de tonnerre claquent dans le ciel bleu.
Encore cette anomalie de l'automne !
Un long vagissement d'agonie accompagne l'écho du tonnerre.

Véloce bondit par-dessus le buisson de ronces, son petit cœur de lièvre se serre d'angoisse, il court plus vite que le vent vers l'orée de la garenne d'où vient la plainte désespérée.

Quel est cet étrange animal au mufle rougeaud et au ridicule chapeau à plumet ?
C'est un homme sûrement !
Et quel est ce bizarre bâton noir et fumant qu'il tient à la main ?
Pourquoi se penche-t-il avec un air si réjoui ?
Qu'est-ce qu'il ramasse ?

- Viiiiive.... noooonnnn !

Les pauvres pattes de la pauvre hase rousse tressautent encore de douleur.
Un peu de lait sort de ses mamelles éclatées et se mélange au sang qui coule de son nez.
L'homme saisit le pauvre animal par les oreilles, le soupèse et rit de plaisir avec ses dents jaunies.

Le cœur de Véloce explose de chagrin.
Tapi dans un fourré de ronces à l'orée de la garenne, il voit l'homme mettre l'amour de sa vie de lièvre dans un carnier noir et s'éloigner en sifflotant.

Véloce est retourné tristement près du gîte. Il lèche ses quatre levrauts qui couinent doucement en cherchant les mamelles.
Ils ont faim, ils pleurent, ils veulent leur maman qui ne viendra plus jamais.

Véloce va dans la clairière chercher les plus belles graminées qu'il pose devant ses petits, mais ils ne savent pas encore manger. Alors il va cueillir des laiterons, de la laitue, des lactaires, des feuilles de pissenlit au jus blanc comme le lait, mais ce n'est pas du lait et les levrauts ne boivent pas.

Il n'y a qu'une solution, trouver vite une autre hase qui accepte de donner un peu de son lait.
Véloce court les prairies et les garennes toute la nuit à la recherche d'une nourrice, mais tous les terriers sont clos et il ne trouvera personne.

Le lendemain matin quand il revient, le plus faible des quatre petits est mort, mort de faim dans le froid de la nuit.
Deux autres mourront dans la journée, le quatrième agonisera pendant deux jours avant de rejoindre ses frères au paradis des petits lièvres roux.

Quatre jours durant, Véloce reste couché près du cadavre de ses enfants.
Malgré la gentillesse et l'affection des autres lièvres et de ses cousins les lapins de garenne qui l'entourent et veulent l'aider, hébété, il ne mange plus, ne dort plus, il n'a plus envie de rien, il veut mourir lui aussi, rejoindre sa hase et ses levrauts.

Le septième jour, deux coups de tonnerre dans le ciel bleu, semblables à ceux qui ont tué la jolie Vive résonnent dans la garenne.

éclairs

Véloce se dresse sur ses pattes titubantes de faiblesse, se traîne jusqu'à l'orée du bois.
C'est encore cet homme au ridicule chapeau à plumet qui a déclenché la foudre avec son bâton noir et fumant.

Alors dans sa petite tête de lièvre désespéré, une idée commence à germer mais, pour la mener à bien, il lui faut reprendre des forces et s'assurer de l'aide des autres animaux de la forêt...

lièvre

Véloce prend la parole devant l'assemblée des animaux de la garenne et des prairies environnantes :

- Mes chers amis, personne ici ne sera tranquille tant que cet être malfaisant qui lance le tonnerre et les éclairs dans le ciel bleu avec son bâton noir et fumant chassera dans le pays.
Je déclare le chasseur espèce nuisible, nous allons le chasser. Voulez-vous m'aider ?

- Chasser un chasseur ! s'exclament ensemble les autres animaux, oui, mais comment ?

- En tant qu'animaux, nous avons tous une spécialité que nous allons utiliser, voici mon plan :

Vous les lapins de garenne qui savez si bien creuser les terriers, vous allez faire un gigantesque trou non loin du gros chêne prés de la rivière aux castors, juste à côté de la coulée des daims.
Faites vous aider par les taupes pour déblayer la terre.

Vous les castors, vous couperez de petites branches pas trop solides pour recouvrir le trou.
Prenez de l'aulne ou du peuplier.

Vous les autres lièvres, vous rongerez des tiges de fougère et de genêt pour recouvrir les branches afin de dissimuler la fosse.

Vous les écureuils, vous décrocherez une solide liane de clématite que vous tendrez dans la coulée des daims.

Le chasseur vient tous les sept soleils lancer le tonnerre sur nous, il nous reste donc six soleils pour exécuter ce que je viens de vous demander.

- Et toi Véloce, qu'est-ce que tu vas faire ?

- C'est à moi de prendre les risques pour l'attirer dans notre piège. Je vais le guetter ; quand vous m'entendrez vagir, cachez-vous soigneusement dans la forêt et attendez. Il ne doit voir que moi.

Véloce a recommencé à s'alimenter pour reprendre des forces.
Pendant six jours il s'est entraîné à la course et au saut, il a repéré le terrain avec minutie.

Ses amis les animaux ont bien suivi ses instructions, leur travail est remarquable.

C'est aujourd'hui le septième soleil, Véloce se tient immobile, invisible dans un hallier couleur d'automne.
De son poste d'observation il voit tout, du champ à la forêt, de la rivière à la colline.
Son œil exercé aperçoit de loin la lourde silhouette de l'assassin de sa hase tant chérie.
Il sait qu'il va prendre de gros risques pour achever son plan, mais il n'a pas peur.

Il attend que le gros homme soit à quelques pas de son hallier pour démarrer.
Il court vite, vire à droite, à gauche, bondit, s'arrête, repart, se dissimule à nouveau dans une cachette repérée de longue date à trois mètres du gros chêne.

Ses yeux latéraux et ses oreilles affûtées le renseignent en permanence sur la position de l'homme qui, fusil épaulé, avance en faisant craquer les feuilles sèches.

Soudain Véloce démarre !

Boum, boum !

éclairs

Le tonnerre vient d'exploser derrière lui mais les plombs meurtriers ne meurtrissent que l'écorce du chêne derrière lequel notre lièvre a bondi.
Véloce fait néanmoins une superbe cabriole maintes fois répétée les jours précédents et s'immobilise sur le tapis de branches couvrant la fosse invisible.

Il attend que l'homme soit tout près, tout près, au niveau de la coulée des daims pour redémarrer comme un lièvre.
L'homme surpris fait un rapide pas en avant, se prend le pied dans la liane de clématite, laisse échapper son fusil et tombe sur les branchages de la fosse qui s'ouvre sous son poids.

Les animaux à l'affût accourent aussitôt, entourent la fosse et rient de plaisir à la vue de l'homme qui se tord de douleur en tenant sa cheville blessée.

Le trou

- D'abord, récupérez ce bâton qui tue et cachez-le au fond d'un terrier humide et abandonné, commande Véloce.

- Qu'est-ce qu'on va faire de lui ? demande un petit écureuil en remuant le nez de contentement.

- Je peux l'empester et l'asphyxier ! dit le putois.

- On peut dévier la rivière et le noyer ! ajoutent les castors.

- Je peux le saigner ! renchérit la belette.

- On peut reboucher le trou et l'enterrer tout vif ! jubilent les lapins de garenne.

- C'est toi le chef, qu'est-ce que tu décides ? demandent les autres lièvres à Véloce.

Véloce ferme ses beaux yeux orangés. Il revoit sa Vive ensanglantée, ses pauvres petits morts de faim, revit sa peine immense.

- Rien !...
On ne lui fera rien !...
Il a peut-être lui aussi des petits et une femelle qui comptent sur lui.
Le tuer ne me rendra pas ma Vive ni mes levrauts.
Ne soyons pas aussi bêtes et cruels que les chasseurs ; laissons-le au fond de son trou, ses chiens le retrouveront bien.


Daniel Déjardin

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