VALENTIN AU COLLEGE

10. LES THÉNARDIER

« Dis Gilles, tu pourrais demander à ton frère de me re-prêter son VTT ? »
— Pas besoin de lui redemander, il est d'accord. Tu penses en avoir un bientôt ?
— Peut-être à Noël si mes résultats scolaires sont bons.
— Alors tu es sûr d'en avoir un. Il n'y a qu'à voir la tête que fait Mathilde Marchand quand tu interviens en classe. Elle sait qu'elle n'est plus la meilleure.
— Je compte passer chez toi vers quatorze heures chercher le vélo, ce n'est pas trop tôt ?
— Ça ira bien. Tu veux aller où ?
— D'abord dans le quartier du clos Bertrand pour repérer les lieux. D'après Florian, c'est là qu'ils font leur rodéo le soir. Ensuite j'irai à la gendarmerie.
— Hein ? Tu vas dénoncer les Thénardier ?
— Non, non, mon plan est un peu plus subtil.
— Je peux venir avec toi ?
— Oui, j 'aime autant ne pas être seul. Tu pourras aussi te libérer ce soir vers dix neuf heures trente ?
— Je pense que oui, pourquoi ?
— Pour assister au rodéo. Tu crois qu'Olivier pourra venir également ?
— Je lui demanderai. Et Florian ?
— Non, j'aime mieux pas. Les Thénardier savent que Florian connaît leurs habitudes, je ne veux pas le compromettre.

Les deux adolescents sonnèrent à la porte sécurisée de la gendarmerie. Le claquement de la gâche électrique libéra l'ouverture. Un gendarme à l'accueil qui remplissait des formulaires leva la tête :
— Je vous ai déjà vu tous les deux, non ? Vous êtes déjà venus voir l'adjudant, je ne me trompe pas ? Qu'est-ce que vous voulez aujourd'hui ?
— Comme la dernière fois, voir votre chef.
— Suivez-moi.
— Mon adjudant, c'est les deux jeunes aux champignons qui veulent encore vous voir, dit le gendarme en ouvrant la porte du bureau de son chef.
— Faites-les entrer. Alors qu'est-ce qui vous amène cette fois, vous m’apportez des bolets ? dit l 'adjudant en abandonnant son air sévère.
Mis en confiance, Gilles demanda :
— Est-ce qu'ils étaient bons nos champignons ?
— Délicieux, mais je présume que ce n'est pas pour demander ça que vous êtes là.
— Nos renseignements vous ont-ils été utiles ? continua Gilles.
— Grâce à vous deux et en collaboration avec les policiers de la ville, on a pu localiser la plupart des membres de cette organisation malfaisante. Vous venez m'apporter de nouveaux renseignements ?
— Oui et non, intervint Valentin. Nous avons, ou plutôt j'ai un service à vous demander : au collège, il y a des grands qui…

— Qu'est-ce que vous venez faire par ici, les minus ? aboya Kevin, l’aîné des Thénardier.
— On a le droit de rouler dans les rues quand même ! s'énerva Olivier.
— Ici, c'est réservé aux motos ! Cassez-vous ou poussez-vous ! vociféra Dylan.
Les trois jeunes en VTT baissèrent la tête, montèrent sur le trottoir mais restèrent sur place.
— Prends mon chrono Kevin ! Je refais un tour.
Dylan lança le moteur à fond dans un bruit suraigu, démarra au maximum de la puissance du petit Yamaha. Au bout des cent mètres de ligne droite, il freina à peine, dégagea la jambe intérieure, coucha l'engin dans le virage du petit rond-point, revint plein gaz pour franchir l'arrivée en roue arrière. Coup de frein, dérapage, demi-tour, Dylan revint vers son frère.
— Combien ?
— Quatorze secondes et cinquante quatre centièmes. Tu ne m'as pas encore battu mon vieux ! A mon tour…
Kevin enfourcha l'engin et s'élança dans le hurlement de son moteur maltraité mais freina à fond au milieu d'un nuage de fumée. Une voiture, gyrophare bleu en action venait de s'engager dans le rond-point.
— Merde, les keufs, constata lui aussi Dylan.
Une seconde voiture, plein phares, gyrophare tournant, arrivait à l'autre bout de la rue. Les portières avant des deux véhicules s'ouvrirent. L'adjudant et trois de ses hommes s’avancèrent vers les frères Thénard.
— C'est à qui cet engin ?
— Ben à moi, fit Kevin.
— Tu as quel âge ?
— Quinze ans et trois mois.
— Et toi ?
— Quatorze.
— On va vérifier. Guimard, activez le sonomètre. Toi là, démarre ton moteur.
Kevin s’exécuta à regret. L'engin pétarada au ralenti.
— Vas-y accélère ! Plus vite ! Plus vite les tours ! Combien ? demanda l'adjudant à son subordonné.
— 98 décibels, mon adjudant, et je pense qu'il n'était pas à fond.
L'adjudant s'adressa à nouveau à Kevin :
— La limite légale pour ce type d'engin est de soixante et onze décibels. Tu as trafiqué l'échappement ?
— Heu non. Je l'ai acheté d'occasion comme il est là.
— Ton casque, il est où ?
— Heu, il est chez moi, j'y ai pas pensé.
— Quand nous sommes arrivés, tu n'avais pas de lumière ! C'est obligatoire jour et nuit. Et montre-moi ton certificat d'assurance.
— Heu, je l'ai laissé avec mon casque.
— Quatre infractions, quatre procès verbaux ! Quatre amendes ! Et toi, qu'est-ce que tu fais là ? questionna l'adjudant, s'adressant à Dylan.
— C'est mon frère, on est venu ensemble.
— Faire du rodéo ?
— Non, se balader.
— A huit heures du soir début novembre, pour admirer le paysage peut-être. Et vous là sur le trottoir avec vos vélos, approchez. Qu'est-ce que vous faisiez ?
— Nous rentrions chez nous, monsieur l'adjudant, nous étions chez un camarade pour préparer un exposé sur le théâtre de Molière, expliqua Valentin.
— Pour rouler en vélo la nuit, il faut avoir un éclairage fonctionnel jaune ou blanc à l'avant et rouge à l'arrière.
— Mais en VTT, monsieur l'agent, on ne peut pas, ils n'ont pas de feux, affirma Gilles.
— Dans ce cas, vous devez mettre une lampe frontale ou en fixer une sur le guidon.
— Bien monsieur, intervint Valentin, nous allons nous équiper correctement dès demain.
— Bon, vous trois vous pouvez partir. A nous les deux rigolos. Vous allez casser votre tirelire…
— Monsieur l'agent... hasarda Olivier.
— Qu'est-ce qu'il y a écrit sur nos véhicules ?
— Heu Gendarmerie, heu oui, pardon monsieur le gendarme.
— Simplement monsieur, ça suffira. Qu'est-ce que tu veux me dire ?
— Je voulais vous dire que quand on est arrivé, l'éclairage de leur moto, il marchait.
— Et d'habitude, ils ont toujours leurs casques, ajouta Gilles.
— Ce sont vos copains ?
Valentin relaya ses deux amis :
— Pas du tout, au contraire, mais c'est quand même la vérité.
— Et qu'est-ce que tu penses du bruit de leur engin, hein monsieur le raisonneur ?
— Vous savez, s'ils l'ont acheté comme ça, ce n'est pas de leur faute. Ils n'ont pas d'appareil pour mesurer le bruit. Recommandez-leur de changer le pot d'échappement, si vous êtes magnanimes avec eux, si vous ne leur mettez pas de procès verbaux, ils auront peut-être assez d'argent pour le faire. Allez, monsieur l'adjudant, soyez sympa, faites leur confiance.
Le gradé fit semblant de réfléchir en se frottant le menton.
— Bon, pour cette fois on va fermer les yeux, mais… l'adjudant se tourna vers les Thénardier : un, vous faites les réparations phare et échappement, deux, vous venez présenter l'engin à la gendarmerie dans deux jours avec vos casques et le certificat d'assurance et trois, vous allez rentrer chez vous à pied en poussant votre véhicule. Allez, donnez tous vos noms au brigadier Guimard.
— Eux c'est Kevin et Dylan Thénard, mes copains c'est Gilles Arroux et Olivier Chanat et moi je m'appelle Valentin Valmont.
— C'est noté brigadier ? Allez-y les jeunes, et je ne veux pas vous y reprendre. En voiture vous autres.

Quand les voitures de gendarmerie eurent disparu, Kevin s'approcha de Valentin.
— Tu les connais les keufs ?
— Les quoi ?
— Ben eux, les gendarmes.
— Pas plus que vous.
— Ils ont l'air de t'avoir à la bonne.
— C'est toujours comme ça quand on est poli avec eux.
— En tout cas merci de leur avoir parlé, c'est cool pour nous.
— Vous ne voulez plus me casser la figure comme l'autre soir au port ou au cimetière ?
— Tu savais que c'était nous ?
— Pas difficile à deviner.
— T'as été cool, on arrête là. On peut faire quelque chose pour toi ? Tu veux chouffer pour te faire du blé ?
— Pas question, je n'aime pas l'argent qui sent mauvais.
— Comme tu veux, mais tu gardes ça pour toi, hein ? Sinon… Allez, on est potes ?
— Non, on n'est pas potes. Je vous ai rendu service, et mes copains aussi, alors vous nous laissez tranquilles, tes frangins et toi, c'est tout.
— OK d'accord, c'est bon. Mais…
— Gilles, Olivier, allons-y, coupa Valentin qui se retourna vers les Thénardier : et vous, je vous conseille quand même d'aller rapidement à la gendarmerie. Allez, salut.
— Ouais, salut.