VALENTIN AU COLLEGE

13. FOOTBALL

« Salut Florian ! Oh mais tu boites ! Qu'est-ce qui t'est arrivé ? » interrogea Valentin en voyant son copain arriver à la grille du collège.
— J'ai du mal à marcher, j'ai sacrément mal à mon pied.
— Qu'est-ce que tu as ? Une ampoule ? Tu as marché sur un clou ? Tu t'es fait une entorse ?
— Non, c'est pas ça…
— Et bien raconte ? Où, quand, comment ?
— Ben hier après-midi sur la pelouse de la cité, il y avait des mecs du coin qui jouaient au foot. Je me suis arrêté pour les regarder. Comme ils étaient six contre cinq, il y en a un qui m'a demandé si je voulais bien compléter. J'ai dit oui.
— Des gars que je connais ?
— Tu connais déjà les frères Thénardier et Clébard. Les autres étaient également du collège mais pas de notre classe. Il y avait aussi un grand du lycée en ville.
— Donc tu t'es tordu une cheville en jouant.
— Non, c'est pas ça, j'ai pris un méchant coup de pied sur l'os là, répondit Florian en touchant la malléole externe de son pied gauche.
— Un coup de pas-de-chance donc ! supposa Valentin.
— La malchance n'a rien à voir. Je crois bien que le type l'a fait exprès.
— Il s'agit de qui ?
— Le grand du lycée. Il se croit le plus fort parce qu'il joue dans l'équipe cadette du club en ville. J'ai eu la chance de lui piquer le ballon quand il dribblait alors il est vite revenu vers moi et m'a taclé méchamment. Il n'a pas touché le ballon mais ma cheville a reçu vilain. Tiens regarde, fit Florian et relevant le bas de son pantalon et en baissant sa chaussette, c'est devenu tout bleu. Quand je lui ai fait remarquer qu'il jouait brutal, il m'a répondu en rigolant que ce n'est pas un jeu de mauviettes et que je devrais plutôt acheter une poupée.
— Comment ce type s'appelle-t-il ?
— Les autres l'appellent Anton. Je suppose que c'est Anthony, mais je ne connais pas le nom de famille.
— Où habite-t-il cet Anton ?
— Dans la cité.
— Je pense que nous ne devrions pas laisser ce genre de type faire la loi.
— Je suis bien d'accord avec toi, mais il est bien plus costaud que nous, qu'est-ce qu'on peut faire ?
— Je vais réfléchir au problème, revoyons-nous à la récréation.
— T'es trop sympa Val. Je peux te poser une question ?
— Bien entendu.
— Pourquoi parles-tu comme ça ?
— Que veux-tu dire ? Parlerais-je un mauvais français ?
— Au contraire, tu causes comme dans les livres.
— Par exemple ?
— Tu as dit il y a un instant «  nous ne devrions pas ». Personne ne cause comme ça !
— Comment aurais-tu dit ?
— On devrait pas.
— Tu sais que j'ai vécu en Australie de l'âge de cinq ans à maintenant, enfin jusqu'à il y a un mois. A l'école, je parlais l'anglais et j'ai appris à parler le français avec mon père qui est d'origine savoyarde. Ma mère elle est australienne.
— Ton père est prof ?
— Non, pas du tout. Il exploite une ferme, mais cela ne l'empêche pas de bien parler.
— Vous avez une ferme avec des vaches ?
— En Australie, il y a surtout des élevages de moutons, mais mes parents cultivent des légumes biologiques. Ta curiosité est satisfaite ? La sonnerie ! Revoyons-nous à dix heures. Demande à Bouboule de venir avec toi, il peut nous être utile.

— Dis-moi Pascal, dans ta cité, connais-tu un dénommé Anton ? questionna Valentin.
— Bien sûr que je le connais, il habite dans mon immeuble dans même montée que moi. Il s'appelle Anthony Montaz.
— Qu'est-ce que tu en penses ?
— C'est un sale type ! Ce matin encore il m'a bousculé dans l'escalier pour me doubler. Quand je le croise, je planque mes bonbons ou mes carambars parce qu’il cherche toujours à m'en taxer un, mais lui, il ne donne jamais rien. C'est un mauvais qui mériterait une bonne leçon.
— Ça oui ! Regarde ce qu'il m'a fait hier au foot, approuva Florian en montrant sa cheville bleue et enflée.
— T'as le pied cassé ? s'inquiéta Pascal.
— Non, intervint Valentin, s'il avait une fracture de la malléole, il ne pourrait pas marcher.
— La quoi ? demanda Florian.
— La malléole, l'extrémité de l'os de la cheville qui fait une bosse.
— Comment fais-tu pour savoir tout ça ? admira Bouboule.
— Mes parents en ont parlé une fois et j'ai retenu, c'est tout. Vous êtes d'accord pour donner une leçon à cet Anton ?
— Oui ! répondirent ensemble les deux autres.
— Bon, Florian, toi qui aimes bien le football, si tu vois un ballon en plein milieu de la rue, qu'est-ce que tu fais ?
— Moi, je shoote dedans, enfin si je n'ai pas mal au pied.
— Et si tu vois une canette vide ou une balle de tennis
? — Pareil, je shoote. Tout le monde fait pareil, non ?
— Peut-être. C'est un instinct du footballeur en tout cas, et Anton en est un, donc ce que j'imagine, c'est l'obliger à shooter dans quelque chose de lourd pour qu'il se fasse mal au pied. Procédons par ordre : d'abord il faut que nous connaissions un trajet qu'il fait régulièrement et il faut que ce soit quand on n'a pas cours. Pascal, tu pourrais te renseigner ?
— Je sais qu'il va en ville pour l’entraînement le dimanche matin.
— Comment y va-t-il ?
— Il prends le bus de neuf heures dix.
— Et son trajet pour se rendre à l'arrêt du bus ?
— Je crois qu'il suit le chemin qui longe la rivière.
— Très bien tout cela. Maintenant il nous faut trouver une canette vide, personnellement je n'en ai pas !
— Tu bois pas de soda ? s'étonna Bouboule.
— Non, mes parents sont contre tous ces trucs sucrés.
— Du coca ça irait ? hasarda Bouboule.
Valentin sourit et tapa gentiment l'épaule de Pascal.
— Parfait, à la tienne ! Maintenant, qui a une vieille balle de tennis ?
— J'en ai tout un stock, affirma Florian.
— Très bien, mais une seule suffira. Enfin il faudrait que nous nous procurions un petit ballon de plage, un de ces trucs colorés comme il s'en vend en supermarché. Qui peut en trouver un ?
— Je m'en charge, continua Florian.
— Super ! Il reste à trouver quelque chose de rond et de lourd à mettre à l'intérieur de la balle.
— Un galet, un poids, du sable ?
— L'idéal serait un poids en fer mais un galet pourrait convenir.
— Je peux « emprunter » un poids comme ceux qu'on a lancés au moment des tests d'athlétisme avec Filedoux, imagina Bouboule.
— Comment vas-tu faire ? s'étonna Valentin.
— Les poids sont dans une caisse avec couvercle dans un coin du stade, j'en planque un près du grillage et je le récupère à la sortie.
— Mais la caisse est fermée au cadenas ! objecta Florian.
— Oui, mais une des planches est disjointe. Tu te rappelles Florian, Filedoux nous a engueulés parce qu'on y jetait les poids au lieu de les poser et que ça disloquait tout ? Donc en écartant la planche, j'en récupère un.
— Je résume : rendez-vous dimanche vers neuf heures au départ du chemin de la rivière, au niveau de la passerelle. Florian tu apportes une balle de tennis et un petit ballon coloré, Pascal une canette vide et un poids. OK ?

Neuf heures sonnaient au clocher de l'église quand les trois amis se retrouvèrent dans le froid vif du matin de décembre.
— Florian, donne moi le ballon. Il est neuf ?
— Non, je l'ai récupéré dans la caisse à jouets du garage de mes parents. Il est à moi en fait.
— Dommage de l’abîmer dit Valentin en sortant son canif et en entaillant l'enveloppe, mais c'est obligatoire. Pascal, mets le poids à l'intérieur. Quelqu'un doit faire le guet et faire signe quand le footballeur arrivera, à ce moment là les deux autres placeront d'abord la canette, vingt mètres plus loin la balle de tennis et encore plus loin la balle piégée à côté d'une pierre et se cacheront derrière le buisson là-bas. Il ne faut pas les installer trop tôt pour éviter de tenter quelqu'un d'autre, juste au bon moment. Qui fait le guet ? Moi je ne peux pas car je ne le connais pas.
— Moi ! décida Bouboule.
— OK, quand il arrivera au bout de la passerelle tu tousseras très fort puis tu avanceras dans le chemin et tu te laisseras doubler. Allez, en place les gars ! commanda Valentin.

La toux prolongée de Bouboule surprit Florian et Valentin au point qu'ils se demandèrent s'il n'était pas vraiment malade. Une minute suffit à la mise en place leur stratagème et à leur positionnement quelques dizaines de mètres plus loin. Sans se cacher, au milieu du chemin, les deux complices firent mine de discuter le plus naturellement du monde.
Anton, chaussures de jogging, survêtement bleu, casquette américaine et sac de sport à l'épaule entama le chemin d'une démarche chaloupée. Quant il aperçut la canette, il se décala sur sa gauche et, après deux pas d'élan, envoya d'un magistral coup du pied droit le détritus vers la rivière. Des branches dénudées bloquèrent la canette qui retomba en bordure, d'abord doucement emportée puis rapidement happée par la violence du flot automnal. Anton fit une gambade de satisfaction et continua sons chemin.
La vue de la balle de tennis placée sur la gauche du chemin l'incita à changer de pied. Son coup de pied expédia par dessus les arbustes la balle jaune au milieu du flot tumultueux.
— Yes ! fit-il avec un geste vainqueur du bras droit.
Le ballon d'enfant posé sur l'herbe du côté droit du chemin amena sur ses lèvres un sourire gourmand de satisfaction anticipée. Il posa son sac de sport, se positionna comme pour tirer un coup de pied de pénalité et s'élança.
Le hurlement qui suivit marqua la complète réussite du plan de punition des trois adolescents. Anton se roulait par terre en se tenant le pied, criant et gémissant. « Aïe ! Ouille ! Oh putain ça fait mal !Aïe aïe aïe ! »
Si fort que les trois complices se regroupèrent autour du blessé.
— Qu'est-ce qui t'arrive ? demanda hypocritement Florian.
— Aïe ! J'ai shooté dans une balle… Ouille, ouille, ouille !
— Et ça te fait cet effet là ? insista Florian insensible.
— Je me suis cassé le pouce du pied ! Oulala ! Aïe aïe aïe !
— Viens t’asseoir sur ce banc là-bas, commanda Valentin, appuie-toi sur moi, ajouta-t-il en faisant discrètement signe à Bouboule de récupérer le poids. Tu veux qu'on appelle quelqu'un ?
— Tu veux appeler ta mère ? persifla Florian.
— Laisse-le tranquille, il a mal, ça se voit ! Va plutôt ramasser la balle et trouve une explication.
— Elle est où cette balle ?
— Là-bas, gémit Anton, elle a roulé vers l'eau.
Florian s'éloigna et revint presque immédiatement avec le ballon crevé.
— C'est à cause de ça que tu gueules comme un goret ? T'as shooté dans le caillou qui était à côté, oui ! Pas très fort pour un grand footballeur.
— Tu vas pouvoir marcher ? reprit Valentin.
— Ch'sais pas… Peut-être sur le talon…
— Bon, alors rentre chez toi, c'est le mieux que tu puisses faire, A moins que tu préfères que nous appelions les pompiers.
— Non, je vais essayer de renter.

Quand les trois complices se retrouvèrent, Valentin murmura :
— Nous y sommes peut-être allés un peu trop fort.
— Et lui sur ma cheville, hein ? Et puis personne ne l'a obligé à tout shooter sur son passage.
— Surtout pour polluer la rivière, appuya Bouboule.
— Qu'est-ce qu'on va faire du poids ? s'interrogea Florian.
— Je vais le remettre au collège, dans l'herbe, juste derrière la clôture. Quand Filedoux le retrouvera, il sera tout rouillé et il pensera que quelqu'un a oublié de le ranger.
— Pascal, tu es un gars plein de ressources !
— Tu sais Val, tu peux m’appeler Bouboule comme tout le monde, ça ne me vexe pas. Je sais reconnaître mes amis.