VALENTIN AU COLLEGE

14. LE CHIEN

En cette première matinée des vacances de Noël, le temps était superbe. Les toits étaient blancs de givre et les montagnes se découpaient avec netteté sur fond de bleu. Valentin eut envie d'aller se promener dans la nature.
— Grand-père, si cela ne coupe pas trop tes activités, pourrais-tu me conduire en voiture jusqu'au premier village sur la route du col ?
— Je suis disponible Valentin, que veux-tu faire exactement ?
— J'ai envie de profiter de la journée, marcher dans les bois et les prairies, prendre des photos, manger des cynorhodons et revenir à pied.
— Tout seul ? Tu ne connais pas encore bien la région…
— Si tu es d'accord, je demande à Gilles Arroux de venir avec moi.
— Tu comptes rentrer pour le repas ou tu veux que je vous prépare des sandwichs ? intervint sa grand-mère.
— Un sandwich, une pomme et une bouteille d'eau, cela serait parfait.
— Je vais préparer ça. Appelle ton ami et dis-lui de bien se chausser.

— Nous voici rendus les enfants. Attention à vous : dans les bois d'aval, le terrain peut être marécageux et dans ceux d'amont il y a quelques ravins et des fondrières sur les chemins qui sont moins bien entretenus qu'autrefois… En cas de problème, vous m'appelez.
— A tout à l'heure grand-père et merci.
— Au revoir monsieur.

Les deux jeunes riant et devisant se dirigèrent vers la montagne. La prairie à l'herbe rase laissa la place au bois mélangé de hêtres et d'épicéas.
— Regarde Val, il y a encore des grisets.
— Des quoi ?
— Des champignons. Ils sont cuits par le gel, dommage, on aurait pu en porter à l'adjudant, fit Gilles en éclatant de rire. En tout cas, je retiens le coin pour l'année prochaine.
— Arrête-toi ! Regarde-moi ce paysage, nous pouvons voir l'ensemble des maisons du village par cette trouée d'arbres, je prends une photo. C'est superbe avec le clocher à bulbe, les cheminées qui fument, une vraie carte de Noël.
— Oui, c'est chouette. On descend jusqu'au ruisseau ? Tu sais qu'il y a de l'or dans les rivières savoyardes ? Alors peut-être que dans les ruisseaux aussi.
— Oui, j’ai lu un article là-dessus mais hum, ici le terrain est calcaire, alors j'ai des doutes. Nous pouvons quand même regarder si tu veux.
— Viens, on va quitter le chemin et descendre dans cette ravine. Attention, ça glisse, fais comme moi, plante bien tes talons quand tu descends tout droit. Retiens-toi aux arbres.
Arrivés au mince ruisseau glissant sous quelques miroirs de glace accrochés aux cailloux, Gilles souleva quelques pierres sans autre résultat que troubler l'eau et se geler les mains.
— Tu as raison, on ne trouvera rien par ici. Viens, on remonte sur l'autre versant.
— Écoute !
— Quoi ?
— Chut… Tu n'entends rien ?
— Non, rien que le bruit de l'eau.
— Bon, remontons, si nous le pouvons.
— Pour escalader une pente terreuse sans glisser, tu fais comme avec des skis, tu plantes l'intérieur de la semelle de ton pied aval ensuite tu plantes l'extérieur du pied amont et tu ramènes l'autre, comme si tu montais un escalier en marchant de côté.
— Pas facile !
— On retourne dans la prairie si tu veux.
— Attends, chut, écoute encore… Tu n'entends toujours rien ?
— Si, on dirait un petit gémissement. Ça vient de par là, fit Gilles tendant le bras vers l'est.
— Allons voir.
— Prudents quand même, hein, si c'est quelqu'un, il peut être dangereux !
— Quelqu'un qui se plaint à besoin d'aide, c'est tout. Viens.
— Les deux amis marchèrent une cinquantaine de mètres.
— Attention, là-bas ! C'est un loup ! s'exclama Gilles à voix chuchotée.
— Non, je le vois mieux maintenant, c'est un chien, un berger allemand. Je crois qu'il est attaché à un arbre. Son maître ne doit pas être loin. Ohé, il y a quelqu'un ? cria Valentin.
— Il n'y a personne. Approchons nous. Oh le pauvre, il saigne.
— Il est attaché trop haut et trop court pour pouvoir s’asseoir ou se coucher.
— Il a une corde comme muselière ! Quel est le salaud qui traite son animal comme ça. Regarde, il a l'oreille droite arrachée, il tremble comme ce n'est pas possible.
— Pauvre bête. Je pense qu'il y a longtemps qu'elle est là, peut-être même qu'elle a passé la nuit comme ça dehors sans pouvoir bouger.
L'animal tremblant sur ses pattes levait des yeux suppliants. Des larmes de pitié et de rage perlèrent à ceux des deux adolescents. Gilles se précipita pour détacher la corde, stoppé par son copain.
— Attends, je prends d'abord des photos. Vas-y maintenant, détache-le mais ne le laisse pas s'en aller.
— Il n'a pas envie de s'en aller, il est complètement gelé. Il s'écroule.
— Il est épuisé et transi, tiens, mets-lui mon anorak sur le dos.
— Tu vas prendre froid !
— Moins que lui. Je fais une photo en gros plan de son oreille. J'ai l'impression qu'elle a été coupée volontairement. C'est dégueulasse, c'est immonde de traiter un être vivant de cette façon.
— Il faut le soigner.
— Il est complètement affamé et assoiffé. Nous allons d'abord le faire boire un peu. Toi d'abord, dit Valentin en tendant la bouteille à son copain, il ne faut pas perdre une goutte d'eau. Je vais couper le fond de la bouteille pour lui faire une écuelle, expliqua Valentin en sortant son canif.
Le chien se dressa sur ses pattes titubantes et à tira très fort sur la corde servant de laisse en gémissant.
— C'est avec un couteau qu'il a été mutilé, il a peur du mien ! Je vais m'éloigner un peu, parle-lui gentiment en me cachant avec ton corps.
Valentin inversa la bouteille, découpa rapidement le plastique à cinq centimètres au dessus du fond, rangea son canif et versa de l'eau dans le récipient improvisé. Le chien lapa avidement.
— Encore, dit Gilles, il en veux encore.
— Non, pas trop d'un seul coup, donnons lui à manger maintenant.
— On n'a rien !
— Si, le jambon de nos sandwichs, doucement, morceau par morceau.
— Il est carrément mort de faim, il y a sûrement longtemps qu'il est là. Pourquoi on lui a coupé l'oreille ?
— Pour supprimer son tatouage, pour interdire son identification, pour empêcher de remonter jusqu'au propriétaire. C'est volontairement qu'il a été attaché ici, loin des maisons. Son maître l'a condamné à mort mais il n'a pas eu le triste courage de le tuer lui-même. Comment peut-on vouloir tuer son meilleur ami !
— Quel salopard ! Faire mourir son chien d'épuisement, de froid, de faim, de soif. Il faudrait le retrouver et le dénoncer.
— Je vais nettoyer doucement sa plaie avec un mouchoir en papier. Donne-moi l'eau. Ne bouge pas mon chien, je vais faire tout doucement. Là, encore un peu… Voilà , c'est fini. Regarde Gilles, il reste des signes bleus sur la peau, ce monstre n'a pas supprimé toute l'inscription tatouée. Je prends une autre photo.
— Le chien va un peu mieux, il tremble moins. Donne lui la fin de la bouteille d'eau et reste à côté de lui. Tu lui parles et tu le caresses doucement. Moi je vais examiner les alentours.

Les yeux au sol, Valentin commença à décrire des cercles concentriques autour de l'arbre de torture. A chaque boucle il s'éloignait de quelques mètres. Soudain il s'arrêta, sortit son smartphone, prit une photo. Il repéra l'emplacement en cassant quelques branches d'un arbuste voisin puis continua son exploration. Au quatrième cercle, il s'arrêta de nouveau, prit une nouvelle photo puis s'accroupit et ramassa un objet qu'il mit dans le sac ayant emballé son sandwich ; il recommença quelques pas plus loin. Au dixième cercle, n'ayant rien trouvé de plus, il revint vers Gilles et le chien.
— Comment va-t-il ?
— Un peu mieux, il tremble moins et a essayé de me lécher la main. C'est une gentille bête. Qu'est-ce qu'on va faire maintenant ?
— Il y a obligatoirement une route forestière ou un chemin carrossable par là, affirma Valentin en désignant du doigt.
— Tu es déjà venu dans ce bois ?
— C'est la première fois que je mets les pieds par ici.
— Comment le sais-tu alors ? Tu es devin ?
— Ce n'est pas sorcier. Là ou je me suis arrêté pour la première fois, sur un petit endroit ou la terre est nue, j'ai repéré une empreinte de chaussure d'homme dont l'avant indique la direction opposée à cet arbre. Comme le monstre qui a fait ça est probablement venu en voiture pour ne pas se faire repérer avec le chien qu'on aurait retrouvé tôt ou tard, il y est retourné tout droit après son forfait. Je cherche confirmation sur mon iPhone. Oui, il y a bien un chemin forestier par là, vers le nord-est. Allons-y doucement, le chien est très faible et nous ne pouvons pas le porter. Attention aux ronces pour ses pattes.
— Je t'ai aperçu te baisser et prendre deux autres photos, c'était quoi ?
— Un mouchoir en papier plein de sang. Cela peut-être celui du chien ou celui du bourreau. Il a pu se faire griffer et saigner au moment de son forfait quand l'animal s'est débattu. J'ai aussi ramassé un mégot de cigarette roulée à la main. Tiens, le voici ce chemin. Reste ici avec le chien, il a besoin de se reposer. Je vais voir vers l'amont si je trouve quelque chose.
Épuisé, le chien se laissa tomber sur place. A son tour Gilles ôta son anorak et recouvrit le corps de l'animal.
Valentin partit, les yeux balayant le large chemin et ses bas-côtés. Un virage vers l'ouest le fit disparaître aux yeux de Gilles qui caressait toujours l'animal en lui parlant doucement.
Au bout de dix minutes, Valentin réapparut en hochant affirmativement la tête.
— Je pense qu'il s'est garé à trois cents mètres d'ici, sur le bas-côté droit. J'ai repéré des empreintes de pneus et les traces d'une voiture opérant un demi-tour. Bien sûr j'ai pris des photos. Est-il apte à reprendre la marche ?
— Il a mangé un peu du pain beurré de mon sandwich, il a dû reprendre un peu de force.
— Allons-y doucement, la route n'est pas loin.
— Qu'est-ce qu'on va en faire ?
— Dès qu'on sera sur la route communale, j'appellerai la SPA. La directrice a bien apprécié ce que nous avons fait pour les chats, elle enverra son fourgon pour nous récupérer.
— Tu crois qu'on pourra retrouver le salaud qui a fait ça ?
— J'ai bien l'intention de mener une enquête, tu marches avec moi ?
— Et comment !