VALENTIN AU COLLEGE

16. OCÉANE

Océane et Marine Daucy étaient de vraies jumelles. Semblables en tout, elles ne se différenciaient que par un discret ruban dans les cheveux, bleu océan pour Océane et bien sûr bleu marine pour Marine. Les professeurs avaient cru discerner une légère différence dans leurs résultats scolaires, Océane avait obtenu un demi-point de moyenne de plus que sa sœur sur son bulletin du premier trimestre. Mais ils n'étaient pas certains d'avoir noté la bonne personne car elles poussaient le mimétisme jusqu'à écrire de la même façon.
Le conseil de classe avait décidé de les séparer, non pas de les changer de classe mais de table et de voisins. Ce n'était pas pour les punir car, somme toute, leurs résultats étaient acceptables, mais plutôt par souci de les rendre plus autonomes, pour leur permettre de mieux s'affirmer individuellement. C'est ainsi que Océane se retrouva entre Gilles et Valentin tandis que Marine se vit placée entre Tony et Clément. Les garçons séparés n'en furent pas spécialement heureux mais les jumelles étaient plutôt jolies et, double avantage, savaient sourire et se servir de leur sourire, ce qui fait que tout se passa au mieux.
Par ses résultats scolaires flatteurs et son attitude bienveillante et constructive, Valentin avait petit à petit pris un ascendant moral et intellectuel sur ses camarades de classe. Il n'était physiquement pas le plus fort mais son combat de boxe contre Tony Thénard lui avait apporté le respect de tous les garçons. L'épisode du sauvetage des chats avait fini par s'ébruiter, ce qui avait encore augmenté son prestige auprès des autres élèves.

A la fin du cours d'anglais, alors qu'il se dirigeait vers le gymnase, une des jumelles s'approcha de Valentin.
— Je peux te parler ? demanda-t-elle avec son charmant sourire.
— Oui, bien sûr, qu'est-ce que tu veux ?
— Il y a un truc que je n'ai pas bien compris en anglais. Toi qui le parles couramment, tu peux m'expliquer ?
— Ce n'est pas possible maintenant. Après la gym si tu veux.
— Tu es gentil, je t'attendrai à la sortie.
— OK. Toi c'est Marine, je ne me trompe pas ?
— Si, juste un peu.
— Tu m'expliqueras comment vous différencier parce que là…
— Il y a trois détails qui nous distinguent.
— Dis-moi vite car je me sens un peu bête !
— À toi de les découvrir ! répliqua-t-elle avec un sourire mutin. A tout à l'heure Valentin.

Au cours de la séance de gymnastique aux agrès qui suivit, Valentin ne se montra pas aussi bon que d'habitude et sans la présence attentive de Florian et Olivier à la parade, sa chute de la barre fixe aurait été plutôt rude.
— Bien les pareurs ! félicita Filedoux. Fais attention Valentin, dose ton élan, applique-toi !
L'intéressé hocha la tête sans répondre et alla s’asseoir sur le banc de repos. Gilles vint s'asseoir près de lui.
— Ça ne va pas ?
— Si, tout va bien. Dis-moi, comment tu distingues Océane de Marine ?
— Pourquoi, tu t'intéresses à laquelle ?
— A aucune des deux en particulier, c'est juste pour savoir.
— Leur ruban dans les cheveux. Celui d'Océane est d'un bleu plus clair que celui de Marine. Il y en a une qui te plaît ?
— Il faudrait qu'elles aient de vraies différences pour affirmer que l'une est plus plaisante que l'autre. Bon, il faut que je retourne à la parade, c'est mon tour.

Océane était assise sur le banc de l'abri bus à la sortie du collège quand Valentin, qui avait laissé passer devant lui tous ses camarades de classe, sortit du gymnase. Pourquoi ne voulait-il pas être vu en compagnie d'Océane ? Il n'en savait rien lui-même. Il sentait bien que son cœur battait un peu plus fort que d'habitude mais après une séance de gymnastique, c'était on ne peut plus normal.
— You waited for me. What is the matter with your english lesson ? (Tu m'as attendu. Quel est le problème avec ta leçon d'anglais?)
Océane ouvrit un peu plus ses grands yeux bleus dans lesquels passa un peu d'incompréhension.
— Euh, en fait rien. Je crois que j'ai compris maintenant.
— Bon, alors bonne soirée, salut.
— Attends Valentin, attends, en fait je voudrais juste discuter un peu avec toi, tu veux bien ?
— Oui, qu'as-tu à me dire ?
— Je trouve que dans l'affaire des chats kidnappés tu as été formidable.
— Qui t'en a parlé ?
— Des bruits qui circulent. Il paraît aussi que tu es copain avec les flics.
— Il ne faut pas croire tout ce qu'on entend et j'ai des relations normales avec tout le monde, sans aucun a priori. C'est tout ce que tu voulais me dire, mademoiselle ruban bleu ?
— Ne te fâche pas, j'aimerais qu'on devienne de bons amis. Qu'est-ce que tu fais demain après-midi ?
— Qu'as-tu l'intention de me proposer ?
— Tu aimes le ciné ?
— Quand le film est bon.
— J'ai envie d'aller voir « Radin » avec Dany Boon à la séance de l'après-midi, mais... je ne veux pas y aller seule.
— Et Marine ?
— C'est avec toi que je veux y aller.
— Ah…
— Tu n'as pas envie de sortir un peu avec moi ?
— Qu'entends-tu pas « un peu » ?
— On va au ciné ensemble, on prend un pot ensemble, on discute…
— Bon, c'est d'accord si mes grands-parents n'ont rien prévu d'important.
— Et tes parents ?
— Ils sont en Australie. — Tu as de la chance, tu es libre.
— Je suis libre parce que ma famille me fait confiance. Tu veux aller au ciné village ?
— Non, non, pas ici, plutôt au multi-vision en ville.
— Tu veux y aller en vélo ?
— Ça va pas ! En plein hiver ! Non, on prendra le bus. Donne moi ton phone, je te donne le mien. Je te confirme ce soir.
— OK, quel arrêt de car ?
— Moi je monte à l'arrêt « Mairie » au bus de treize heures trente.
— Je monte avant toi, je serai dedans.
— Cool.

Valentin mit plus longtemps que d'habitude à s'endormir ce soir là. L'image d'Océane, si toutefois c'était bien elle et non sa sœur, l'obsédait. Pourquoi ce soudain intérêt pour lui ? Pourquoi elle ? Que voulait-elle en vérité ? Océane avec ses longs cheveux blond foncé, ses yeux bleus, sa silhouette gracile et son sourire enjôleur est plutôt une jolie jeune fille. Était-elle amoureuse de lui ou cherchait-elle simplement un bon copain ? Était-elle sincère ou avait-elle l'intention de s'amuser à ses dépens ? Que savait-il d'elle ? Lui plaisait-elle vraiment ?
Valentin avait toujours considéré les filles comme des camarades, de bonnes camarades parfois, mais qui n'avaient pas les mêmes goûts, les mêmes désirs, les mêmes jeux, les mêmes loisirs que lui et ses copains.
Il décida de laisser les événements se faire sans tenter de les influencer. A minuit, n'ayant toujours pas reçu le texto attendu et secrètement espéré, Valentin éteignit son téléphone puis sa lampe de chevet. Le sommeil fut très long à venir cette nuit là. Dès le réveil, sa première action fut d'allumer son smartphone et de consulter mails et textos.
Rien ! Sinon un ridicule message publicitaire non sollicité pour une pizzeria située à l'autre bout de la France ! Il mit machinalement le numéro de l'envoyeur dans ses interdits.
La matinée traîna en longueur. Toutes les cinq minutes il sortait le téléphone de sa poche pour vérifier sa correspondance au cas où le vibreur n'aurait pas fonctionné. A onze heures et demie, après une nouvelle infructueuse consultation de son écran de portable, il demanda à sa grand-mère s'il était possible de manger tôt car il avait l'intention d'aller au cinéma en ville avec un copain.
— Bien sûr Valentin. Tu n'as qu'à mettre la table et prévenir ton grand-père. Tu vas voir quel film ?
— « Radin » avec Dany Boon.
— C'est qui ce copain ? Gilles ?
— Non, tu ne le connais pas.
— Le repas sera prêt dans un quart d'heure.

Son smartphone vibra en plein milieu du repas. Valentin consulta l'écran : « Message de Océane ». Il toucha l'icône verte puis le titre du message qui s'ouvrit : « C'est bon »
Le texte était bref, un peu trop succinct par rapport à ce qu'il attendait mais une émoticône représentant une figure jaune avec des cœurs à la place des yeux déclencha une étrange sensation dans sa poitrine. Pour la première fois quelque chose vibra dans son cœur de jeune adolescent.
— Bonne nouvelle ? questionna sa grand-mère en souriant.
— Oui, heu non… C'est juste mon copain qui me dit que c'est bon pour cet après-midi. Dans son esprit ce n'était pas vraiment un mensonge, une copine peut être aussi un bon copain, même si secrètement il espérait autre chose de son rendez-vous.

A treize heures quinze il était à l'arrêt de car le plus près de chez lui. Constatant son avance, il brancha les écouteurs de son portable, activa l'application de musique enregistrée et attendit en faisant les cent pas. Quand le car arriva, une dizaine de personnes y étaient disséminées. A près avoir validé son titre de transport, Valentin choisit une rangée de deux sièges libres, s'installa intelligemment sur le plus proche de l'allée centrale et posa son anorak sur l'autre.
Deux arrêts plus loin, son cœur fit un bond dans sa poitrine ; elle était là, jupe verte courte sur les leggings marron, anorak coloré vert et jaune, une écharpe verte en double tour du cou et un bonnet marron laissant échapper un flot de cheveux blonds. Ses joues étaient avivées par le froid de l'hiver et son sourire radieux.
— Salut Val, fit-elle en s'installant près de la vitre légèrement embuée, ça va ? Qu'est-ce que tu écoutes ?
— Salut, heu, tu es Marine ou Océane ? Sans ton ruban, je ne peux pas être certain que c'est… celle qui m'a demandé de sortir avec elle.
— Oh, tu sais, un ruban ça s'échange, dit-elle en souriant ironiquement.
— Vous le faites souvent ?
— Ça nous est arrivé.
— Et là, aujourd'hui tu es Océane ?
— Mais oui ! Tu es bête, Océane c'est moi.
— Dis-moi le moyen d'en être sûr à l'avenir.
— Je suis plus grande que ma sœur, d'un centimètre !
— Ce n'est pas cela qui va m'aider.
— J'ai une cicatrice que ma sœur n'a pas.
Valentin détailla lentement le visage de son amie.
— Au visage ?
— Non, j'ai été opérée de l'appendicite, pas ma sœur ! Cette fois Océane moqueuse se mit à rire.
Valentin sourit en tordant un peu le nez.
— Plus qu'une chance, quelle est la troisième différence ?
— La troisième différence se trouve effectivement sur le visage, mais pas sur le mien. Regarde-moi bien et lundi tu regarderas ma sœur. Toi qui est paraît-il très perspicace, tu vas sûrement trouver. Tu ne m'as pas répondu, qu'est ce que tu écoutais ?
— Tu vas te moquer de moi : des chansons du temps de mes grands-parents. J'ai repiqué des vieux disques vinyles que j'ai trouvés au grenier et j'ai transformé la musique en mp3.
— Y avait déjà du rap à leur époque ?
— Non bien sûr.
— Du reggae, du slam ?
— Non.
— Du rock alors ?
— Mon grand-père m'a expliqué que le rock and roll est apparu à la fin des années cinquante, quand il était jeune, mais non, ce n'est pas encore cela. Nous arrivons, Océane. Tu me guides, je ne connais pas encore bien la ville.
— Viens, dit-elle en lui prenant la main.
Valentin frissonna au contact de la petite main fraîche, mais ce n'était pas de froid. Étrange comme il se sentait petit garçon auprès de cette fille délurée.

— Alors, qu'est-ce que tu as pensé du film ? demanda Océane quand ils furent assis à l'intérieur de la brasserie.
L'arrivée du serveur dispensa Valentin de répondre.
— Que boiras-tu ?
— Un coca, et toi ?
— Une orange pressée.
— Tu n'aimes pas le coca ? Moi j'adore. On partage la note ?
— Non, après le film que nous venons de voir, je t'invite.
Valentin s'attendait à un remerciement ou à tout le moins au séduisant sourire complice de son amie quand un groupe de trois garçons fit son entrée dans la brasserie. Océane se leva et se dirigea vers eux. Elle se retourna et lui dit :
— Tu m'attends une minute ?
Dépité, Valentin la vit donner deux bises à chaque gars puis en souriant de toutes ses dents entrer dans une discussion enjouée avec les intrus. « Elle a le droit d'avoir des copains » se raisonna-t-il. Mais la discussion se prolongea, ponctuée de petits rires. Les garçons tournaient fréquemment la tête vers lui. Il eut la très désagréable impression d'être une cible, la risée du groupe, le boloss. Au bout de cinq minutes, Valentin sortit son iPhone, coudes sur la table, appareil au niveau des yeux, faisant mise de consulter ses messages, il mit l'application photo en mode silencieux, zooma et déclencha plusieurs fois l'appareil. Il regarda l'heure puis éteignit le téléphone. Le groupe entourant une Océane apparemment ravie continuait de rire. Une onde de colère froide le submergea. Valentin but rapidement son jus d'orange, mit les quelques euros de la note dans la soucoupe, se leva et sortit de l'établissement sans passer près des autres jeunes.
A quelques dizaines de mètres de la brasserie, des pas précipités résonnèrent derrière lui mais il ne se retourna pas, accéléra l'allure.
— Val, Valentin, attends moi, qu'est-ce ce qui se passe, pourquoi pars-tu ? Valentin ! Arrête-toi !
Ce n'est qu'à l'abri-car que la jeune fille enfin le rejoignit. Valentin, les yeux fermés, écouteurs aux oreilles semblait se délecter de sa musique. Océane lui toucha le bras.
— Pourquoi es-tu parti comme ça ?
Valentin ouvrit les yeux, ôta un écouteur et regarda la jeune fille sans répondre, l'obligeant à répéter sa question.
— Tu peux me dire pourquoi tu es parti de cette façon ?
— Je ne connais qu'une façon de partir et si tu ne comprends pas pourquoi, c'est que tu es moins... intéressante que je le pensais.
— Mais c'était juste des copains, j'ai le droit d'avoir des copains, non ?
— Tu as tous les droits te concernant et… de mon côté j'ai aussi tous les miens, affirma-t-il en remettant son écouteur.
Dans le car, sur le trajet du retour, Valentin resta debout malgré quelques places libres. Océane s'assit au plus près de lui sans réussir à capter son regard. Quelques larmes silencieuses coulaient sur ses joues. Quand le car arriva place de la mairie, elle se leva, s'arrêta près de Valentin, voulut lui faire une bise d'au revoir mais, visage fermé, il recula suffisamment pour faire échouer la tentative.
— Au revoir Val, tu veux bien qu'on se revoit ? Dis, tu veux bien ? — On se reverra... en classe lundi avec tous les autres, salut.