VALENTIN AU COLLEGE

18. LA LORELEI

Personne parmi les élèves de la classe ne savait depuis quand madame Laurence Laymarie enseignait la musique dans l'établissement.
Son surnom de Lorelei, qui avait traversé plusieurs générations de collégiens, lui seyait parfaitement car elle avait une magnifique voix de soprano léger, douce et envoûtante. Elle approchait de la retraite mais les années n'avaient pas le moins du monde altéré sa voix et quand elle chantait, même le plus chahuteur des élèves tombait sous le charme. Ses cours, issus d'une pédagogie éprouvée, ne lassaient jamais son auditoire, c'est ainsi que dans la classe de cinquième C, elle avait demandé à ceux qui avaient une compétence touchant l'expression musicale d'en faire un exposé que tous étaient ensuite invités à commenter.
Valentin n'avait aucune prédisposition mais s'était cependant porté volontaire pour présenter le sien.

— Après l'exposé de Mathilde sur le violon soprano et sa très belle démonstration ; l'intéressante présentation des chanteurs de Rap par Tony, et celui d’Émilie sur la composition d'un orchestre symphonique, Valentin va nous parler de… de quoi Valentin ?
— Je dois d'abord relier mon smartphone à l'ampli... Voilà... c'est fait.
Je ne vais pas vous parler de la musique des autochtones d'Australie comme certains pourraient le penser étant donné le pays d'où je viens. Non.
J'ai découvert dans une malle de la maison de mes grands-parents un certain nombre de disques vinyles datant des années d'après la guerre de 1939-1945 ainsi qu'une platine tourne disque.
J'ai eu envie d'écouter ces chansons d'autrefois. C'est ainsi que l'idée d'un exposé sur ce genre musical m'est venue.
— Ça va être d'un nul ! lança Tony.
— Tony, nous avons écouté avec intérêt ce que tu nous as présenté, sois gentil de respecter le travail des autres.
Valentin reprit sans se démonter :
— J'ai enregistré celles qui me plaisent le plus sur mon smartphone et voici la première : elle date de 1946. Sur un texte de Jacques Prévert et une musique de Joseph Kosma...
— C'est qui ceux là ? s'amusa Océane.
— Pour toi Océane, Yves Montant interprète « Les feuilles mortes. » Écoute bien...

Oh, je voudrais tant que tu te souviennes
Des jours heureux où nous étions amis
En ce temps-là la vie était plus belle
Et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui

Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
Tu vois, je n'ai pas oublié
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
Les souvenirs et les regrets aussi...


La chanson achevée, Valentin laissa un instant la magie du silence agir sur l'inconscient de ses camarades avant d’enchaîner.
— Ensuite, interprété par Caura Vaucaire, je vous propose « La complainte de la butte. »
Une chanson écrite en 1955 par Jean Renoir et Georges van Parys. Le premier est un réalisateur de cinéma et l'autre compositeur de musique de film. Je vous laisse écouter...

En haut de la rue St-Vincent
Un poète et une inconnue
S'aimèrent l'espace d'un instant
Mais il ne l'a jamais revue...


La chanson terminée, le silence à nouveau s'installa que personne n'osa rompre. Valentin reprit d'une voix douce :
— Et maintenant, un poème à la fois désespérant et optimiste de Francis Jammes mis en musique et chanté par Georges Brassens, en 1955 également : « La prière. »

Par le petit garçon qui meurt près de sa mère
Tandis que des enfants s'amusent au parterre
Et par l'oiseau blessé qui ne sait pas comment...


Quelques reniflements discrets suivirent la fin de la chanson. L'émotion de la jeune assemblée était palpable.
— Je vais terminer par une chanson de 1956 dont la musique est extraite du Prince Igor, un opéra du compositeur russe Borodine mais avec des paroles originales de Francis Blanche...
— Ah oui, lui je le connais, il jouait dans « Les tontons flingueurs » lança Clément Barilla, provoquant le rire d'une partie de la classe.
— C'est exact, intervint la professeure, c'est bien le même, mais si tu veux, les commentaires viendront après l'exposé. Nous laissons Valentin terminer.
— La musique originale est celle des Danses polovtsiennes de cet opéra. La chanteuse se nomme Gloria Lasso et la chanson s'intitule « Étrangère au paradis ». Écoutez la pureté de la voix de l’interprète :

Prends ma main
Car je suis étrangère ici
Perdu dans le pays bleu
Étrangère au paradis...


La chanson finie, la professeure reprit de sa jolie voix de soprano : Prends ma main car je suis étrangère ici...
Quand elle eut terminé, à nouveau personne n'osa rompre le silence. C'est elle qui finit par demander :
— Que pensez-vous de l'exposé de Valentin ?
— C'est ringard ! décida Tony.
— Pourquoi dis-tu ça ? intervint Marion, moi je pense que ces chansons, même si elles sont vieilles, elles sont très belles et pourraient être de maintenant.
— Moi, j'ai failli pleurer en écoutant la prière, confessa Lucie.
— Oh la nulle ! se moqua Tony.
— Ce n'est jamais nul d'exprimer une émotion. Ce qui est nul, c'est de ne pas comprendre qu'on puisse le faire, contra Mathilde.
— Et aussi de ne pas en avoir, renchérit Emilie.
— Moi j'ai adoré la première chanson sur les feuilles mortes, elle est très poétique et je trouve que le chanteur Yves... Machin y met beaucoup de sentiment.
— Yves Montand. Je suis d'accord avec toi Anaïs, appuya Valentin.
— Moi, c'est peut-être bête, mais la chanson sur heu... sur la lune, et bien , elle me donnait envie de tourner.
Quelques rires suivirent la naïve déclaration de Pascal. Madame Laymarie intervint pour expliquer.
— C'est loin d'être bête ce que tu dis là, Pascal. Les couplets qui suivent l'introduction de cette chanson sont construits sur un rythme de valse anglaise encore appelée valse lente. C'est un rythme à trois temps qui effectivement donne envie de valser, donc de tourner.
— J'ai trouvé que la musique qui accompagne les chansons n'empêche pas d'entendre les paroles, dit Adrien rapidement appuyé par Marion.
— Oui c'est vrai, je trouve que ces chanteurs-là prononcent bien, je veux dire qu'ils articulent et qu'on comprend les paroles alors qu'ils ne crient pas.
— Ils sont encore vivants ces quatre là ? demanda Pauline.
— Non, ils sont tous décédés. S'ils avaient à peu près trente ans en 1950, ils auraient près de cent ans maintenant. Remarque, je n'ai pas fait de recherche mais il est fort possible que certains autres de cette époque soient toujours vivants.
— On vient de les entendre, donc ils sont encore un peu vivants pour nous, réfléchit Olivier.
— Tu as raison, c'est ce qu'on appelle passer à la postérité. Ceux qui font une œuvre de qualité restent dans les mémoires et ne disparaissent jamais complètement, expliqua la professeure.
— On peut encore trouver des CD ?
— Je pense que oui Eva. Je crois qu'il existe des compilations de chansons anciennes qui se vendent dans les magasins spécialisés et même dans les hypermarchés. Merci Valentin pour ce super exposé, sensible et bien présenté. A titre personnel, il m'a rappelé d'excellents souvenirs. A qui le tour la semaine prochaine ?