VALENTIN AU COLLEGE

29. EVA

Cheveux raides d'un blond très clair, visage pâle sur un corps chétif, Eva était ignorée des autres élèves et même de ses professeurs car elle ne participait ni aux jeux ni à la vie de la classe. On ne lui connaissait pas d'amis et c'est à peine si on savait où elle habitait. Dévalorisée par ses habits de supermarché, la tristesse de son expression n'attirait pas la sympathie de ses soi-disant camarades. Fille de pauvre, Eva sentait peser sur ses frêles épaules le poids de la fracture sociale à l'école. Valentin la remarqua par hasard quand elle se fit bousculer par l'imposante Morgane dans une allée de la classe, à la sortie du cours de math, un lundi à dix heures. Eva, qui bizarrement portait deux cartables, ne résista pas à la bourrade et fit un pas de côté pour retrouver son équilibre. Elle effleura Morgane d'un regard craintif et s'effaça pour la laisser passer.
Quelque peu choqué par la désinvolture de l'une et la soumission de l'autre, Valentin décida intérieurement de mieux les observer. A la récréation, il demanda à son ami Olivier de permuter leurs places en classe.
— Pourquoi tu veux venir au fond de la salle ? demanda Olivier intrigué.
— Parce que tu es derrière Morgane.
— Tu es encore en kiff ? s'amusa son copain.
— En quoi ?
— En kiff ! Amoureux, quoi !
— Arrête avec ça ! J'ai envie d'observer certaines choses qui se passent dans la classe et j'ai besoin de voir tout le monde, mais rassure-toi, je ne veux pas squatter éternellement ton radiateur, c'est juste l'affaire de deux ou trois jours.
— Dans ce cas, c'est d'accord, concéda son ami. Tu nous diras ce que tu as derrière la tête ?
— Ouvre bien les yeux et tu te rendras compte par toi-même. Il est d'ailleurs étonnant que tu n'aies rien remarqué.

Le lendemain, depuis son nouveau bureau stratégiquement placé, Valentin observa le manège des deux filles devant lui. Morgane sans cesse dérangeait Eva sa voisine : « Passe-moi ta règle ! File-moi ta gomme ! Montre ton résultat ! Pousse-toi tu me gênes ! Envoie ton cahier de texte ! J'ai pas mon livre, donne-moi le tien ! » Eva baissait la tête, se soumettait sans rien répondre.
A la fin du cours, Eva se leva la première pour gagner la sortie, portant, outre le sien, le sac de Morgane. Sortant à son tour celle-ci rattrapa sa voisine et la heurta en la doublant. Léa posa un sac, frotta son épaule mais n'eut pas d'autre réaction.
Valentin ignora les signes de ses copains, fit semblant d'être absorbé par le cadran de son smartphone et suivit à distance d'oreille les deux filles jusqu'au banc de la cour sur lequel Morgane s'était assise.
— Qu'est-ce qu'on a maintenant ?
— Français, répondit Eva d'une petite voix éteinte.
— T'as fait ton devoir ?
— Oui mais c'est pour jeudi.
— File-moi ta copie tout de suite !
Eva posa son vieux sac vert défraîchi sur le sol et s'accroupit pour en sortir un feuillet que Morgane lui arracha presque des mains.
— Une copie blanche et un stylo bille ! ordonna-t-elle. Un bleu, pas un noir !
Morgane sortit un livre de son sac et, s'appuyant dessus, se mit à recopier le devoir d'Eva.
— Et les maths pour demain, tu les as faits ?
Eva fit un petit signe affirmatif du menton.
— Qu'est-ce que tu attends pour me filer ton cahier !
A nouveau Eva, épaules rentrées, visage triste et soumis, s’exécuta.
Édifié, Valentin rejoignit ses copains hilares.
— Alors, laquelle tu as choisi, Laurel ou Hardy ? questionna Olivier qui ne manquait pas de culture cinématographique.
Valentin haussa les épaules sans répondre directement.
— Qu'est-ce que vous pensez de Morgane ?
— C'est une « madame je commande », affirma Bouboule.
— Oui, elle est plutôt encombrante, dans tous les sens du mot, compléta Florian, quelquefois marrante, quelquefois très chiante.
— Elle veut tout commander, comme dit Bouboule, mais elle n'a pas la bonne technique comme toi, analysa Gilles.
— Olive, ton avis ?
— Elle est conne, méchante et moche ! trancha l’interpellé.
— Et Eva ?
— Eva, c'est qui ? s'amusa Florian.
— C'est vrai qu'elle est totalement invisible celle-là, appuya Gilles.
— Bouboule ?
— Je crois que c'est une gentille fille, mais elle est tellement timide.
— Olive ?
— C'est l'esclave de Morgane et de ses copines. Je suis, enfin j'étais derrière elles en classe et je peux vous le dire.
— Merci les copains, vous avez conforté mon avis. Je crois que je vais faire quelque chose dès demain.

Le lendemain à huit heures, devant le portail du collège, Valentin s'adressa à Olivier et lui glissa ses instructions dans l'oreille.
— T'es gonflé quand même d'oser faire ça !
— Moins qu'elle qui copie tous ses devoirs sur la petite Eva, l'oblige à lui prêter ses affaires et la force à porter son sac ! Préviens les copains et dis-leur de ne pas hésiter à faire comme je t'ai dit, au besoin en créant une petite bousculade. N'oublie pas de garder ton effaceur à portée de main et dis à Gilles de faire la même chose.

A la fin du cours d'anglais, une fois Radissel sorti, comme à son habitude Morgane donna en passant une bourrade à Eva. Valentin dépassa les deux filles, s'arrêta brusquement au moment ou Morgane allait franchir la porte de la classe et mit son corps en barrage.
— Pousse-toi, tu me bloques ! ordonna-t-elle.
— Je ne savais pas que tu avais priorité.
— Dégage-moi le passage, boloss ! fit Morgane en poussant Valentin dans le dos.
Celui-ci accentua le mouvement et fit comme si une force terrible l'avait projeté contre le mur du couloir.
Il revint vers Morgane en prenant un air menaçant.
— Tu te calmes toute seule où tu préfères que je te calme ?
— Bon, ça va...
— Aujourd'hui, tu sortiras la dernière. Tiens, Eva, passe !
Celle fit non de la tête mais Valentin insista avec un sourire :
— Vas-y Eva. Attends, tu as deux sacs, passe m'en un, je vais te le porter.
Eva tendit son propre cartable à Valentin.
— Non, donne-moi plutôt l'autre, il a l'air plus lourd.
Eva leva ses yeux aux iris d'un bleu très pâle, donna le cartable de Morgane, remercia d'un demi-sourire et franchit la porte.
— Non mais qu'est-ce qui te prend, toi ! s'énerva Morgane en poussant à nouveau Valentin.
Valentin fit semblant d'être déséquilibré et en profita pour libérer les deux clips de fermeture du sac à dos de Morgane.
— J'aide une copine à porter son cartable tout simplement, je n'ai pas le droit ? Arrête de me pousser.
— Avance, vas-y, va donc lui rendre son sac !
— OK, je vais lui rendre SON cartable dans la cour. Valentin saisit une bretelle du sac à dos par son attache basse, y glissa son épaule et partit en courant dans le couloir des salles de classe, semant livres et cahiers, stylos et copies, trousse et téléphone.
Ses quatre copains qui guettaient sa sortie se précipitèrent pour ramasser, piétinant au passage quelques cahiers et classeurs. Au bout du couloir, Eva regardait la scène d'un air affolé. A genoux sur le sol, Gilles repéra et subtilisa la copie de français pendant qu'Olivier s'emparait du cahier de math de Morgane qu'il glissa prestement dans son propre sac.
— Excuse-moi Eva, cria Valentin, je crois que j'ai un peu répandu tes affaires. Ne t'inquiète pas, nous allons tout ramasser. Bouboule arrête de piétiner ces copies avec tes baskets tout sales, et toi Gilles, tu as marché sur ses crayons, les voilà cassés maintenant ! Nom d'un chien Flo, qu'est ce que tu fais avec ce téléphone, ce n'est pas le tien !
— C'est le même que le mien, je regarde juste s'il n'est pas cassé, répondit Florian en effaçant discrètement les dossiers photos et vidéos.
Derrière eux, Morgane bouche ouverte, pétrifiée, regardait le désastre. Valentin remit en vrac le matériel dans le sac et se dirigea vers Eva.
— Excuse-moi encore Eva. Viens avec moi dans la cour, on va remettre de l'ordre dans tout cela.
Sidérée par cette succession d’événements, ne sachant ni n'osant quoi dire, Eva suivit Valentin jusqu'à leur banc déjà occupé par Gilles et Olivier. Valentin retourna à nouveau le sac et saisit un cahier. « Français  Morgane Joly » lut-il sur l'étiquette. Qu'est-ce que cela veut dire ?
— Montre, dit Gilles en lui prenant le cahier des mains.
— « Morgane Joly » effectivement, déchiffra-t-il tout haut avant de glisser discrètement la copie subtilisée dans son classeur d'origine.
— Mais ce ne sont pas tes affaires Eva ! affirma Valentin d'un ton faussement surpris.
Eva prit un air apeuré et fit non de la tête. Du coin de l’œil, Valentin repéra Morgane qui s'approchait en hésitant.
— Tu portes les affaires de Morgane maintenant ? C'est ton amie ? questionna-t-il d'une voix forte.
Eva répondit encore par le même petit signe de dénégation.
— C'est toi qui lui a proposé de les porter ?
Nouveau hochement négatif de la tête.
— C'est elle qui te l'a demandé alors ? insista Valentin.
Eva fit un tout petit signe affirmatif.
— Et toi tu veux bien le faire ?
Eva rentra la tête dans les épaules sans répondre.
— Ça fait longtemps que ça dure ?
Eva éclata en sanglots, incapable de résister plus longtemps à la tension nerveuse de cet interrogatoire. Valentin se tourna vers Morgane gênée.
— Dis-donc Morgane, tu as besoin de quelqu'un de plus fort que toi pour porter ton barda ? Tu es vraiment gonflée ! Doublement gonflée même, dit-il en toisant la fille, ne pouvant s'empêcher de glisser une pointe de méchanceté dans son affirmation. Eh bien, puisque tout ça est à toi, fais toi-même ton ménage !
Viens avec moi Eva, je veux te parler. Tu es maintenant sous ma protection, ajouta-t-il à voix haute en passant devant Morgane. Tu n'as pas peur de moi ? dit Valentin d'une voix plus douce en mettant le bras sur les épaules de la fille.
— Non, pas de toi, murmura Eva. Toi je sais que tu es gentil.
— Eva, tu ne dois pas te laisser faire par cette fille. Tu ne lui dois rien et je vais lui faire comprendre. Si elle ose s'attaquer à toi, elle le regrettera fortement. A partir de maintenant, tu vas changer de place dans la classe et venir au premier rang, à côté de moi. Tu n'auras plus à lui prêter tes affaires ni à lui fournir tes devoirs. D'ailleurs, attends, ce n'est pas fini pour elle, nous allons bien nous amuser avec « Air de Rien ». Ça sonne ! Viens avec moi.

« Ouvrez votre cahier d'exercices à la page de votre devoir et posez-le sur votre pupitre, je vais vérifier votre travail. »
Monsieur Derrien passa lentement dans les rangs. Arrivé au niveau de Morgane, il s'arrêta :
— Alors Morgane, ce cahier ?
— Je ne comprends pas m'sieur, je ne le trouve pas, j'ai dû l'oublier chez moi, répondit Morgane affolée.
— Tu as bien fait ton devoir ?
— Oui, m'sieur, j'vous jure.
— Ce n'est pas la peine de jurer, tu connais le tarif ? En cas d'oubli, c'est toute la leçon à recopier et le devoir à présenter la prochaine fois.
— M'sieur, m'sieur...
— Qu'est-ce qui t'arrive Olivier ?
— J'ai trouvé ça par terre dans le couloir au moment de la récré, dit-il en levant un cahier tout froissé.
— Donne ! Eh bien le voici ton cahier Morgane, dans un bel état ! Ouvre ton... torchon à la bonne page.
Morgane s'affaira, tourna et retourna les pages de plus en plus fébrilement. Les opérations étaient bien là mais sans aucun résultat. Morgane accablée finit par poser son cahier ouvert sur son bureau.
— Je ne comprends pas m'sieur, mon devoir je l'avais fait, j'vous jure, j'avais tous les résultats.
— Je comprends très bien moi, mademoiselle. Vous n'avez pas fait votre travail et vous mentez en faisant semblant d'avoir oublié votre cahier pour tenter de minimiser votre punition. En conséquence vous viendrez samedi matin en consigne pour vous remettre à jour dans vos cours et vos devoirs. Pleurs et cris n'y changeront rien, le contrat était clair entre nous depuis le début de l'année, n'est-ce pas ?

A la fin du cours d'histoire, Valentin réunit le conseil de ses amis.
— Qu'est ce qu'elle a reçu la Morgane ! jubila Olivier.
— Attends demain matin en français quand la prof ramassera son devoir ! compléta Gilles.
— Qu'est-ce que tu as écrit sur sa copie ? s'enquit Florian.
— « Ver blanc est une grosse larve » bien caché à la fin du premier paragraphe. On va bien rigoler quand la Blanchin lui demandera des explications.
— Et imaginez sa rage quand elle se rendra compte que ses films et ses photos se sont envolés de son téléphone, ajouta Florian.
— Bon, passons aux choses sérieuses maintenant, reprit Valentin en cachant un sourire amusé, il faut absolument aider la petite Eva.
— Comment comptes-tu faire Val ? questionna Gilles.
— Je ne sais pas trop, je ne la connais pas bien. C'est un petit chat maigre et peureux, elle me fait un peu pitié. Quelqu'un sait où elle habite ?
— Dans les HLM, affirma Bouboule.
— Tu sais toujours tout toi, hein ? constata Gilles.
— Je porte des lunettes mais j'y vois bien. Et mes oreilles décollées captent beaucoup de choses. J'ai entendu mes parents parler des Lacourt. Je crois qu'elle vit avec sa mère dans un petit studio et qu'elle n'a pas de père.
— Que fait sa mère ?
— Elle est caissière au supermarché, compléta Florian.
— D'accord, Eva c'est une pauvre fille. Qu'est-ce qu'on peut faire pour elle ? demanda Bouboule.
— On peut déjà lui donner cinq copains, suggéra Olivier, elle est toujours soit toute seule, soit collée à cette mogotte de Morgane.
— Qu'entends-tu par mogotte ? s'étonna Valentin.
— Une fille des quartiers, une « traine-la-rue » comme disait ma grand-mère.
— J'aime bien la deuxième expression...
— A la cantine, il faut qu'elle vienne à notre table. Je crois que Morgane lui piquait aussi ses desserts, continua Olivier.
— Tu as raison Olive, va lui dire tout de suite si tu veux bien. Explique-lui qu'on l'invite à notre table ce midi et qu'elle ne peut pas refuser. Nous t'attendons pour la suite du conseil.

— Il faudrait qu'elle puisse nous appeler quand elle a un problème, suggéra Florian quand Olivier fut revenu en levant un pouce, seulement je pense qu'elle n'a pas de téléphone et pas les moyens d'en avoir un.
— J'ai encore mon vieux portable à glissière, il fonctionne très bien, je peux lui donner, dit Gilles.
— C'est un cadeau empoisonné que tu veux lui faire. Sa mère n'a sûrement pas assez d’argent pour lui payer un forfait chaque mois, pensa tout haut Valentin.
— Et si on se cotisait pour lui offrir une carte prépayée ? s'exclama Bouboule, ravi de son idée.
— Ça dépend du prix quand même, objecta Olivier. Attendez, je me renseigne, ajouta-t-il en pianotant son smartphone.
— Il faut aussi qu'on la protège à la sortie des cours. La Morgane va sûrement vouloir se venger, continua Valentin.
— J'habite plus loin que les HLM, je peux la raccompagner jusqu'à chez elle, offrit Florian. C'est moi le plus costaud de nous cinq, la grosse Morgane ne m'attaquera pas !
— Hé, les mecs, j'ai trouvé un forfait à quatre euros quatre vingt quinze chez mon fournisseur d'accès. Ça reviendrait à même pas un euro chacun par mois. Qu'est-ce que vous en pensez ?
— OK pour moi Olive, si tu peux t'en charger. D'accord vous autres ? Autre chose, elle est vraiment mal habillée, vous ne trouvez pas ?
— Oh que si ! approuva Gilles. Avec sa petite mine, j'ai toujours l'impression qu'elle est transie. Écoutez, j'ai encore mon anorak rouge de quand j'avais dix ans. Il est en super état mais bien trop petit pour moi. Ma mère veut le donner au secours populaire. Je vais lui réserver.
— Moi j'ai des vieilles baskets presque neuves, si c'est sa pointure, je lui file, dit Bouboule.
— Moi un survêt avec capuche.
— Moi j'ai un joli pull de ski que je ne peux plus mettre.
— J'ai des lunettes de soleil et un baladeur.
— J'ai mon cartable de l'an dernier, il est bien mieux que le sien, je lui donne.
— OK, OK les gars. Le plus important maintenant, c'est d'éviter de la vexer. Il ne faut pas qu'elle croie que c'est par pitié que nous lui faisons ces cadeaux.
— On peut la mettre en situation de nous rendre service et la récompenser après, non ? imagina Gilles.
Valentin resta un instant silencieux avant de reprendre :
— C'est effectivement une possibilité, Gilles, mais je pense que le mieux c'est de l'inviter à discuter franchement avec nous. Nous lui expliquerons que ce n'est pas une tare ni une maladie d'être pauvre, qu'elle n'a pas à avoir honte, que ça nous fait plaisir, que de toute façon tout allait être donné à des œuvres et que nous préférons que ce soit elle qui en profite.
— Je suis entièrement d'accord avec ça, à mille pour cent, trancha Bouboule. Au fait mon VTT marche très bien les copains !