VALENTIN AU COLLEGE

33. RAPT

Confiants dans la clémence du temps, les arbustes laissaient éclater leurs bourgeons, les merles s'égosillaient pour séduire l'âme sœur, l'eau du lac immobile mirait les montagnes encore enneigées. Valentin pénétré de la beauté des lieux marchait seul sur le chemin de berge. Bien dans sa tête et bien dans son corps, il se dirigeait vers le port quand son smartphone vibra. Il ouvrit le SMS que venait de lui envoyer Eva : « rappelle-moi ».
Immédiatement son cerveau s'activa : pourquoi Eva la timide lui écrivait-elle ? Cela devait être vraiment important pour qu'elle se fasse cette violence. Valentin fixa son kit mains libres, s’assit sur un banc au soleil face à l'eau et rappela Eva. La première sonnerie n'avait pas fini de retentir dans ses oreillettes qu'Eva prit la communication.
— Que se passe-t-il Eva, tu as un problème ?
— Oui, enfin non, pas moi, répondit-elle d'une petite voix. Pascal devait me retrouver ce matin et il n'est pas venu. Est-ce que tu sais où il se trouve ?
— Procédons par ordre, l'as-tu appelé ?
— Oui, mais je n'ai eu que sa messagerie, plusieurs fois.
— Est-ce que tu as eu sa messagerie immédiatement ou après un certain temps, quinze ou vingt secondes par exemple ?
— A mon premier appel, j'ai entendu sonner plusieurs fois avant d'avoir son annonce mais ensuite, je l'ai eue aussitôt.
— Combien de temps il a sonné dans le vide lors de ton premier appel ?
— J'sais pas trop, une dizaine de secondes peut-être.
— Que lui as-tu laissé comme message ?
— Je lui ai demandé où il était et lui ai dit que je l'attendais.
— Il y a longtemps de cela ?
— Plus d'une demi heure. On devait se voir chez moi pour les exercices de math.
— A-t-il déjà manqué un rendez-vous ?
— Jamais, il est toujours en avance.
— Tu l'aimes beaucoup Pascal ?
— Oui, c'est le plus gentil de la classe, heu, après toi bien sûr.
— Je te laisse Eva, je vais passer chez lui pour me renseigner. Je te tiendrai au courant.
Valentin coupa la communication et appela immédiatement le numéro de Bouboule. L'annonce se déclencha immédiatement « Vous venez d'appeler Pascal Boulot, laissez-lui un message. » Soucieux, il arrêta la communication et se dirigea vers le centre village puis vers le petit immeuble des parents de Bouboule. Arrivé à la porte de l'immeuble, il tenta un nouvel appel sans plus de succès. Valentin appuya sur le bouton de l'interphone. Un déclic puis un brouillard sonore répondirent d'abord.
— Oui ? fit une voix féminine.
— Bonjour madame Boulot, c'est Valentin, est-ce que Pascal est là ?
— Non, il est parti voir Eva, ça fait presque une heure.
— Est-ce qu'il a pris son téléphone ?
— Attends, heu oui. Tu veux entrer ?
— Merci bien mais je vais plutôt les rejoindre. Au revoir madame Boulot.
Un pli d'inquiétude barra le front de Valentin. Bouboule était un gars sympathique et sans histoire, son comportement était toujours prévisible et là... Eva avait dit que son téléphone n'avait pas basculé immédiatement sur la messagerie lors du premier appel. Soit l'appareil avait sonné dans le vide le temps défini avant de basculer, soit c'était volontairement qu'il avait été mis fin à l'appel. « Une dizaine de secondes » avait dit Eva, or le temps moyen par défaut d'une sonnerie d'appel est d'à peu près vingt secondes. Est-ce que Pascal aurait volontairement ignoré l'appel d'Eva ? Impensable ! Il était un peu amoureux de leur protégée.
Valentin activa l'application Plans de son smartphone, entra l'adresse d'Eva, demanda l'itinéraire pédestre qu'il emprunta. Chemin faisant, il observa les immeubles, les maisons, les magasins bordant la route. Passant devant le supermarché, il décida d'entrer. Madame Lacourt, la maman d'Eva était à sa caisse.
— Bonjour madame, avez-vous vu Pascal Boulot dans le magasin ce matin ?
— Non, pas ce matin, il doit être avec Eva en train de faire un devoir.
— Merci madame, se contenta de dire Valentin avant de continuer son chemin vers l'immeuble d'Eva. Celle-ci guettait derrière une fenêtre. Quand elle aperçut Valentin, elle se précipita à sa rencontre.
— Tu as des nouvelles, Val ?
La mine grave et soucieuse de Valentin le dispensa de répondre. Eva se tordit les mains d'inquiétude.
— Il lui est arrivé quelque chose, tu crois ? Il faut peut-être appeler les gendarmes...
— Pour une absence d'une heure ? Ils vont nous rire au nez. Mais il y a quelque chose de pas normal quand on connaît Pascal. J'appelle tout de suite les copains et les copines. Il tapota rapidement « RDV chez Eva URGENT » puis ajouta les numéros de Florian, Gilles, Olivier, Mathilde, Pauline et Lucie. Cinq réponses arrivèrent instantanément : « OK » puis avec un léger décalage celui de Pauline : « dans dix minutes ».

Dix minutes plus tard, face à l'assemblée de ses amis, Valentin, la mine grave, résuma la situation :
— Bouboule a disparu, son téléphone ne répond plus.
— Il ne l'a peut-être pas allumé, espéra Gilles.
— D'après Eva, lors de son premier appel, il y a eu quelques sonneries, donc cet appel a été volontairement coupé !
— Par lui ? interrogea Pauline.
— C'est là que ça me pose question. En fait, je ne crois pas, il est toujours tellement heureux de communiquer.
— Surtout avec Eva, appuya Olivier.
Des larmes vinrent aux yeux de la jeune fille qui se détourna pour les essuyer.
— Peut-être que la batterie de son téléphone est vide, avança Mathilde.
— Sûrement pas, répondit Florian, il le recharge systématiquement chaque soir pour ne rien manquer. Il me l'a dit l'autre jour.
— Alors il l'a perdu ? émit timidement Lucie.
— Tu perdrais ton téléphone, toi ?
— Oh non, j'y tiens trop !
— Bouboule c'est pareil. Il n'a pas beaucoup d'argent, en conséquence il soigne ses affaires.
— Alors, qu'est-ce qu'on fait ? s'inquiéta Pauline.
— Tout d'abord, mettons-nous par groupes de deux : Eva et Gilles, Olivier avec Mathilde, Florian avec Lucie et Pauline avec moi.
— Tu les as formés comment ces groupes ? s'enquit malicieusement Gilles.
— De façon à ce que chaque groupe dispose d'un smartphone avec écran photo, répondit Valentin d'un ton glacé. J'ai une photo de Bouboule prise récemment, je vous l'envoie. Nous allons faire le trajet retour d'ici à chez lui en demandant des renseignements dans tous les magasins, dans tous les appartements ayant une vue sur la rue et questionner les gens, les passants, tout le monde. Présentez la photo, posez plein de questions, l'heure n'est pas à la timidité.
— Si on prévenait plutôt la gendarmerie ? Ils nous connaissent et savent bien qu’on ne veut pas leur faire un canular, proposa Olivier.
— Dans un deuxième temps seulement. Les gens ne se méfieront pas de nous comme des gendarmes. Eva Gilles Olivier et Mathilde vous explorez la droite du parcours et nous la partie gauche. Dès qu'un groupe récolte un renseignement, il prévient les autres mais ne nous arrêtons pas avant l'immeuble de Bouboule. Si vous tombez sur quelqu'un affirmant l'avoir vu, demandez :
- à quelle heure l'avez-vous vu ?
- était-il seul ?
- sinon description de la personne, son habillement, un sac, une montre...
- éventuellement description d'un véhicule.
Des questions ? Alors ne perdons pas de temps !

— Tu penses qu'il est arrivé quelque chose ? Un accident ? demanda Pauline à Valentin lorsqu'ils furent partis enquêter.
— Pas un accident, je n'ai pas entendu la sirène des pompiers de toute la matinée.
— Une fugue ?
— Non, Pauline, Bouboule n'a jamais été aussi heureux et confiant qu'en ce moment. Il a de bons copains, il s’entend bien avec ses parents, et puis je le crois amoureux d'Eva qu'il devait rejoindre ce matin à dix heures.
— Mais alors, c'est quoi ?
— Lors d'une disparition inexpliquée, si l'accident ou la fugue sont exclus, il s'agit soit d'un enlèvement, soit... du pire. La voix de Valentin se cassa, étranglée par l'émotion. Entrons dans cet immeuble, sonnons à chaque porte, si c'est un homme qui ouvre, c'est toi qui pose les questions, si c'est une femme, je m'en charge, déclara Valentin déjà fin psychologue.
Un bip d'arrivée de message interrompit le dialogue, Valentin et Pauline consultèrent en même temps leurs messageries respectives « Vu seul devant la fleuriste à 10h10 ». Le message émanait du smartphone de Florian.
Pour Pauline et Valentin, la visite des deux premiers immeubles s'avéra infructueuse, plus ou moins bien reçus par des gens dérangés dans leurs activités. « Non pas vu… Je ne passe pas mon temps à la fenêtre… Non ! Non mes enfants... Jamais vu... Je regrette mes petits... »
L'arrivée d'un second SMS les précipita sur leurs engins : « entré dans la librairie vers 10h20 ». Le message était envoyé par Mathilde.
— Viens Pauline, allons voir le libraire.
— Mais tu as dit toi-même qu'on ne s’arrêtait pas avant chez lui !
— Je change la règle, rassemblons tout le monde devant la fleuriste.
— Pourquoi tu as une nouvelle idée ?
— La fleuriste et le libraire ont vu Bouboule, leurs magasins sont éloignés de cent mètres, pas plus, ça c'est un début de piste. Allons questionner ces commerçants de façon plus fouillée.
— Voilà, ils sont prévenus, ils rappliquent tous.

— Flo et Lucie, entrez avec moi chez la fleuriste.
Bonjour madame, mes amis ici présents m'ont dit que vous avez vu notre copain, regardez, c'est lui, dit Valentin en présentant son écran. Il était dix heures dix. Était-il tout seul ?
— Heu, oui je crois.
— Il allait dans quelle direction ?
— En direction du carrefour.
— Il faisait quelque chose de spécial ?
— Il mâchouillait et avait un paquet de bonbons à la main. Vous savez, ces horribles trucs tout rouge.
— Vous êtes bien sûre de tout ça ? De l'heure en particulier ?
— Je finissais d'arroser mes fleurs sur le trottoir et il est passé juste à côté de moi. Il était dix heures dix quand je suis rentrée. Pourquoi toutes ces questions ?
— En fait, il devait nous rejoindre et il a sûrement oublié. Merci beaucoup pour vos renseignements madame.
Valentin rassembla sa troupe d'un geste :
— Il est passé ici à dix heures dix et tout allait bien. Il est ensuite rentré dans la librairie à dix heures vingt. Rien ne vous semble bizarre ?
— Ben non, il allait bien vers chez Eva apparemment, conclut Olivier.
— Et la librairie était sur son chemin, observa Lucie.
— Il n'est pas bien rapide, remarqua Mathilde.
— Tout juste ! Dix minutes pour faire cent mètres, c'est un record du monde ! Il s'est passé quelque chose entre les deux magasins. Avec Mathilde et Olivier, je vais interviewer le libraire.
— On peut y aller tous, non ?
— Non, Gilles, les commerçants se méfient toujours d'une bande de jeunes qui envahissent le magasin. Peur du chapardage.

— Bonjour monsieur, dit Mathilde avec son plus beau sourire, c'est encore nous.
— Qu'est-ce que je peux faire de plus pour vous, mademoiselle ?
— Mon copain voudrait préciser un ou deux points.
— Oui, bonjour monsieur. C'est bien lui que vous avez vu ? dit Valentin en présentant encore son écran.
— Absolument.
— Qu'est-ce qu'il voulait ?
— Il voulait acheter un manga.
— Il l'a acheté finalement ?
— Oui, il a payé avec un billet de cinquante euros.
— C'était quoi le titre du manga ?
— Un Dragon Ball, mais je n'ai pas noté le titre exact.
— Encore une question, il y avait du monde dans le magasin ?
— Il y avait un autre client.
— Un client habituel ?
— Non, je ne l'avais jamais vu auparavant.
— Vous pouvez le décrire, intervint Mathilde toujours souriante.
— Costume sombre, des lunettes fumées à monture fine, quarante cinq ans peut-être, pas beaucoup de cheveux. Il a traîné un moment dans le rayon des nouveautés pour finalement seulement acheter le Dauphiné qu'il a payé avec un billet de vingt euros, ce qui fait qu'avec ces deux-là, je n'ai plus de monnaie.
— Vous n'avez rien remarqué d'autre ?
— Rien, sinon qu'ils sont sortis ensemble.
— Merci beaucoup monsieur pour vos renseignements, vous êtes très aimable. Au revoir.
— Attendez, quelque chose me revient : l'homme portait une grosse gourmette en or avec un dessin bizarre là ou d'habitude on grave le prénom.

Une fois dehors, le téléphone de Valentin sonna. Il regarda l'écran d'un air étonné et prit la communication :
— Valentin ? C'est la maman de Pascal.
— Re-bonjour madame.
Valentin articula silencieusement à l'attention de ses copains : « C'est la maman de Pascal. »
— Est-ce que tu l'as vu finalement ? Il est bientôt une heure et il n'est toujours pas rentré de chez Eva.
— Non, il n'est pas avec moi.
— Aurais-tu le numéro de Eva par hasard ?
— Non madame, désolé.
— Merci quand même Valentin.
Tous se pressèrent autour de lui, les regards anxieux.
— Donc c'était la mère de Bouboule, il n'est pas rentré chez lui. La mine triste et grave, il ajouta : je crois que Bouboule a été enlevé !
Un lourd silence s'installa. Valentin fut le premier à se ressaisir :
— Il n'est pas utile de rester là. Rentrons chez nous, les parents vont s'inquiéter. Si je pense à quelque chose de nouveau, je vous appelle. De toute façon, je vous tiens au courant. Nous allons faire quelque chose, mais il faut tous réfléchir et obtenir plus de renseignements. Allez, salut ! Gilles, attends un peu, tu m'as dit que ton chien, heu... Zoreille avait beaucoup de flair, peux-tu venir avec lui à deux heures ici ?
— Oui, super.
— Quelqu'un a-t-il un objet ayant appartenu à Bouboule ?
— Il a oublié son cache-nez chez moi la dernière fois, dit Eva.
— OK, viens avec à deux heures.