VALENTIN AU COLLEGE

37. LA BAGARRE

« Asseyez-vous les enfants, » dit monsieur Tardy le principal en fermant la porte de la classe des cinquième C. « Madame Augan, je vais amputer votre cours de cinq petites minutes. »
— Faites monsieur le Principal.
— Écoutez-moi bien les enfants, il y a de cela une dizaine de jours, un de vos camarades, Pascal Boulot ici présent, a été enlevé, kidnappé, retenu contre son gré, séquestré par un homme appartenant à une secte...
— C'est quoi une secte ?
— Clément, lève la main quand tu veux prendre la parole, intervint madame Augan. Excusez-moi monsieur le Principal.
Monsieur Tardy remercia d'un sourire et s'adressa à Clément.
— Quel est ton nom de famille ?
« Clébar » fit une voix anonyme au fond de la classe, déclenchant quelques rires étouffés.
— Clément Barilla, m'sieur.
— Clément, une secte, c'est un groupe de personnes sous influence. Des gens un peu faibles d'esprit qui se laissent embrigader par un individu dominant qu'on appelle un gourou. Un gourou étant une personne en général extrêmement convaincante qui affirme avoir eu une révélation, des visions, être investie par un pouvoir surnaturel et qui réussit à persuader ses adeptes de le suivre dans ce qu'on peut appeler son délire.
— Pascal Boulot est faible d'esprit ! lança Tony Thénard.
— Si c'est pour faire rire aux dépens des autres, il vaut mieux que vous gardiez le silence jeune homme !
— Vous pouvez nous donner des exemples de sectes, monsieur le principal, demanda Charlotte Dumont.
— Par exemple mademoiselle, il y a eu l’Église de l'Euthanasie, cette pseudo religion pensait qu’il y a trop de gens sur terre et ordonnait à ses adeptes de commettre des meurtres ou de se suicider.
— Il faut être complètement fou ! ne put s'empêcher de s'exclamer Lucas.
— Je ne te le fais pas dire, appuya le principal. Vous avez des sectes qui interdisent à leurs membres tout accès aux nouvelles du monde, pas d'accès à la radio, à la télévision et aux journaux, d'autres qui interdisent d'apporter des soins médicaux aux malades, préconisant de laisser faire la nature, d'autres encore qui séparent les enfants de leurs parents pour en faire les enfants de tous, d'autres qui affirment que des extra-terrestres sont nos maîtres... Je ne vais pas tout vous énumérer, la journée n'y suffirait pas. Dans le cas de Pascal, il s'agit d'une secte qui commence à se propager en France et qui se fait appeler l’Église du Soleil et qui croit que le soleil est dieu.
Tony leva la main.
— Vas-y, pose ta question, dit le principal.
— M'sieur, c'est tellement énorme comme... comme...
— Comme croyance ?
— Oui… Qu'il faut être débile pour y croire.
— Débile mental ou affaibli mentalement par des malheurs dans sa vie ou par la prise de médicaments ou de drogues. Pascal pourra vous dire qu'il n'avait plus de volonté après avoir été médicamenté par celui qui l'avait enlevé. Je suis venu vous prévenir : soyez toujours sur vos gardes quand un inconnu vous aborde et vous propose un cadeau ou un service. Sans l'intervention de Valentin et des gendarmes...
— Ses copains ! affirma Tony en masquant cette fois sa bouche de l'avant-bras.
Valentin leva immédiatement la main et attendit l'autorisation du principal.
— Tony, je sais que c'est toi qui vient de dire que je suis copain avec les gendarmes. Réponds à ma question, tu aurais préféré que je laisse Pascal aux mains de ces fous ? Qu'est-ce que tu aurais fait à ma place ? Tu n'aurais pas voulu sauver ton copain ? Tu n'aurais pas prévenu les gendarmes ? J'attends ta réponse.
— ...
— Valentin a raison, il a beaucoup fait pour retrouver votre camarade et a finalement pris la seule décision possible, celle qui a permis de sauver son ami. Valentin, au nom de tout le collège, je te félicite et te remercie.
Des applaudissements spontanés se firent entendre appuyés par ceux de madame Augan et du principal. Valentin, le rouge aux joues se retourna. Océane, Marine, Morgane, Amandine, Tony, Clément, Romuald et Alexis n'applaudissaient pas.

A la sortie du collège ce jeudi là, Bouboule aborda Valentin.
— Val, je veux te prévenir qu'il y en a dans la classe qui ne supportent pas ta popularité et qui veulent de casser la gueule.
— Laisse moi deviner : Tony, Clément, Romuald et Alexis ?
— T'es sorcier ?
— Non, gourou, répliqua Valentin en éclatant de rire. Sérieusement, comment l'as-tu appris ?
— J'ai entendu une discussion entre Clébar et Romuald. Ces nuls pensent que parce que je porte des lunettes, je suis sourd. Moi, j'entends mon chat Guzzy marcher sur la moquette, alors...
— Il y aura qui d'autre ?
— J'ai entendu le nom de Morgane, mais je n'ai pas voulu trop m'approcher, ils savent que je suis ton copain.
— Il y aura donc aussi Morgane, les jumelles maritimes et Amandine. Mais je pense que les filles seront là uniquement pour me voir prendre une raclée.
— Comment fais-tu pour tout deviner ?
— Observer, se rappeler, établir des rapports entre les faits et les gens. C'est pour quand ?
— Je ne sais pas, désolé Val. Je vais encore laisser traîner mes oreilles.
— De toute évidence, cela ne se passera pas dans la cour du collège où il y aurait trop de témoins mais plutôt à la fin des cours, soit après seize heures, soit le mercredi à midi. Ils vont essayer de trouver un endroit calme sur mon parcours de retour et me coincer à plusieurs. Je vais donc rentrer chez moi et essayer de me mettre à leur place. Tu m'accompagnes un bout ?
— Ben oui, tu penses.
— Quand je te dirai de repartir chez toi, ouvre bien les yeux sur le chemin du retour et note mentalement les noms de ceux de la classe que tu croiseras.
— D'accord Val. Mais, tu passes par ici d'habitude ?
— Non.
— Alors pourquoi aujourd'hui ?
— Je choisis mon terrain. Connaître le lieu où va se dérouler la bataille, c'est déjà la moitié de la victoire. Te rappelles-tu l'endroit près de l'ancienne gare où nous avions neutralisé le racketteur de Théo, le frère de Mathilde ? C'est là que je veux les affronter. Si comme je le devine, ils s'y mettent à huit, il faudra que nous soyons tous les neuf, donc avec les filles.
— Pourquoi un de plus ?
— Parce que Eva et Lucie sont encore trop tendres. Il faudra qu'elles soient associées et armées.
— Armées ? Tu es fou !
— De bâtons, de baguettes de noisetier. Mon grand-père vient d'éclaircir une haie, j'en ai tout un fagot, j'en préparerai huit, personnellement je n'en aurai pas besoin. Je vois la grande bataille comme ça : moi contre Thénardier, Flo opposé à Clébar, Gilles s'occupera d'Alexis, Olivier contrera Romuald, Eva et Lucie s'occuperont de Morgane, Mathilde face à Amandine, Pauline neutralisera Océane et toi tu t'occuperas de Marine.
— Pourquoi une fille pour moi ?
— Pour deux raisons : un, tu portes des lunettes et deux, nous avons une pénurie de filles. Mais tu sais, je pense que vous n'aurez même pas à vous battre. Vous aurez chacun une solide baguette et eux n'auront rien prévu, persuadés qu'il seront de n'avoir affaire qu'à moi. Vous aurez l'effet de surprise, la supériorité des armes et la certitude d'être dans votre bon droit. Les assaillants, ce sont eux. Moi, je vais mettre une ratatouille à Tony et les autres n'auront pas envie de venir au secours d'un chef battu.
— Tu es sûr d'en venir à bout ?
— J'ai déjà eu à me défendre contre des méchants en Australie et je n'hésiterai pas à me servir de mes armes secrètes. Tony ne me fait pas peur. Voilà, c'est ici que ça va se passer, regarde bien la configuration du lieu, les arbres, les buissons, le fossé, tout.
— Quand crois-tu qu'ils vont attaquer ?
— Avant le week-end donc demain, mais là je peux me tromper. Si tu repères des individus de leur bande sur ton retour, ce sera la preuve qu'ils nous ont suivi. Ce soir, je vais venir cacher les bâtons derrière le bâtiment. Si tu me confirmes qu'ils ont fait leur repérage, demain je préviendrai tous les copains et copines. A la fin des cours, je traînerai un maximum pour vous laisser le temps de venir vous mettre en place.Vous aurez quelques minutes pour vous servir et trouver vos cachettes.
— Et s'ils te rattrapent avant ?
— Je suis meilleur que Tony au tour de piste, il ne me rattrapera qu'ici.
— Tu es vraiment un chef, Val !
— Diriger, c'est prévoir ! Allez, vas-y et ouvre l’œil.
— Je pourrais prendre mon lance-pierres demain ?
— Non Bouboule, trop dangereux. Nous n'allons pas chercher à les blesser physiquement mais à les impressionner moralement. Vous attendrez mon signal pour vous montrer.

Le lendemain, Valentin traîna à la fin de l'heure d'étude, regarda deux bonnes minutes son smartphone, envoya à tous ses amis un SMS inutile : « Je traîne ». Il défit et renoua soigneusement les lacets de ses chaussures de sport et ce faisant aperçut dehors l'équipe ennemie qui, éclatée en petits groupes, le surveillait. Il rédigea alors un second SMS : « Comme prévu !!! Je pars ».
Il reprit le chemin de la veille non sans observer le mouvement des groupes à Tony qui l'un après l'autre lui emboîtaient le pas. Arrivé à une centaine de mètres du lieu choisi, Valentin fit semblant de se tordre la cheville droite. Il s'arrêta un instant, s’assit sur les gravillons du sentier et se massa le pied en regardant en arrière : le premier groupe composé de Thénardier, Clébar et Morgane se rapprochait. Valentin se releva, et se mit à courir en boitillant. Au bout de cent mètres, il se rassis en se tenant la cheville. Le groupe Tony le rattrapa suivi par les sœurs jumelles puis par Alexis, Romuald et Amandine.
— Qu'est-ce que vous voulez ? demanda Valentin en prenant l'air inquiet.
— Démolir ta grande gueule connard.
— Pourquoi ?
— Parce que tu es un connard !
— Tu veux te battre contre moi ? A la boxe ? dit Valentin en se levant péniblement.
— Tu verras bien connard.
Les copains de Tony, sourires goguenards et airs supérieurs firent le cercle autour de Valentin.
— Tu fais moins le malin comme ça tout seul, hein ? nargua Morgane.
— Tout seul ? Quand on a des amis, on n'est jamais seul Morgane. Montrez-vous mes amis ! De derrière chaque gros tronc sortirent les alliés de Valentin, zébrant l'air de leurs bâtons, chacun se plaçant derrière son adversaire désigné.
— Faites-les reculer, cognez fort les jambes s'ils résistent. Et faites-les asseoir.
Valentin s'adressa à Tony :
— Qu’est-ce que tu disais Thénardier ? Que tu voulais me démolir le portrait, c'est cela boloss ? En anglais je traduirais par looser, ça te va bien. Alors, je t'attends, looser. Montre à tes copines que tu es un gros nul.
Humilié devant les filles, aiguillonné, Tony fonça, poings en avant. Valentin pivota en demi-tour, porta le poids du corps sur son pied gauche et déclencha un coup de pied semi-circulaire du droit qui atteignit Tony au flanc. Vexé et meurtri, Tony se frotta les côtes puis lança un violent coup de pied en direction du bas ventre de son adversaire qui de nouveau faisait face. Valentin fit un preste quart de tour à droite et para de la semelle du pied gauche. Sur la reprise d'appui de Tony, du même pied, Valentin lui laboura l'arête du tibia. Tony hurla de douleur. Clément fit le geste de se lever.
— Assis Clébar. Pas bouger ! fit Florian en lui collant le bout de son bâton dans le dos.
— Salaud, je vais te démolir, gronda le Thénardier ivre de douleur et de fureur.
Valentin, debout face à lui, un sourire exaspérant aux lèvres, attendait sans rien dire. Tony fonça de nouveau, Valentin le repoussa d'un coup de pied chassé au ventre. Souffle coupé, Tony mit un genou à terre. Valentin s'avança alors et mit deux claques retentissantes en aller-retour sur les joues boutonneuses de son adversaire puis recula, faisant mine d'essuyer la main sur ses habits. Tony se redressa l’œil mauvais, aveuglé par la rage, il fonça une fois de plus, tête en avant. Valentin l'esquiva en toréador et lui asséna au passage un magistral coup de pied aux fesses qui fit hurler de rire ses supporters. Morgane se leva brusquement stoppée par le double coup de bâton d'Eva et de Lucie derrière les genoux. Ses jambes plièrent, elle se retrouva assise sur les gravillons du chemin, accentuant les rires des vainqueurs.
— Quelqu'un d'autre veut essayer maintenant, Alexis, Romuald, non ? Personne ? Clébar ? Non plus ? Ton derrière a bien amorti ta chute Morgane ? Vous avez eu votre spectacle les jumelles ? Et toi Amandine, qu'est-ce que tu es venue faire dans cette galère ?
Valentin laissa la gêne s'installer avant de reprendre :
— Fichez tous votre camp ailleurs d'ici bandes de boloss débiles. Si nous vous reprenons à comploter contre nous, vous subirez tous, je dis bien tous, le même sort que votre brillant champion. Disparaissez ! Je déclare la secte des Thénardier dissoute.
La bande à Tony, sous les quolibets du clan vainqueur, se replia en jetant des regards mauvais.
Au passage, Valentin crut néanmoins discerner une lueur d'admiration et de regret dans les yeux bleus d'Océane.
— Il faut savoir choisir son camp ma belle, lui murmura-t-il.