VALENTIN AU COLLEGE

7. LE PORTE-MONNAIE DE LUCIE

Les élèves de cinquième C se dispersèrent aussitôt le portail du collège ouvert. Adossée contre le grillage de clôture, le corps secoué par des sanglots, une fille, tête baissée, fouillait désespérément dans son sac d’école.
— Lucie, mais tu pleures, qu’est-ce qui t’arrive ? demanda Gilles qui venait de sortir à son tour.
Les sanglots de la jeune fille, redoublèrent. Gilles s’approcha, s’adossa à côté d’elle. Un petit attroupement se forma.
— Pleure pas Lucie, pleure pas ! dit Gilles en passant un bras consolateur autour des épaules de la fille. Explique-moi ce qui ne va pas.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda à son tour Valentin en rejoignant son ami.
— C’est Lucie Roche, expliqua Gilles. Dis-moi, Lucie, tu t’es fait mal ? Tu t’es fait punir ? Quelqu’un t’as embêtée ?
Lucie secoua la tête et renifla. D’une voix entrecoupée de hoquets, elle parvint à dire :
— C’est mon porte-monnaie, je ne le trouve plus. Il était là pourtant, dit-elle en montrant une poche extérieure de son sac cartable. A trois heures je l’avais encore et j’ai zippé la poche.
— Tu avais de l’argent dedans ?
Lucie renifla de nouveau.
— J’avais vingt euros, je devais ramener les commissions en rentrant. Qu’est-ce que je vais dire à ma mère ? Des sous on n’en a pas beaucoup.
— Et ton porte-monnaie comment il est ? questionna Gilles.
— C’est un Eastpak rouge avec une fermeture éclair, je l’ai eu en cadeau pour mon anniversaire.
— Tu étais assise à quelle table aujourd’hui ?
— La troisième dans la rangée du milieu.
— Je vais voir dans la classe si je le trouve, dit Gilles en rentrant dans le collège. Reste avec elle Valentin.
— OK, nous t’attendons.

— Alors ? questionna Valentin en voyant Gilles revenir.
Gilles secoua négativement la tête. Lucie cacha ses yeux avec son avant-bras pour masquer les larmes qui recommençaient à couler.
— Qu’est-ce je vais faire ?
— Attends, dit Valentin, Tu as de l’argent sur toi Gilles ?
— J’ai cinq euros.
— Moi j’en ai dix, et vous autres ? demanda Valentin en s’adressant au petit attroupement, qui peut prêter cinq euros ?
— Moi je peux, dit Olivier mais il faudra me les rendre !
— Donne toujours.
— Voilà tes vingt euros, va faire tes courses. Nous verrons demain comment résoudre cette histoire.
Un pâle sourire éclaira un peu le visage de l’adolescente.
— Oh merci, merci à vous trois, merci. J’y vais. À demain.

Privé de spectacle, l’attroupement se dispersa. Seuls restèrent Gilles, Olivier et Valentin.
— De deux à trois, on avait musique avec la Lorelei. C’est pendant cette heure là que son porte-monnaie a disparu. Elle ne l’a pas perdu puisqu’elle l’avais encore à trois heures donc quelqu’un lui a volé, raisonna Gilles.
— A moins qu’elle l’ait laissé tomber en sortant du cours, dit Olivier.
— Non puisqu’elle avait fermé la poche de son sac, rétorqua Gilles.
— Réfléchissons dit Valentin, pendant le cours, Lucie est allée au tableau, d’accord ? Son sac est resté au pied de sa chaise. Gilles et moi, nous ne pouvons pas savoir qui était assis près d’elle puisqu’on est au premier rang, mais toi, Olivier, tu étais placé à quel endroit dans la classe ?
— Au dernier rang côté fenêtre, la musique ce n’est pas mon fort.
— Ce n’est pas le problème. Je veux savoir qui l’entourait, tu peux te rappeler ?
— Attends, devant elle à droite il y avait Bouboule, devant devant Marine, devant à gauche Océane, à côté d’elle à droite Quentin, à sa gauche Charlotte, derrière à gauche Alexis, derrière derrière Thénardier et derrière à droite Anaïs.
— Belle mémoire Olivier, félicita Valentin. C’est parmi ces huit là qu’il faut chercher.
— On ne peut pas leur demander à chacun, Gilles prit une toute petite voix « C’est toi qui a volé le porte-monnaie de Lucie ? »
— Non bien sûr, mais « voleur pas pris recommencera », reprit Valentin. On va essayer de le piéger. On se retrouve tous les trois à la récréation de dix heures demain et il faut que Lucie soit avec nous. Je vais mettre un stratagème au point. A demain les amis.

Comme convenu, à la récréation de dix heures, Olivier, Gilles et Valentin se retrouvèrent sous le préau de la cour.
— Gilles, va chercher Lucie, je vais vous exposer mon plan.
— Merci encore pour hier, vous êtes vraiment des bons copains. Seulement ça va être difficile pour moi de vous rembourser, je n’ai pas beaucoup d’argent de poche : cinq euros par mois, c’est tout ce que ma mère peut me donner.
— Ne inquiète pas pour ça, répliqua Olivier, plus grand seigneur que la veille.
— Dis-moi Lucie, je suppose que tu n’as pas de smartphone ? dit Valentin.
— Je n’ai même pas un vieux portable, alors tu penses…
— Quel est le dernier cours mixte de la journée ?
— A trois heures, on a SVT avec Jocrisse. Aujourd’hui on finit à quatre heures.
— OK. Lucie, tu as bien appris ta leçon ? Elle portait sur quoi déjà ?
— Le fonctionnement du corps humain : la circulation sanguine, déclara Olivier.
— Oui, je la sais à peu près, dit Lucie hésitante.
— Profite de chaque temps mort dans la journée pour réviser, tu dois être incollable la-dessus.
— Je ne vois pas bien pourquoi…
— Si, écoute, tu vas t’arranger pour te faire interroger et aller au tableau en laissant ton sac comme hier. Entre temps, à deux heures par exemple, je t’aurai prêté mon iPhone. C’est un 5S, il risque fort de tenter quelqu’un, si tu vois où je veux en venir.
— Heu, pas trop, non.
— Suis-moi bien. Au début du cours, les profs demandent toujours d’éteindre les portables. Tu sortiras celui-ci de ton sac, tu feras semblant d’appuyer sur le bouton « marche – arrêt », regarde, c’est celui-ci, seulement semblant hein, il ne faut absolument pas l'éteindre, puis tu remettras le portable dans ton sac, comme ton porte-monnaie hier. Je pense que ton voleur ne résistera pas, et il fera ça au dernier moment. Donc c’est vers la fin du cours que tu dois te faire interroger.
— Tu veux te faire voler ton iPhone ! s’exclama Gilles.
— Ce sera très temporaire, attendez la suite de mon plan. Hier soir j’ai activé le système de localisation de mon téléphone et j’ai mis ma carte SIM duo dans ma tablette. — Tu as aussi une tablette ? s’émerveilla Olivier.
— Dans le collège où j’étais en Australie, on ne travaille plus avec des livres et des cahiers mais avec des tablettes connectées. La France n’est pas la meilleure partout ! Mais je continue. J’ai activé le système de localisation IOS sur la tablette ce qui fait que je pourrai situer le voleur sur la carte en temps réel !
— Si tu es connecté ! intervint Olivier qui semblait s’y connaître.
— Je serai connecté en permanence par le réseau 4G. Qu’est-ce que vous en pensez ?
— C’est risqué quand même, dit Gilles, comment on fera pour reprendre ton iPhone et retrouver le porte-monnaie de Lucie ?
— Ne vous inquiétez pas, j’y ai pensé. Seulement il faudrait que nous soyons quatre.
— Mais on est quatre ! intervint Lucie.
— Écoute, Lucie, ce n’est pas pour t’éloigner parce que tu es une fille, mais suppose que nous soyons obligés d’utiliser la force…
— Je vais demander à Alexis de se joindre à nous, dit Olivier.
— Non, même si je pense que ce n’est pas lui, il faisait partie de l’environnement de Lucie hier.
— Alors Florian ?
— Je ne le connais pas bien. Vous pensez que c’est un gars de confiance ?
— Oui ! dirent en même temps Gilles, Olivier et Lucie. — OK, Olivier, mets Florian au courant discrètement. En attendant quatre heures, soyons les plus naturels possibles. Toi Lucie, si le stratagème a fonctionné, tu nous fera le signe « oui » avec la tête et tu rentreras vite chez toi. Nous les gars, nous nous retrouvons à quatre heures cinq devant le portail. Des questions ?
— Une suggestion plutôt : pour compléter ton plan, ça serait bien de filmer la scène pour éviter les représailles après coup, dit Olivier, qu’est-ce que t’en penses ?
— Excellent, mais moi, je n’ai plus de téléphone !
— Trop drôle. Moi, je peux m’en charger, affirma Olivier.
— Moi aussi, compléta Florian.
— Ça marche.

— Lucie m’a fait signe que oui, chuchota Florian à Olivier, rejoignons les autres.
— Alors Valentin, est-ce que ça marche ton système ?
— Du calme, j’attends que tout le monde soit parti.
— Tu peux, il n’y a plus personne en vue.
— J’allume la tablette, il faut une minute, le temps qu’elle charge ses logiciels. Voilà, maintenant j’affiche la carte, je l’agrandis… Bingo ! Mon smartphone est là donc le voleur aussi.
— Montre, fit Florian. Je crois qu’il se dirige vers la cité.
— Suivons-le en lui laissant toujours une rue d’avance. Qui habite dans la cité parmi ceux de la classe ?
— Il y a Anaïs Gay, le Thénardier et Clébar. affirma Florian. Je le sais, j’habite un peu plus loin que la cité. Je les rencontre souvent.
— Clébar ? demanda Valentin en levant les sourcils.
— Clément Barilla.
— Ils étaient tous les trois dans le voisinage immédiat de Lucie…
— Aucune chance que ce soit Anaïs, je la connais bien, jamais elle ne volerait quoique ce soit, certifia Olivier.
— Reste Clébar et Thénardier, constata Gilles.
— Il faut agir avant qu’ils entrent dans la cité, ils ont plein de copains, on va se faire tabasser ! craignit Olivier.
— Tout d’abord, il faut savoir lequel des deux est le fautif, dit Valentin.
— J’ai une idée, fit Gilles, quelqu’un connaît le numéro de portable de Clébar ?
— Oui, je l’ai, dit Florian.
— Il suffit de lui dire que Pauline veut le voir mais qu’elle n’ose pas l’appeler et qu’elle l’attends par exemple dans le parc derrière la mairie. Il est amoureux de ses nibards, il marchera à donf !
— Oui, mais si je l’appelle, mon nom s’affichera sur son phone, il saura que c’est moi qui ait monté le bobard, répondit Florian.
— File son numéro, je l’appelle sur le mien, dit Gilles, il ne m’adresse jamais la parole, il ne me connaît pour ainsi dire pas et il n'a pas mon numéro.

— Je crois que ça a marché ! Il m’a dit merci, ce nul.
— Attendez, reprit Valentin, le signal a changé de direction. Regardez…
— Alors c’est Clébar le voleur ?
— Non, ce n’est pas la direction de la mairie par là, affirma Florian.
— Ça y est, je sais où il va ! s’exclama Olivier. Au bout de cette rue il y a le terrain junior, vous savez avec des panneaux de basket et des buts comme au hand.
— Si le signal va vers le terrain de basket, c’est sûrement le Thénardier, je crois qu’il avait un ballon dans son sac, déduisit Gilles.
— OK, dirigeons-nous tous vers le terrain. Quand on y sera et quand je te ferai signe, tu appelles mon portable, Gilles. Olivier et Florian, vous contournerez le terrain, un d'un côté, un de l'autre et vous filmerez. Olivier, en plus je te confie ma tablette.

— Qu’est-ce que vous venez foutre ici les boloss ?
— On a envie de jouer avec toi, le pouvons-nous ? demanda suavement Valentin.
— Pas question, c’est pas vot’ quartier. C'est pas vot' ballon. Foutez le camp d’ici !
— Sinon ? demanda Valentin.
— Sans ça, j’appelle mes potes, ducon !
— Vas-y, appelle-les ! suggéra Valentin en faisant signe à Gilles. Tiens, reprit-il, il y a quelque chose qui sonne dans ton sac, ce sont tes potes qui t’appellent ? C'est l'occasion. Tu ne réponds pas ?
— Thénard lança un regard furieux mais se dirigea vers son sac. Valentin fit signe à Florian et Olivier de filmer.
— Dis-donc il est chouette ton portable, c’est un iPhone ?
— Qu’est-ce que ça peut te foutre, minable !
— C’est marrant, ton téléphone sonne quand Gilles appelle le mien, c’est bizarre, non ?
— C’est pas le tien, c’est…
— Celui de Lucie ? Tu es piégé Tony Thénard !
— C’est pas ton téléphone j’te dis.
— Gilles, raccroche et rappelle-moi.
Gilles s’exécuta, le portable se remit à sonner dans la main de Thénard.
— Tu as pris ce portable dans le sac de Lucie pendant le cours de SVT, et ce portable, c’est le mien. Si tu étais plus malin, tu aurais pu voir que c’est mon nom qu’il y a dans les informations. Allez, tu me le rends.
— Et si je ne veux pas, qu’est-ce que tu fais, toi le malin ?
— Tu vois mes copains là-bas derrière les buts ? Ils ont tout filmé, image et son. Si tu ne veux pas le rendre, la vidéo sera ce soir sur Facebook et demain à la gendarmerie et chez le principal.
— Tiens, le v’la ton portable à la con, s’emporta le Thénardier en lançant l’engin que Valentin rattrapa adroitement.
— Maintenant, tu vas rendre le porte-monnaie de Lucie avec les vingt euros qu’il y avait dedans. Tu sais, le porte-monnaie rouge de marque Eastpak que tu as volé hier dans son sac, reprit Valentin d’une voix douce.
— Sinon ?
— Sinon Facebook !
— J’ai plus le fric, j’ai tout dépensé.
— Donne le porte-monnaie.
Tony Thénard fouilla dans sa poche, sortit la petite sacoche ronde et la balança par terre. Valentin se baissa et ramassa en souriant.
— L’argent maintenant !
— J’l’ai dépensé j’t’ai dit ! T'es sourd ou quoi ?
— Pas grave, on va prendre ton ballon. Un Spalding qualité « extérieur », dit-il en l’examinant cela va chercher dans les trente euros au moins, mais je ne rends pas la monnaie !
— Tiens, les v’la tes vingt euros ! Maintenant foutez le camp.
Valentin se baissa à nouveau, ramassa le billet bleu.
— Ce ne sont pas les miens, ils appartiennent à Lucie, tu sais, la fille de la classe que tu as courageusement volé.
Valentin, ballon en main s’approcha du Thénardier qu’il regarda bien dans les yeux :
— Une dernière chose, boloss, si tu comptes sur tes frères pour te venger ou si tu touches à un cheveu de Lucie… Facebook ! On va faire plein de copies des films. Allez salut ! En route les gars, je trouve que ça pue trop par ici ! Ah, oui, ton ballon ! Valentin fit face au panier de basket et lança adroitement.
— Deux points ! se réjouit-il.