VALENTIN ET COMPAGNIE

11. LE COUSIN

« Oh Gilles, que je suis heureux de te voir ! Entre mon vieux, comment vas-tu ? »
— Salut Val, personnellement aussi bien que possible et toi ?
— Impeccable !
— Tu es prêt à affronter la rentrée ?
— Oh tu sais, école ou vacances, j’essaie d’être bien quelle que soit l’époque, mais dis-moi, j’ai senti comme une restriction, tu as dis que tu allais bien « personnellement », qu’est qui ne va pas et qui te touche de près ?
— Toujours aussi pointu dans tes déductions Val, ce qui ne va pas, c’est Lucie.
— Elle est malade ?
— Non, pas elle mais son cousin.
— Je ne le connais pas...
— Moi non plus mais elle est inquiète pour lui. Elle est devenue triste, elle a perdu le moral et sa confiance.
— Elle est chez elle ?
— Oui, elle est rentrée.
— Allons la voir, je sors mon VTT du garage.

— Oh Lucie, bonjour ma belle. Dis donc tu as réussi à bronzer ! Nous t’emmenons faire un tour au lac en vélo, ça te dit ?
— Bonjour Valentin, oui je veux bien, cela me changera peut-être les idées.
Tout en roulant sur les chemins et petites routes menant au lac, les trois ados échangeaient les nouvelles.
— Tu as passé de bonnes vacances Val ? Qu’est-ce que tu as fait ?
— Vacances variées. J’ai commencé par passer trois semaines en hiver.
— Tu te moques de nous, intervint Lucie décontenancée.
— Australie, hémisphère sud, saisons inversées, là-bas c’est l’hiver, j’ai même fait du ski ! Heureusement qu’à mon retour j’ai pu faire un peu de montagne avec Flo et sa famille et de la natation au lac avec Olive, Quentin, Pauline et Amandine.
— Ils vont bien eux ? demanda poliment Lucie.
— Absolument, Eva et Bouboule aussi. J’ai reçu une lettre de Margot qui devrait être rentrée maintenant. Elle va bien également et vous fait la bise à tous.
— Regardez, le lac est agité ce matin, c’est le vent du sud, commenta Gilles en arrivant au bord de l’eau à l’embouchure du torrent. Asseyons-nous sur ce banc, nous serons mieux pour discuter.
— Et toi, Lucie, qu’as-tu fait pendant tes vacances ?
— Ma mère n’a pu prendre que quinze jours, comme chaque année nous sommes allées dans la famille, chez le frère de ma mère en Haute-Marne.
— C’est bien comme coin ? s’enquit Gilles un peu sceptique.
— C’est vallonné, il y a un canal pas loin, des champs, de la forêt, mais ce n’était pas drôle.
— Tu n’avais pas de copains là bas ? demanda Valentin.
— J’ai mon cousin...
Lucie interrompit sa réponse, son visage se décomposa, ses yeux se mouillèrent de larmes contenues...
— C’est le soleil de face qui te gêne, Lucie, changeons de place.
Lucie secoua la tête et les larmes se mirent à couler.
— Qu’est-ce qui se passe, Lucie ? Pourquoi es-tu si triste ? Souris un peu ! Tu donnerais le bourdon aux cloches de l’église ! tenta de distraire Valentin.
— C’est... c’est mon cousin de là-bas, il va mou... mourir, bredouilla-t-elle, désespérée.
— Comment ça ? Explique-moi tout bien calmement. Il y a sûrement de l’espoir Lucie, il y a toujours de l’espoir.
Les deux garçons assis de part et d’autre de la jeune fille posèrent chacun un bras consolateur sur ses épaules.
— Explique-nous tout ce que tu sais ma Lucie, je suis sûr que Valentin va trouver une idée.
— Tous les ans, nous allons passer quelques jours avec eux. Le frère de ma mère travaille dans une ferme. Le fils du frère de ma mère, mon cousin, a un an de moins que moi mais nous jouons bien tous les deux. Cette année, mon cousin, Arthur il s’appelle, était malade. Il ne quitte plus sa chambre, il est toujours fatigué, la lumière lui fait mal aux yeux, il est obligé de porter tout le temps des lunettes de soleil, ses jambes ont du mal à le porter.
— Il a vu un médecin ?
— Plusieurs. Il a passé des tas de radios, un scanner, un IMR non, un IRM. Ses parents ont reçu les résultats il y a quinze jours.
— Alors ? dirent en même temps Gilles et Valentin.
— Il a une tumeur au cerveau.
— D’accord, c’est grave mais ça s’opère, non ? tenta Gilles.
— Sa tumeur est située dans une glande, juste sous le cerveau en fait et les médecins disent qu’on ne peut pas opérer, c’est trop risqué, et si on n’opère pas, Arthur est perdu. Je ne veux pas qu’il meure...
Trop de douleur morale, trop de tentatives de se contenir, Lucie ne tint plus, des sanglots la secouèrent, les larmes coulèrent en abondance. Navrés, les deux garçons ne savaient quelle attitude adopter. Valentin réfléchissait intensément. Soudain il se décida :
— Lucie, comment est-ce que je peux contacter ta mère, elle travaille ?
— Elle travaille l’après-midi en ce moment, elle est chez nous à cette heure-ci.
— Dis-moi son numéro, si tu veux bien.
— 045068xxxx.
Valentin quitta le banc, s’éloigna d’une dizaine de mètres et composa le numéro indiqué.
« Bonjour madame Roche, c’est Valentin Valmont, je ne vous dérange pas ? Oui, rapidement, Lucie nous a parlé de son cousin de Haute Marne, oui, Arthur. Pouvez-vous me dire... »

Valentin coupa la communication et revint vers ses amis, il avait l’air soucieux, grave mais déterminé.
— Bon, Lucie, ton cousin Arthur a en effet une tumeur qui se situe près d’une glande dont je n’ai pas retenu le nom et qui se trouve à la base de son cerveau. En France, aucun chirurgien ne veut prendre le risque d’opérer mais tout n’est pas perdu. Il y a un professeur dans le monde qui accepte d’opérer ce genre de tumeur, il n’y en a qu’un en fait, il opère dans un hôpital de New York au États-Unis. L’opération est risquée mais c’est sa seule chance, donc il faut la tenter. Problème principal : le prix.
La sécu française rembourse le prix d’une opération similaire en France et c’est tout. Ta mère m’a dit aussi qu’il manquerait encore quatre mille dollars rien que pour l’opération plus le séjour et le voyage pour deux personnes car Arthur ne peut pas y aller tout seul bien entendu. Ses parents vont trouver l’argent complémentaire pour l’opération mais il manque toujours un peu plus de deux mille euros pour le voyage et le logement.
— On pourrait refaire ce qu’on a fait pour le père de Margot, non ?
— L’opération est urgente, nous n’avons pas le temps de tout relancer.
— Nous pouvons faire appel à nos parents et à leurs amis, du moins à ceux qui peuvent donner.
— Bien sûr, il faut le faire. A supposer qu’ils se montrent tous très généreux, disons que nous pouvons récupérer mille euros mais ce sera un maximum et nous serons encore loin du compte. Réfléchissons chacun de notre côté et essayons de réunir tous les copains, disons demain ici à onze heures.
— D’accord Val. Ça te convient Lucie ?
Incapable de parler tant sa gorge était nouée, Lucie hocha la tête puis se cacha le visage dans les mains pour éviter de montrer ses larmes de reconnaissance.

Quand Valentin ouvrit les volets de sa chambre le lendemain matin, le ciel était plombé. Le sol, luisant d’humidité, constellé de flaques d’eau indiquaient que le temps s’était dégradé pendant la nuit. Une bourrasque agita les rameaux pendants du saule du jardin et la pluie reprit, poussée à l’horizontale par le vent.
Valentin enfila bermuda et tee-shirt et descendit dans la cuisine où ses grands-parents étaient attablés devant leurs bols.
— Bonjour Za, bonjour Yanco, dit-il en claquant des bises sonores sur leurs joues.
— Bonjour Valentin, qu’est-ce que tu veux prendre, des tartines ou des graines moulues dans du lait de riz aux amandes ?
— Des graines, ce sera très bien. Vous pensez qu’il va pleuvoir toute la matinée ?
— La météo a prévu des averses orageuses toute la journée, répondit son grand-père, mais averses veut dire aussi accalmies.
— C’est embêtant, j’ai donné rendez-vous à mes copains au bord du lac.
— J’ai grand peur que vous soyez obligés de remettre votre séance de natation à demain.
— Ce n’était pas pour nager mais pour discuter.
— Vous voulez parler de la rentrée ?
— Non, de quelque chose beaucoup plus grave et sérieux.
— Qu’est-ce qu’il y a de plus sérieux que la rentrée à votre âge et à cette époque de l’année ?
— Une question de vie ou de mort et d’argent.
— Tu m’inquiètes Valentin, continua sa grand-mère, ce n’est pas encore cette histoire de drogue, il ne va rien vous arriver, n’est-ce pas ?
— Non, Za, je vais tout vous expliquer, vous connaissez Lucie ?
Et Valentin raconta tout par le détail à ses grands-parents.

— Voilà pourquoi nous voulons discuter tous ensemble et trouver des idées pour récolter de l’argent très rapidement.
— Dis à tes amis qu’on est prêt à donner cent euros. Pour ta réunion, je mets le garage à votre disposition, je vais sortir la voiture, tu n’auras qu’à installer les bancs.
— Merci Yanco, merci Za, je préviens Gilles tout de suite.
Valentin remonta rapidement dans sa chambre, débrancha son smartphone du chargeur et tapa à l’intention de son fidèle lieutenant : RV 11h chez moi, préviens tous ceux que tu peux.

A onze heures, ils étaient tous là.
— Florian, tu es rentré ! Tu as pu venir ? C’est formidable ! Et toi aussi Margot ! Bonjour vous tous. Bon, je vais laisser tout de suite la parole à Gilles qui va vous expliquer ce que nous voulons et ce que nous voulons, c’est que vous nous aidiez à faire un miracle. A toi Gilles, raconte.
— ... voilà l’affaire, nous attendons vos idées.
— On pourrait reprendre le lavage des voitures, suggéra Florian.
— Avec la flotte qui tombe dehors, c’est mal barré, commenta Olivier.
— Le lavage des tombes aussi, compléta Eva, mais dans notre cas ce n’est pas vraiment indiqué ajouta-t-elle en voyant le visage de Lucie se décomposer.
— Chacun peut prendre un peu dans sa tirelire, proposa Pauline, selon ses moyens bien sûr, compléta-t-elle en pensant à Margot.
— On explique tout à nos parents et on leur demande de participer, également selon leurs moyens , dit Olivier en souriant à Margot.
— Nous pouvons aussi relancer nos contacts facebook.
— Tu as raison Florian mais il faudra bien expliquer les choses car on les a déjà sollicités, commenta Mathilde.
— On les a quoi ?
— Tapés ! traduisit Quentin.
— Ah, oui, bien sûr.
— Vous devez tous savoir que c’est extrêmement urgent. L’idéal serait que Arthur puisse partir pour les US dans les quinze jours qui viennent. D’après mon estimation, il va manquer un peu plus de mille euros, expliqua Valentin.
— Mille euros ! s’exclama Mathilde.
— Oui, je sais, c’est beaucoup d’argent. Il faut absolument que nous les récoltions !
— J’ai trouvé ! continua Mathilde. Il faut que nous nous présentions pour jouer.
— Jouer au loto, au tac au tac, au bingo ? Les mineurs n’ont pas le droit de jouer aux jeux d’argent, tu le sais bien.
— Non Quentin, au jeu des mille euros ! Tu ne connais pas ?
— Heu, si je crois. Quand je vais manger chez mes grands-parents, ils écoutent l’émission pendant le repas, mais c’est pour les grands.
— Pas seulement, intervint Amandine, il y a une émission spéciale « jeunes » le mercredi.
— Attendez un peu, tempéra Gilles, il faut d’abord savoir où et quand ça a lieu.
— Justement, Mathilde a raison, les prochains enregistrements vont avoir lieu en Haute-Savoie, tout près d’ici. En rodant sur mon VTT, j’ai vu ça sur le panneau d’affichage lumineux du village d’à côté, affirma Bouboule.
— Comment fait-on pour se présenter ? questionna Pauline.
— Je crois qu’il suffit d’aller dans la salle où l’enregistrement doit avoir lieu.
— C’est quand l’enregistrement ? demanda Eva.
— Je crois que c’est le vingt sept donc le mercredi qui vient, compléta Bouboule. Tu es bien silencieux Val ? Qu'est-ce que tu en dis ?
— Je réfléchissais, je pense que même si nous n’avons pas beaucoup de chances d’être sélectionnés, il faut tenter le coup.
— Qui va-t-on présenter ? s’inquiéta Margot.
— Je pense que c’est tout trouvé ! s’exclama Bouboule.
— Du calme Pascal, je te vois venir. Ce jeu, je l’ai entendu une fois ou deux, je sais qu’il y a deux candidats sélectionnés, deux candidats qui ne se connaissent pas forcément. A supposer que l’un d’entre nous soit sélectionné, qu’il réussisse à aller au bout, il devrait partager ces mille euros. Comment sont choisis les candidats, quelqu’un le sait ?  — Je crois que l’animateur pose des questions au public directement et ceux qui répondent le mieux sont pris pour la finale, expliqua Mathilde. Et après une nouvelle série de questions, l’animateur ne garde que les deux meilleurs.
— Vous vous rendez compte de la difficulté ? lança Valentin.
— Je ne t’ai jamais vu aussi défaitiste, critiqua Gilles.
— Je ne pense pas être défaitiste, j’essaie simplement réfléchir à la façon de faire pour augmenter nos chances de succès : il faut que nous allions tous à la sélection, pour laisser moins de chances aux autres candidats. Il faut que ce soit deux d’entre nous qui arrivent en finale.
— Les deux meilleurs, c’est Mathilde et toi ! s’obstina Bouboule.
— Personnellement, j’ai des lacunes en musique et en histoire du sport, avoua Valentin.
— Moi, c’est en math et un peu en SVT, continua Mathilde.
— Donc vous vous complétez, raisonna Olivier.
— Oui si nous sommes sélectionnés tous les deux, reprit Valentin pensif. Attendez, il faut savoir exactement comment se passent ces sélections. Je vais chercher ma tablette, continuez à réfléchir.
— Il faudrait pouvoir leur souffler les réponses qu'ils ne savent pas, émit Gilles pendant la courte absence de Valentin.
— Voilà, je lance le moteur de recherche annonça Valentin de retour, je tape : sélection jeu des 1000 euros principe voyons... je prends la troisième suggestion : J'ai testé pour vous le jeu des 1000 euros. Bon, j'essaie de vous résumer... nani nana... les volontaires sont appelés sur scène... Ils sont placés face au public par l'animateur et le réalisateur... L'animateur pose des questions... C'est le premier qui répond en levant la main qui gagne... Cinq ou six personnes sont sélectionnées pour la deuxième partie... La sélection des deux finalistes se fait selon le même principe.
C'est bien ce qu'avait dit Mathilde, donc je maintiens, il faut que nous y allions tous et pas de timidité, n'est-ce pas les filles ? La première partie est apparemment surtout une épreuve de rapidité, dès qu'une question sera posée par l'animateur, n'hésitez pas à balancer une réponse à voix haute en levant la main, même si c'est une bêtise. Cela pourra nous donner le temps à Mathilde et moi de trouver la bonne solution car nous aurons aussi levé la main. Si plusieurs d'entre nous sont sélectionnés pour la deuxième partie, c'est tant mieux, cela fera autant d'autres qui ne le seront pas. Votre avis ?
— Question tactique, ça me paraît tout bien, déclara Quentin, l'enregistrement du jeu a lieu le vingt sept, quelqu'un sait à quelle heure ?
— J'ai la réponse sur ma tablette, répondit Valentin, à dix huit heures trente dans la salle des fêtes. C'est dans deux jours ! Pour ceux qui ont accès à internet, je recommande de visionner les vidéos d'émissions enregistrées, comme ça nous seront moins intimidés le jour J, donc nous aurons le cerveau plus libre. Rendez-vous à la salle des fêtes à six heures un quart et gonflés à bloc ! C'est pour une bonne cause les amis !