VALENTIN ET COMPAGNIE

18. CANOË

Quand Olivier proposa un tour en canoë à Valentin, la première réaction de ce dernier fut l'étonnement.
— Tu possèdes un canoë, toi ? Première nouvelle.
— Non, en fait il appartient à des amis de mes parents. On peut l'emprunter quand ils ne l'utilisent pas. Alors, ça te dit ?
— J'aurais plutôt imaginé que tu invites Margot.
Olivier rougit sous ses taches de rousseur.
— Je lui ai proposé mais elle n'a pas pu se libérer, une visite de famille ou je ne sais quoi.
— Tu n'as pas eu envie d'inviter Amandine ou Mathilde ?
— Margot préfère que ce soit un garçon. Elle a même suggéré ton nom car elle s'imagine que tu as une bonne influence sur moi.
— Tiens tiens... Bon, c'est d'accord, même si je n'arrive qu'en troisième position dans l'ordre des préférences. Où et à quelle heure ?
— Où ? Au lac ! Dans les prés ça va beaucoup moins bien.
— Ha ha ha, trop drôle !
— Au ponton du club de voile à quatorze heures, c'est bon ?
— Excellent, quelle tenue ?
— Je ne prévois pas de baignade, les jours ont bien raccourci et l'eau a nettement fraîchi donc tee-shirt et short plus de vieilles chaussures de sport pour patauger.
— OK, je profiterai de la promenade sur le lac pour prendre tout un tas de photos.
— Pas de problème, il y a une boite étanche pour mettre les smartphones et tout ce qui craint l'eau.

Valentin partit à deux heures moins le quart et pédala en mode promenade en direction du lac. Quand il passa au niveau de l'embarcadère des bateaux navettes, la vedette de la gendarmerie fluviale était amarrée à un des énormes pilotis de soutènement du ponton. Deux plongeurs, combinaisons, palmes, masques et bouteilles, étaient en action de recherche semblait-il. Sur le quai un ruban rouge et blanc de sécurité tenait les badauds à l'écart. Valentin aperçut l'adjudant-chef Lemoine assis dans une Mégane de la gendarmerie, portières ouvertes. Il lui fit un discret signe de la main en guise de bonjour. L'adjudant répondit par un mouvement du menton avant de se lever et de lui faire signe d'approcher. Valentin coucha son VTT au sol, passa sous le ruban limitant la zone interdite et s'approcha, tout sourire.
— Ah, Valentin, je ne t'ai pas reconnu tout de suite. Tu pourras passer à la gendarmerie demain ?
— Après les cours. Je finis à seize heures donc disons vers dix sept heures.
— Je compte sur toi.
— Rien de grave ?
— Te concernant, non. Bon, j'ai du travail, bonne journée, à demain.

Valentin reprit sa promenade sur le chemin entre lac et villas de luxe. Posées sur la pelouse de l'une des plus grandes bâtisses se trouvaient érigées trois grandes tentes en toile cirée blanche. La pelouse restante était parsemée de détritus. « On dirait qu'ils n'ont pas eu assez de place à l'intérieur ceux là » songea-t-il, «elle est pourtant immense cette villa. C'était probablement un mariage » conclut-il.
Arrivé au niveau du club de voile, cinq cents mètres plus loin, il avisa Olivier vêtu d'un bermuda de bain, d'un gilet de sécurité rouge sur un tee-shirt blanc qui pataugeait dans l'eau en maintenant un canoë de type canadien en matériau plastique moderne. Dans celui-ci deux pagaies simples et un autre gilet de sécurité.
— Ah te voilà, tiens enfile-ça, c'est obligatoire, dit-il en lui tendant le gilet.
— Salut Olive, chouette ton canoë. Attends, j'attache d'abord mon VTT. Où allons-nous ?
— Allons voir la falaise du roc de l'autre côté du lac. Tu sais pagayer ?
— Je n'ai jamais pratiqué.
— Je vais te montrer. Tu préfères être bordé à bâbord ou à tribord ?
— Que veux-tu dire ?
— Veux-tu pagayer du côté gauche ou du côté droit ?
— Je ne sais pas, je suis droitier.
— Bon, le plus simple, c'est que tu pagaies côté tribord donc à droite. Pour tenir ta pagaie, tu mets ta main gauche sur l'olive, non, je n'ai pas inventé le mot, et ta main droite près de la pale, comme ça, ajouta Olivier en exécutant les mouvements à sec, moi je me borderai à bâbord. Tu connais les techniques de pagayage ?
— Ce n'est pas sorcier de ramer.
— Sais-tu appeler, écarter, se déborder, dénager ?
— Tu grilles d'envie de m'expliquer, répondit Valentin avec un sourire, alors vas-y.
— Il vaut mieux savoir avant. D'abord nager veut dire pagayer droit pour avancer, le coup de pagaie parallèle à la longueur du canoë.
— Donc dénager c'est pagayer en arrière ?
— Tout juste, c'est pour reculer, mais on dit « culer » dans ce cas. Appeler, faire un appel, ce n'est pas crier « ohé », c'est aller chercher l'eau avec la pale sur le côté, loin du bord du canoë, et la ramener vers soi, ce qui a pour effet de faire tourner vers la droite si tu es à l'avant et bordé à tribord. On fait comme ça, ajouta Olivier en mimant le geste. Écarter, c'est le contraire, tu cales ta pagaie contre le bord et tu cherches à éloigner l'eau, tu piges ?
— Ce qui a pour action de faire tourner dans le sens contraire de l'appel.
— Tu comprends vite. Si un des deux équipiers appelle et l’autre fait la même chose de l’autre côté, le canoë tourne sur place.
— Et « se déborder » ?
— C'est pagayer sur l'autre bord sans changer ses prises de mains, mais tu ne devrais pas avoir à le faire, c'est plutôt pour la rivière rapide comme faire un bac, prendre de la quille, esquimauter et... dessaler.
— Comment connais-tu tout cela ?
— J'ai fait un stage en Ardèche il y a un an.
— Bon, alors capitaine, nous y allons ?
— C'est parti, monte devant. Fais gaffe, le slip-way est glissant.
— Comme son nom l'indique !
— Pour naviguer en compet', tu devrais être à genoux sur des mousses, les fesses sur le traversin, mais là on est cool, pagayons assis. C'est l'équipier arrière qui commande les manœuvres et l'homme à l'avant qui donne la cadence. Ah, j'allais oublier de te dire : sur le lac, les bateaux qui arborent un drapeau rouge sont prioritaires sur tous les autres. Il faut savoir aussi que les voiliers ont priorité sur nous et enfin il est interdit d'aller dans les roselières.
— Dis donc, tu en connais un rayon dans ce domaine, tu m'épates !
— A ta pagaie matelot, tais-toi et nage !
Sous l’œil tolérant mais tout de même circonspect d'un couple de cygnes, les deux adolescents s'éloignèrent sur le calme miroir de l'eau du lac. Les foulques au front blanc, à peine effrayés, s'écartaient au dernier moment ; devant eux, un grèbe huppé plongea pour ressortir quinze mètres plus loin, un petit poisson argenté frétillant dans le bec.
— Waouh ! Qu'est-ce que c'est beau tout ça !
— Attends d'être en face, le paysage des Bauges vu du roc c'est fabuleux !
— J'aime bien le lac en cette saison parce qu'il n'y a quasiment plus de bateaux. Pas de vagues, pas de vent, on se sent glisser, s'émerveilla Valentin.
— Content que ça te plaise !
— Nous avançons à quelle vitesse ?
— Quatre nœuds environ.
— En français ça donne quoi ?
— C'est français. Un peu moins de huit kilomètres à l'heure.
— Quelle est la largeur du lac par ici ?
— Un kilomètre et demi.
— Donc nous allons mettre environ... un petit quart d'heure pour traverser.
— Pour le calcul, je ne discuterais pas avec toi tu serais trop sûr de gagner !
— Il est profond le lac ?
— Une quarantaine de mètres en moyenne, soixante au plus profond et même quatre-vingts mètres au niveau de l'entonnoir de la source sous-lacustre.
— Dis donc, je te découvre, tu connais vraiment beaucoup de choses. Il y a de gros poissons ?
— Le plus gros qui ait été attrapé était un brochet de près d'un mètre quarante de long, plus de vingt kilos, c'est ce que m'a dit un pêcheur professionnel du lac. Attends Val, arrête de pagayer, dénage un peu, il va falloir laisser passer ce bateau de promenade. Attention hein, ça va bouger dans son sillage ! Si nous dessalons, reste accroché au canoë, mais c'est bon, à cette distance, il va juste nous faire de la houle. Lève ta pagaie, les touristes nous font « coucou ».
— Nous pouvons repartir ?
— Oui, top ! Nous allons longer le roc, attention aux rochers à peine immergés, je ne voudrais pas abîmer la coque du canoë. Tiens, on va faire un 180 pour admirer le paysage, appel, appel appel, stop. OK, qu'est-ce que tu en dis ?
— Magnifique, je vais faire un panoramique répondit Valentin en sortant son smartphone du conteneur étanche. Donc en face, ce sont les Bauges ?
— Oui, c'est dans ce massif que nous avons fait notre stage découverte à la fin du mois de mai dernier. On retraverse ?
— Allez.
Valentin glissa le smartphone dans la poche pectorale de son tee-shirt sous le gilet de sauvetage. Avec une belle synchronisation, les deux adolescents se dirigèrent à cadence soutenue vers le port de Saint Thomas du lac. Ils venaient de doubler une grosse bouée jaune quand un puissant hors bord tractant un skieur nautique passa près d'eux, soulevant d'importantes vagues crêtées de blanc.
— Au large ! hurla Olivier à l'adresse du conducteur du hors bord. Mets ta pagaie à plat Val, perpendiculaire au canoë et tiens la bien, ajouta-t-il, ça fera balancier pour nous stabiliser.
— OK. Tu as vu qui est le skieur ?
— Non, mais lui et le pilote sont de dangereux inconscients !
— J'ai cru reconnaître Charles-Henri.
— Monsieur Dubois de la Haute ?
— Oui, et il m'a semblé que le pilote était sa sœur, Anne-Sophie je crois. Bon, on continue ?
Le hors-bord, toujours tirant son skieur, après une large boucle revint à grande vitesse dans un rugissement de son puissant moteur et cette fois passa entre la rive et le canoë, rasant celui-ci. La grosse vague du sillage déferla exactement au niveau de la petite embarcation qui malgré le réflexe d'Olivier de tendre sa pagaie latéralement prit de la gîte et se retourna. Les deux amis se retrouvèrent à barboter dans l'eau fraîche du lac. Le canoë heureusement insubmersible ne sombra pas.
— Salauds, inconscients ! hurla Olivier en dressant hors de l'eau un poing vengeur. Val, va prendre l'avant, moi je vais à l'arrière. On va tenter de tourner ensemble pour le remettre d'aplomb. Main droite au dessus, tourne vers ta droite, allez, encore, allez, encore.
Après deux oscillations, le canoë se rétablit mais resta rempli d'eau.
— Qu'est-ce que nous faisons maintenant, nous ne pouvons pas le vider ?
— Mettons nos pagaies dedans et poussons le jusqu'à la rive, un peu plus de cent mètres, on devrait y arriver. Qu'est-ce que c'est encore ?
Une vedette de la gendarmerie arrivait plein moteur et stoppa à quelques mètres des deux amis.
— Ça va les jeunes, besoin d'aide ?
— Non, ça devrait aller, répondit Olivier, on n'est pas loin, on peut rentrer à la nage avec le canoë.
— OK, ne lâchez pas votre embarcation.
Le moteur de la vedette rugit à nouveau. Quelques secondes après, une voix amplifiée par un mégaphone articula : « Stop ! Gendarmerie nationale. Coupez votre moteur. Le skieur, remontez dans le bateau. Suivez-nous ! »
La vedette se dirigea au ralenti vers le port, suivie par le hors-bord. « Amarrez vous à ce mouillage et stoppez le moteur. Accostez ! ». Anne-Sophie et Charles-Henri, têtes basses, sautèrent sur la jetée flottante.
— Présentez les papiers du bateau : carte de circulation, permis de conduire, licence de plaisance sportive. Quel âge avez-vous, vous mademoiselle ?
— Seize ans et demi.
— Et vous ? ajouta le gendarme en se tournant vers Charles-Henri.
— Bientôt quatorze.
— Qu'est-ce qu'on a fait de mal, monsieur l'agent ? demanda la jeune fille.
— Activité sportive de ski nautique dans la bande de rive, vitesse excessive estimée à plus de vingt nœuds dans ladite bande où elle est limitée à cinq kilomètres heure et dans laquelle on ne peut naviguer que perpendiculairement à la côte. De plus, vous avez fait chavirer ce canoë qui revient là, avec deux jeunes à bord.
— Ils n'ont rien ceux-là, juste un peu mouillés, se défendit Charles-Henri avec un drôle de rictus.

Pendant ce temps, Olivier et Valentin avaient accosté au slip-way du port. Olivier tira au maximum dans la pente le canoë qui se vida de l'essentiel de l'eau embarquée. Ils entendirent le gendarme de la brigade fluviale dire :
— ...donc quadruple infraction :
- activité nautique sportive dans un endroit non autorisé.
- vitesse excessive dans la zone de rive.
- non respect du sens de navigation.
- mise en danger de la vie d'autrui.
En conséquence votre permis est confisqué mademoiselle et ce hors bord est mis sous séquestre.
— Ne faites pas ça, monsieur l'agent, je vais me faire tuer.
— Vous êtes mineure, qui est votre responsable ? Où habitez-vous ?
— Nous habitons dans une villa par là à cinq cents mètres mais mon père n'est pas là en ce moment. Il est en voyage pour ses affaires.
— Ce n'est pas tout mademoiselle, attendez ici vous deux.
Le gendarme fit les dix mètres qui le séparaient d'Olivier et Valentin.
— Ça va les jeunes ? Venez un instant avec moi. Voici les personnes qui ont fait chavirer votre embarcation, désirez-vous porter plainte ?
Valentin devint tout pâle, il porta rapidement la main au niveau de son cœur.
— Vous êtes sûr que ça va jeune homme ?
Valentin glissa la main sous son gilet et retira le smartphone de sa poche pectorale de tee-shirt.
— Mon smartphone, il a pris l'eau ! Aïe aïe aïe, il est fichu, et avec tout ce qu'il y a dedans...
— Donc je vous redemande, désirez-vous porter plainte contre ces personnes ?
Valentin réfléchit à toute vitesse : la classe avec dedans Charles- Henri, les copains, la guerre des bandes possible, sa réputation, les représailles contre lui et ses amis...
— Monsieur le gendarme, excusez-moi, je ne connais pas votre grade...
— Lieutenant.
— Mon lieutenant, un bain forcé ce n'est pas si grave, le canoë n'est pas endommagé et nous ne sommes pas blessés, en revanche mon smartphone est hors d'usage, ajouta-t-il en présentant l'appareil tout mouillé à la vitre embuée par l'intérieur. Personnellement, je veux bien passer l'éponge si j'ose dire mais à condition que je puisse récupérer rapidement un appareil équivalent ou supérieur.
— Alors ? reprit le lieutenant en s'adressant à Charles-Henri et Anne-Sophie qui attendaient têtes baissées.
— Combien vaut un truc comme ça d'occasion ? osa dire la jeune fille.
— Je l'ai eu neuf en cadeau de Noël de mes parents il y a deux étés.
— Hein ? Tu es sûr que ça va mon garçon ? redemanda le lieutenant.
— Mais oui, très bien... Ah oui, je comprends votre étonnement : j'habitais avec mes parents en Australie avant de venir en France pour mes études. Noël là-bas, c'est au début de l'été...
Le lieutenant eut de la tête un geste de compréhension. Valentin poursuivit : ...si mon appareil n'est pas remplacé, je serai obligé de demander à mes grands-parents qui sont responsables de moi de porter plainte.
— Il nous en veut parce qu'on a une belle villa au bord du lac, deux belles voitures, un beau bateau. C'est un jaloux et son copain aussi, objecta Charles-Henri.
— Vous vous connaissez ? Qui répond ?
— Nous sommes dans la même classe que Charles-Henri Dubois de la Capelle ici présent, déclara Olivier.
— Donc vous vous connaissez, en déduisit le lieutenant, j'ai l'impression que cette affaire ressemble à une vengeance entre vous, je me trompe ?
Charles-Henri baissa de nouveau la tête.
— Vous êtes obligé de tout dire à mon père monsieur le lieutenant ? minauda Anne-Sophie.
— Le bateau est sous séquestre, il ne pourra être récupéré par le légitime propriétaire qu'après paiement des trois amendes pour infractions, sans préjudice d'une plainte éventuelle en dommages et intérêts qui pourrait être déposée par les responsables de ces deux là.
— Mon lieutenant, puis-je vous entretenir à part ? demanda Valentin.
— Viens par ici, répondit l'officier en avançant vers le bout du ponton flottant d'amarrage, qu'est-ce que tu veux me dire ?
— Je m'appelle Valmont, j'ai rendez-vous demain à dix sept heures avec l'adjudant-chef Lemoine qui était avec vous à l'embarcadère vers quatorze heures. Vous nous avez peut-être vus ensemble. Discutez avec lui, il vous dira les raisons du contentieux entre eux et nous, moi surtout. Vous verrez que nous ne sommes pas du tout en tort. Si je peux récupérer un iPhone 5S, ou supérieur car peut-être mon modèle n'est plus commercialisé, mon grand-père qui est au courant de tout ne portera pas plainte bien que ce soit la seconde fois que nous sommes agressés. Si vous persuadez ces nouveaux riches de réparer mon préjudice, j'en reste là.
— Et ton ami ?
— Il sera d'accord avec moi. Pouvons-nous partir et remettre le canoë à son point d'attache au club nautique ?
— Vous pouvez. Je vais en finir avec ces cervelles d'oiseaux et leur signifier votre décision.