VALENTIN ET COMPAGNIE

23. À L'HÔPITAL

Valentin avait les yeux fermés, chaque inspiration déclenchait une douleur au niveau de son flanc gauche. Il s'efforçait de ne pas gonfler la poitrine en respirant rapidement avec un minimum d'amplitude. Par nécessité de son corps en manque d'oxygène, il eut une forte inspiration réflexe. La vive douleur le transperça, il ne put s'empêcher de laisser échapper un nouveau cri. L'enflure de son œil tuméfié lui tirait le visage, des élancements douloureux partaient de son tibia, irradiant dans toute sa jambe, sa gorge meurtrie avait du mal à avaler la salive. Tout son corps tremblait, une nausée l'envahit, il perdit un instant conscience avec l'impression de tomber dans un puits sans fond. Quand son esprit refit surface, il sentit que quelqu'un lui tenait la main, son œil valide lui montra le visage inquiet d'Amandine, seule près de lui. Il eut le sentiment que des éclairs bleus passaient dans sa tête. Une voix grave disait : « c'est un jeune du village qui s'est fait tabasser par trois autres jeunes qui ont pris la fuite ». Plus près de lui une autre voix : « écartez-vous mademoiselle » puis « est-ce que vous m'entendez ? »
— Il s'appelle Valentin, dit Amandine.
— Valentin, est-ce que vous m'entendez ?
Valentin bougea légèrement la tête, ses dents claquaient. La voix reprit :
— Vous avez froid ?
Il répondit non avec le doigt, ses lèvres bougèrent : « ...envie de vomir... »
— Pouvez-vous bouger les jambes ?
Valentin avec effort remua les pieds.
— Où avez-vous le plus mal ?
Il leva lentement le bras droit et se toucha le flanc gauche.
— Nous allons vous mettre sur un brancard, ne bougez pas.
Deux mains le saisirent aux épaules, deux autres au bassin et deux aux genoux. Il sentit qu'on le soulevait, un cri lui échappa. Avant de sombrer à nouveau dans un état de semi-conscience, il vit le visage mouillé de larmes d'Amandine. Il eut encore le temps d'entendre :
— Ses parents sont-ils prévenus ?
— Nous avons téléphoné à ses grands-parents, ma fille les connaît.
— Dans ce cas, avertissez-les qu'il va être conduit au centre hospitalier pour contrôles.
Puis la voix d'Amandine « je viendrai te voir Valentin. »
Deux portes claquèrent puis deux autres, il se rendit compte qu'il était allongé dans un véhicule et qu'il roulait. Bien qu'il s'efforça de ne pas se contracter et de respirer au minimum, à chaque cahot il avait l'impression qu'une aiguille lui transperçait le flanc. Quelqu'un lui posa un masque sur le visage, il sentit une légère piqûre au creux de son coude droit avant de sombrer dans une sorte de léthargie.
La sirène deux tons très forte... Ralentissement... Accélération... A nouveau la sirène... Un stop puis une accélération... Une très longue ligne droite... L'arrêt... De l'air plus frais... Des lumières... Un chariot qui roule... Encore la douleur au flanc, moins forte... Un plafond vert qui défile... Ses habits qu'on enlève... Une voix autoritaire qui dit : « au scanner tout de suite ! » Encore la douleur... Une lumière vive... puis plus rien.

Quand Valentin reprit conscience, il était dans une chambre aux murs vert pâle, le soleil entrait par une large baie, ses grands-parents étaient auprès de lui.
— Valentin, tu es réveillé ! constata Isabelle sa grand-mère avec son bon sourire rassurant.
Il voulut sourire en retour mais celui-ci se transforma en grimace quand il essaya de bouger.
— Za, Yanco, je suis content de vous voir... Aïe !
— Tu as très mal ?
— Moins maintenant. Où suis-je ? Pourquoi ce tuyau ? S'enquit -t-il en regardant son poignet gauche.
— Tu es au centre hospitalier où l'ambulance t'a amené pour faire les contrôles de santé. Tu as été endormi pour les examens. La perfusion c'est pour pouvoir te donner des calmants, des anti-douleurs, des médicaments pour empêcher l'enflure. Tu te rappelles ce qui s'est passé ? demanda Jean-Claude le grand-père.
— J'ai été attaqué par trois types, des jeunes je crois mais je ne sais absolument pas pourquoi. Qui vous a prévenus ?
— Ton amie Amandine Fontaine. Elle nous a rendu ton téléphone.
— Vous l'avez apporté ?
— Oui mais je ne suis pas sûr que tu aies le droit de t'en servir ici, objecta Isabelle.
— Donne-le moi, un smartphone ne sert pas qu'à téléphoner, répondit Valentin en saisissant l'objet de sa main droite. Après l'avoir allumé d'une main et positionné sur vibreur,il le mit sous le drap.
— Vous avez pensé au chargeur ?
— Oui, fit son grand-père en hochant la tête avec un clin d’œil complice.
— Qu'est-ce j'ai comme blessures ?
— Deux côtes cassées, un œil au beurre noir, un énorme bleu à la cuisse, un hématome ouvert au tibia et une contusion à la gorge. J'étais hors de moi quand j'ai appris ça, répondit Jean-Claude. J'ai prévenu l'adjudant Lemoine et déposé une plainte qu'il va faire suivre au procureur.
— Il va tout faire pour retrouver ces voyous et les punir, ajouta sa grand-mère les larmes aux yeux.
— Combien de temps pour réparer les fractures ? Je vais rester longtemps ici ?
— Pour consolider une fracture, à ton âge, il faut au moins trois semaines mais tu ne vas pas rester trois semaines ici, simplement deux ou trois jours en observation parce que tu as eu parait-il un évanouissement avant de monter dans l'ambulance, les médecins ont peur que tu aies un traumatisme crânien en plus de tes côtes cassées qui peuvent causer des dégâts aux autres organes. Pour l'instant ce n'est pas le cas mais il ne faut pas que tu te démènes, expliqua le grand-père.
— Je n'ai pas trop envie de bouger tu sais.
— Nous allons te laisser, tu dois te reposer d'après le médecin, mais nous reviendrons te voir dans l'après-midi. Je crois aussi qu'Amandine a convaincu son père de l'amener ici après les cours. En attendant j'espère que tu ne vas pas trop t'ennuyer. Dors si tu peux, n'hésite pas à appeler l'infirmière si tu as mal, le bouton d'appel est là à ta droite. A tout à l'heure mon petit garçon.
— A tout à l'heure Valentin, sourit sa grand-mère.
Valentin fit un petit signe de la main droite puis ferma les yeux. Il sentait son cerveau encore un peu engourdi mais il n'avait pas sommeil. Il tenta de reconstituer le déroulement de sa soirée de la veille, repensa à cette silhouette grise qui semblait le suivre. Un jeune sans conteste vu la taille, à peine plus grande que la sienne, estima-t-il. Un jeune qui s'est mis à téléphoner quand lui était dans la file d'attente. Pourquoi téléphonait-il en regardant vers le cinéma ? Cela avait-il un rapport avec sa présence dans la queue ? Si oui, que pouvait-il dire au téléphone ? « Il va au ciné ». Plausible. A qui téléphonait-il ? A ses complices s'il faisait partie de la bande. Avait-il attendu sa sortie ? S'était-il simplement renseigné sur l'heure de la fin de la séance. Il faudra demander à la dame qui tenait la caisse. Qui est cette dame ? Comment la retrouver ? Mes amis peut-être la connaissent...
Valentin se concentra un peu plus, il se revit sur la passerelle des peupliers, passage couvert enjambant le torrent. C'est là qu'il avait cessé de penser au film pour se souvenir de la silhouette qui le suivait. Il était en train de se retourner pour vérifier au moment du coup porté derrière ses genoux, un pressentiment. Oui, c'est cela, un pressentiment. Il avait eu le temps de voir la silhouette grise avec capuche sur la tête... non, pas une capuche, ce n'était pas la même couleur, une casquette à l'envers… oui, c'est ça, une casquette bleu foncé. C'est cet individu qui lui avait donné le coup dans le creux des genoux, obligatoirement lui puisque le coup venait de derrière, puis lui encore qui l'avait tiré par le col de son blouson pour le mettre à terre. Je ne suis pas tombé sur le dos mais sur le côté puisque j'étais en train de me retourner, donc je l'ai vu ce type, je l'ai vu… Une casquette bleu-foncé avec des lettres brodées sur le devant, non pas sur le devant, il avait mis sa casquette à l'envers donc derrière. Quelles lettres ? NY comme sur beaucoup de casquettes américaines ? Non, pas de N, un Y peut-être... et un foulard, non, une écharpe mauve sur le visage, plus foncée que mauve, couleur bordeaux, oui, c'est ça... Ses yeux, je les ai vus ses yeux, clairs mais pas bleus, pas verts non plus, noisette clair peut-être. C'est fou la somme d'informations que l'on est capable d'enregistrer en une fraction de seconde.

La porte de sa chambre s'ouvrit. Sans bouger il regarda à travers ses cils. Une femme, une infirmière d'après sa tenue, s'avança jusqu'au lit, l'observa quelques secondes en hochant positivement la tête puis repartit en fermant la porte sans bruit. Valentin reprit le film de son analyse.
Que savait-il des deux autres ?
Celui qui avait donné le coup de poing et les coups de pied, avait des grosses chaussures, de type rangers probablement. Son cerveau avait fait un flash sur une semelle fortement crantée, mais ses habits, de quelle couleur étaient-ils ? Valentin n'arrivait pas à le définir. Verts, marrons, beiges ? Et son vocabulaire ! Un seul mot, une insulte ! Pauvre type ! Mais de cela, Valentin se moquait. Ah oui, l'âcre odeur de tabac froid, ce type est un fumeur. Ah aussi, il a les yeux noirs ou très sombres. Mais ses habits, je les ai vus également pourtant... Beiges ? Non, plus foncés, marron ? Non, plus clairs… Verts, non, pas franchement. Ça y est, j'y suis ! Les trois à la fois, une tenue camouflée, comme les militaires, comme aiment en mettre certains jeunes, adeptes de jeux vidéos de guerre, un mec qui se croit viril parce qu'il regarde de la violence...
Et le troisième, le type au bâton ?
Il sentait la fumée lui aussi, la fumée de shit, cette odeur douceâtre un peu écœurante qui imprégnait ses habits. Il était également masqué d'un foulard bleu, plus clair, comme ses yeux. Le grain de beauté au milieu de son front devrait faciliter sa reconnaissance. Pas si costaud que ça puisqu'il avait besoin d'un bâton pour se battre. Comment était-il habillé ? Un sweat bleu marine, oui, il avait remarqué le contraste foulard bleu clair, sweat plus foncé. Et cette mode ridicule des lacets différents, orange et vert, presque une carte d'identité du mec.
Au fait, que lui voulaient-ils ces trois zozos ? Je n'ai presque jamais d'argent sur moi, rien que mon iPhone... Mon nouvel iPhone ! C'est cela qu'ils voulaient ! Qui savait que je possède un smartphone presque dernier cri ? Les copains bien sûr mais aucun d'eux n'était soupçonnable. La solution lui parut évidente : Charles-Hareng du Truc de la Chose, comme aime à dire Amandine.
Amandine, elle s'est montrée formidable, réactive, gentille, malheureuse pour lui. Et elle va venir le voir !
Une vibration contre son torse le tira de cette agréable pensée, il sortit son appareil de dessous le drap. « Gilles appelle » lui indiqua l'écran. Il accepta maladroitement la communication. Avec la main qui tenait le téléphone il releva le drap de lit jusqu'à ses yeux pour dissimuler l'appareil puis chuchota « salut Gilles, content de t'entendre. »
— Alors Val, tu as trouvé le moyen de sécher les cours ?
— Article un, interdiction de me faire rire, j'ai deux côtes cassées et ça, je ne le souhaite à personne, pas même à mes ennemis, quoi que...
— Tu peux parler plus fort ?
— Non, je ne peux pas gonfler la poitrine et puis j'ai peur qu'on m'enlève le portable, murmura-t-il.
— D'accord, je monte le son du mien. Deux côtes et puis ?
— Un œil poché, un tibia en dents de scie, des bleus à droite à gauche.
— Tu as une idée de ceux qui ont fait ça ?
— J'ai quelques idées et je vais avoir besoin de ton aide, de l'aide de tous les copains.
— Veux-tu qu'on vienne te voir ?
— C'est gentil mais compliqué pour vous. Je pense qu'il est préférable de communiquer par textos, ainsi il est possible de mettre tout le monde au courant avec un seul message. Où es-tu en ce moment ?
— C'est la récré, tous les copains sont autour de moi, ils veulent des nouvelles, je mets le son.
— Attends, pas d'oreilles indiscrètes autour de vous ?
— Non, on est sur l'herbe près de notre banc.
— Je vous envie. Vas-y, mets le haut-parleur.
Valentin força un peu la voix « Salut tout le monde ! Aïe ! »
— Ce n’est pas la peine de parler fort, on t'entends très bien, dit Pauline, bonjour Valentin.
— Oui, salut, bonjour, salut, salut Val, bonjour Valentin, salut toi...
— Voici ce qui m'est arrivé hier en revenant du ciné...

Quand il eut fini son exposé, il reconnut la voix pleine d'énergie de Florian :
— Tu as une idée de qui t'a fait ça ?
— Je pense que dans cette affaire, il y a un commanditaire aidé par deux types qui se prennent pour des durs.
— Qui ? Encore le Thénardier ? demanda Pascal.
— Non Bouboule, enfin pas directement, je penche plutôt pour Machin du Truc de la Chose.
— Qu'est-ce qui te fait penser que c'est lui ?
— Ils ont voulu me faire les poches. Je n'avais rien de valeur sur moi hormis quelques euros mais tout le monde sait que quand on possède un téléphone portable, on l'a toujours avec soi. Donc j'avais mon nouvel iPhone et c'est ça qu'ils voulaient. Heureusement Amandine et son père sont arrivés à temps, merci encore Amandine.
— Machin Truc n'est pas à un téléphone près, vu la fortune de ses parents, fit remarquer Mathilde.
— Non, mais il m'en veut terriblement, surtout après l'histoire du canoë, et à mon avis il avait promis à ses gros bras de leur laisser l'iPhone en échange de leurs services. Il voulait se venger en me privant de son cadeau forcé et en me faisant donner une bonne raclée. Mais je ne veux pas accuser sans preuve, il va falloir que nous enquêtions.
— Il était là le Truc-machin-chose ? questionna Olivier.
— Comme ils étaient tous masqués, je ne peux pas l'affirmer catégoriquement mais j'ai trois indices : la casquette, le foulard écharpe cache-nez, je ne sais pas trop et la couleur des yeux. Si quelqu'un peut obtenir ces renseignements sur lui de façon discrète, je suis preneur.
— Les deux autres, tu penses qu'ils sont du collège ? demanda Lucie.
— Je ne peux rien certifier. Un des deux peut-être. Un peu plus grand que moi, les yeux bleus, un grain de beauté pile au milieu du front, foulard bleu pâle, sweat bleu foncé ou noir mais surtout, des lacets de couleurs différentes à ses baskets, un orange et un vert et pour toi qui a le nez fin, Eva, il sent la fumée de shit.
— Ça, je saurais toujours reconnaître ! répondit Eva.
— Et l'autre, tu penses qu'il est du bahut ? voulut savoir Olivier.
— Sûrement pas de notre collège. Je crois qu'il était habillé comme un militaire en tenue camouflée avec des croquenots et il puait le tabac froid. Il m'a traité plusieurs fois de connard, ce qui m'aurait fait bien rire si je n'avais pas eu aussi mal.
— Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse ? demanda Quentin.
— Que vous laissiez traîner vos yeux et vos oreilles. Que vous preniez discrètement des initiatives en posant des questions sans avoir l'air d'en poser. Je vous laisse les amis, il y a du bruit dans le couloir, ce doit être l'heure du toubib. Ne m'appelez pas, textos uniquement et envoyés à tout le groupe. Salut à vous tous.

Un toc toc sans timidité résonna à la porte de sa chambre qui s'ouvrit immédiatement sans attendre la permission d'entrer. Valentin s'attendait à voir un personnel médical mais ce fut l'adjudant-chef Lemoine qui entra, une poche plastique de librairie à la main, un grand sourire adoucissant son visage viril de baroudeur.
— Bonjour Valentin. Alors tu as encore fait parler de toi ? Comment vas-tu ?
— Bien dans ma tête, pas trop bien ailleurs. Asseyez-vous mon adjudant-chef.
— Tu sais que ton grand-père, responsable légal en l'absence de tes parents a porté plainte contre X pour coups et blessures volontaires ?
— Plainte contre X, c'est à dire ?
— Contre un ou des individus dont on ne connait pas l'identité. J'espère que tu vas m'aider à les retrouver par ton témoignage.
— J'aimerais bien mon adjudant-chef mais malheureusement je ne sais pas grand-chose. La nuit tombait vous comprenez et ils étaient masqués et puis comme vous voyez, j'ai tout de suite pris un coup de poing dans l’œil !
— Effectivement, et à part ça ?
— Deux côtes cassées à gauche et la jambe droite contusionnée à coups de bâton. Un peu mal à la gorge aussi car le mec au bâton m'a maintenu au sol en m'appuyant sur le cou. — Qu'est-ce que tu peux me dire sur eux, je connais ton sens de l'observation.
— Il y en avait un qui sentait le tabac et un autre la fumée de cannabis.
— Comment connais-tu ça, toi ?
— Grâce à vous et à votre conférence au collège l'an dernier.
— Ah oui, c'est vrai. Et sur le plan description physique ?
— Ils étaient trois. Deux d'entre-eux étaient plus grands que moi donc probablement plus vieux mais comme j'étais au sol, difficile d'être plus affirmatif. Il y en a un qui m'a fait tomber, un autre m'a frappé du poing et du pied et le troisième m'a cogné avec un bâton.
— Il était quelle heure ?
— La séance de cinéma venait de se terminer... Je dirais dix neuf heures, dix neuf heures quinze. L'éclairage public s'est allumé quand j'étais à terre, si ça peut vous guider. Ah oui aussi, quand monsieur Fontaine, le père d'Amandine - une copine de classe -, est arrivé et a provoqué leur fuite, j'ai réussi à balancer un coup de pied au hasard et je crois que j'en ai touché un, possiblement à la cheville car je l'ai entendu courir et se sauver comme s'il boitait.
— Dommage que tu n'aies pas fait marcher tes yeux comme ton nez et tes oreilles, l'enquête va être difficile. Je n'ai pas à te recommander de ne pas t'en mêler vu l'endroit où tu es. Bon, il faut que j'y aille, laisse-toi bien soigner mon petit Valentin. Ah, j'oubliais, voici un petit cadeau pour t'aider à passer le temps. Si tu l'as déjà lu, tu pourras faire l'échange à la librairie du village quand tu sortiras.
— Qu'est-ce que c'est ? Pouvez-vous le déballer car je suis gauche sans ma main gauche. Si je bouge le bras, cela fait mal. Ah, un Titeuf :« Bienvenue en adolescence ». Merci mon adjudant-chef, je ne l'ai pas lu celui-là. C'est vraiment sympa de votre part. Je pense que c'est amusant et de circonstance mais il faut que je m'empêche de rire à cause de mes côtes.
Avant de refermer la porte, l'adjudant-chef se retourna et lança :
— Au fait, tu avais raison pour le noyé du port, nous avons localisé son véhicule sur le parking de la plage. L'homme était un vague copain du marié. Il semble bien que ce soit une noyade accidentelle due à un excès d'alcool. Encore bravo à toi.

Le premier texto arriva vers treize heures quarante cinq, la vibration de l'appareil contre sa cuisse le tira de sa torpeur, il émanait de Bouboule et disait « g vu que chdc a 1 cap bleu avec LA. Utile ? »
Il répondit aussitôt un peu laborieusement « merci je réfléchis. »
« LA, j'aurais plutôt vu une casquette NY. A quel moment ai-je aperçu cette inscription sur sa casquette ? J'étais déjà au sol, quand il s'est mis en retrait pour jouir du spectacle, il m'a tourné le dos un bref instant, j'ai vu l'arrière de sa tête, mais je voyais tout à l'envers... J'ai peut-être pris le A pour un Y, oui c'est sûrement ça.  » Il tapa à la suite de son message précédent « LA utile. »
A quinze heures il reçut un autre message, de Gilles cette fois : « Lucie a repéré deux types avec des lacets dépareillés ». Valentin répondit « Yeux ? Cheveux ? »
A seize heures, un nouveau texto de Bouboule fit vibrer son smartphone : « coup de bigo ? »
Valentin lança immédiatement l'appel :
— Pascal ?
— Yes, écoute, à la fin du cours de Radissel, je suis sorti derrière qui tu sais et le Thénardier. Je n'ai pas tout entendu mais j'ai noté des bouts de phrases. Le Tony disait « ...dois payer... pas des tendres... cinquante... » L'autre a répliqué « ...avec le phone... » et enfin le Tony a dit « ...toi qui vois. »
— Merci Bouboule, ça se confirme, dis-le aux autres.
— Attends, ce n'est pas tout, à la sortie du cours de math, l'heure d'avant, Margot a mis son écharpe jaune par terre juste après le passage de machin, elle lui a tapé dans le dos pour lui demander, c'est à toi, ça ? Et cet idiot a répondu, non, la mienne est bordeaux !
— Super ! Peux-tu demander aux copains si quelqu'un connais la dame du guichet au ciné-village ?
— Ils sont tous là sauf Amandine et Florian, je leur demande... Oui, Mathilde la connaît bien, c'est une amie de sa mère, je te la passe.
— Allô Valentin, ça va ?
— Oui, quand j'entends mes amis ça va tout de suite mieux. Peux-tu aller voir cette dame et lui demander si un jeune l'a questionnée hier après-midi au début de la séance et si oui, quelle était sa question et aussi la description du type.
— D'accord, je vais la voir aussitôt après être rentrée chez moi.
— Arrange-toi pour avoir une photo de « Dubois de » pour la lui montrer.
— Comment je fais ? Il ne va pas vouloir.
— Arrange-toi avec Pauline. Par exemple, elle va se placer non loin de lui et toi, après avoir réglé ton zoom au maximum, tu fais semblant de prendre Pauline alors que tu le photographies, lui, en gros plan. Si la dame du guichet le reconnaît, ce sera presque une preuve.
— Excellente idée, je vais faire comme tu dis, ensuite je te rappelle.
— Je préfère par texto, je vais avoir les soins et peut-être une visite puis le repas. Je raccroche, merci ma belle.

Après la seconde visite de ses grands-parents, Valentin ouvrit l'album cadeau de Lemoine et commença à se régaler des problèmes existentiels du héros. Il avait feuilleté une dizaine de pages quand on frappa discrètement à la porte de sa chambre.
— Oui, entrez, autorisa-t-il d'une voix encore enrouée.
La porte s’entrebâilla et la tête expressive d'Amandine passa par l'interstice.
— Valentin ?
— Oui, c'est ici. Entre Amandine.
— Je ne suis pas seule, sourit-elle en ouvrant la porte en grand, laissant apparaître la carrure athlétique de Florian.
— Salut Flo, sympa de venir me voir.
Amandine s'avança pour appuyer deux bises sur les joues encore bronzées de son ami. Ce faisant, ses lèvres effleurèrent celles de Valentin. Il ne s'y attendait pas et se demanda si l'acte de sa copine était volontaire. Pour masquer le trouble qui l'avait saisi, il leva son poing droit fermé vers Florian qui le toucha du sien.
— Amandine, qui est presque une voisine, m'a proposé de partager la voiture de son père, tu penses que j'ai dit oui ! Comment vont tes blessures ?
— Plutôt mieux sauf les côtes. J'ai des difficultés à bouger, je ne peux ni me retourner ni respirer à fond, ni rire...
— Ça tombe bien, nous nous sommes tous cotisés pour t'offrir un livre de blagues... Non, je plaisante.
— Comment avance l'enquête ?
— Tout le monde s'implique, répondit Amandine. En ce qui concerne le mec aux lacets, il y en a un des deux qui semble être hors de cause. Il est en troisième A, un peu déjanté dans sa façon de s'habiller mais il paraît qu'il est sympa. Il n'est pas plus grand que toi et Quentin qui le connaît dit que ce n'est pas un méchant et plus il n'est pas blond mais châtain.
— Et l'autre ?
— Il est en troisième D mais on ne l'a pas approché pour le détailler, expliqua Florian. Il est assez grand, c'est un mordu du basket. Je crois qu'il fréquente le terrain junior vers la montagne aux buis. Avec Quentin et Olivier, nous allons y aller demain après les cours pour tirer quelques paniers, peut-être qu'il y sera. Je t'en dirai plus après.
— OK, sympa, et chez les filles ?
— J'ai eu un coup de phone de Mathilde quand j'étais dans la voiture. Je lui ai dit que je venais te voir ajouta Amandine en rougissant un peu. Donc elle m'a dit qu'elle est allé discuter avec la dame du cinéma. Effectivement, un jeune qu'elle n'avait jamais vu est venu lui demander à quelle heure finissait la séance de l'après-midi. Elle a dit que c'est un beau garçon aux yeux noisette. Un beau garçon, ça ne peut pas être Charles-Hareng.
— Hum, la beauté d'un gars, c'est une question de goût. On peut être laid comme un pou et plaire quand même.
— Comme toi avec ton œil au beurre noir, s'amusa Florian, plus fin qu'il n'y paraît.
— Pour nous, Valentin sera toujours beau, objecta Amandine, avant de rougir à nouveau.
Voyant la conversation prendre une tournure délicate, Valentin relança :
— Pour l'instigateur, quatre indices confirmés, il n'y a plus de doute. Pour le type au bâton, il faut attendre que vous le voyiez de plus près. Vous n'avez rien au sujet de l'autre type ?
— Rien de rien, répondit Florian, mais je peux coincer le prétentieux et lui faire cracher le morceau, il ne me résistera pas longtemps, fais-moi confiance.
— Non Flo, pas de brutalités. Cherchons, observons, déduisons. Les deux gros bras de Dubois machin sont probablement copains entre eux, si vous réussissez à avoir une certitude pour le premier, vous pourrez repérer l'autre facilement, ils ont probablement des activités en commun autre que le fait de me tabasser.
— Quand tu auras les noms, qu'est-ce que tu feras ? s'inquiéta Amandine.
— Je ne peux pas encore te répondre mais tout le monde à un point faible, même un gros dur, il faut le trouver et s'en servir.
— C'est quoi le tien ? essaya Amandine mi-sérieuse mi-amusée.
— Visiblement je ne suis pas assez athlétique pour résister à des brutes, éluda Valentin.
— Son point faible, c'est les filles, il ne sait pas résister, surtout quand elles sont mignonnes ! appuya Florian avec ses gros sabots.
— Oui, hum, demande à Océane, elle te confirmera, riposta Valentin. Plus sérieusement, Flo, je te suggère d'emmener Bouboule au terrain junior.
— Mais il est nul au basket !
— S'il y avait des catégories de taille, tu verrais qu'il n'est pas si nul que ça ! Non, il faut qu'il y aille avec ses oreilles, ses lunettes et son smartphone, il saura sûrement capter des informations utiles. Dis aussi à Eva de venir si elle peut.
— Pour doubler les oreilles et les yeux ?
— Non, pour le nez qu'elle a très fin dans les deux sens.
— On va devoir y aller Valentin, dit Amandine, mon père doit nous reprendre au parking. Tu dois rester encore longtemps ici ?
— Le toubib m'a dit que mercredi matin, donc après-demain, je pourrais rentrer chez moi. Au revoir les amis.
— Tu ne lui fais pas la bise Amandine ? insista Florian.
— Pouf pouf ! fit Valentin d'un air las en levant les yeux au plafond.