VALENTIN ET COMPAGNIE

24. AU TERRAIN JUNIOR

À la sortie des cours, Florian glissa un mot dans l'oreille de Bouboule : « attends-moi au portail » puis il alla rejoindre Quentin et Olivier.
— Comme prévu les gars, on va se le faire ce petit basket ?
C'était moins une question que l'affirmation d'une décision prise et acceptée ensemble par les trois compères sportifs.
— Sur les terrains derrière le collège ? demanda Quentin.
— Non, au terrain junior près de la montagne aux buis.
— Pas trop longtemps quand même car mes parents veulent que je bosse plus. C'est vrai que mes notes... A six heures il faut que je sois rentré.
— C'est bon, tu le seras. Allez-y, moi il faut que je passe à la maison récupérer mon ballon de basket, je vous retrouve là-bas.
Florian laissa partir ses deux complices puis avisa Bouboule près du portail.
— Tu as besoin de moi grand sportif ?
— J'ai besoin de tes oreilles, de tes yeux et de ta perspicacité mon vieux. Je vais au terrain junior avec Olive et Quentin pour tenter de débusquer les agresseurs de Val. Il pense que ton sens de l'observation peut être précieux et il désire que tu viennes avec nous.
— Ah d'accord. OK, j'arriverai après vous et je ferai comme si je ne vous connaissais pas.
— Pourquoi ?
— Oh, une idée comme ça. A toute...

Contrairement à ce qu'il avait laissé entendre à Florian, Pascal, après un bref coup de téléphone à ses parents, partit à toutes pédales sur la piste cyclable. Au lieu de s'arrêter au terrain junior qui regroupait dans un même espace limité par une petite barrière en bois plusieurs panneaux de basket-ball et deux buts de hand-ball, il continua sur quelques dizaines de mètres, cadenassa son VTT au garde-fou d'un petit pont et fit semblant de s'intéresser aux varappeurs qui, ventousés à la paroi grimpaient au ralenti la roche d'escalade. Il ressortit son téléphone et passa deux brefs appels. Se retournant pour jeter un œil sur le terrain de sport, il constata d'abord que Quentin et Olivier étaient déjà sur place. Il vit ensuite arriver Florian muni d'un sac à dos rebondi. Les trois sportifs se mirent à se faire des passes et déclencher des tirs au panier. Même de loin, il pouvait admirer l'incontestable adresse de Florian. Un autre jeune arriva muni de son propre ballon et commença à s'exercer sur un autre panneau. Quelques minutes après, il fut rejoint par quelqu'un qu'il semblait connaître car ils firent quelques grigris avec leurs poings en se retrouvant. Pascal crut reconnaître Dylan Thénard, le frère du Tony de leur classe. Une pétarade d'échappement libre occupa un instant l'espace sonore : venait d'arriver un cyclomoteur fumant conduit par un jeune en tenue paramilitaire. Pascal attendait toujours et scrutait la piste du regard.
« Elles arrivent oui ou non ! » bougonna-t-il. « Tant pis, j'y vais quand même ! » Il était à quelques mètres du terrain quand Mathilde et Amandine arrivèrent en causant et pédalant sur la petite route en contrebas de la piste cyclable. Les sportifs venaient de s'accorder sur un match à trois contre trois sur un seul panier et commençaient la partie. Les filles s'appuyèrent contre la barrière pour regarder. En passant derrière elles, Pascal leur dit à voix basse « applaudissez leurs adversaires », s'éloigna de quelques mètres, sortit son smartphone et lança l'application vidéo. Il filma en plan d'ensemble pendant quelques secondes puis se rapprocha, zooma au maximum et fit un gros plan sur les baskets puis sur le visage du grand blond. Négligeant Dylan, il s'intéressa ensuite à la tenue vestimentaire du troisième larron qu'il filma de bas en haut. Flattés, les joueurs tentaient des gestes spéciaux, des tirs acrobatiques comme vus à la télé. La partie était acharnée, les deux équipes se valaient.
Le grand blond marqua un panier supplémentaire :
— Dix à huit, on garde la balle, à toi Enzo. Ce dernier passa à Dylan qui lui remit immédiatement. Enzo tira à trois points et réussit un panier remarquable. Mathilde et Amandine applaudirent avec un enthousiasme presque réel. « Treize à huit les mecs, encore à nous. A toi l'engagement Lucas. » « Démarque-toi Dylan ! » lança Lucas. Florian anticipa la feinte verbale, coupa la trajectoire de la balle vers Enzo, intercepta la balle, passa à Olivier qui lui remisa instantanément. Florian sauta très haut, retarda son geste pour éviter le contre de Lucas et tira au rebond. « Treize dix » dit-il en récupérant la balle. Engage Quentin. Ce dernier lança la balle vers Olivier que chargeait Enzo. Olivier après une feinte de passe vers Florian partit en dribble en s'appuyant de l'épaule sur Enzo qui trébucha et s'écroula au sol. Olivier marqua à deux points et Quentin se saisit de la balle.
Florian se retourna vers Bouboule et lui fit un signe de moulinette près de l’œil. Pascal put lire sur ses lèvres « filmez tout ! » Mathilde et Amandine sortirent également leurs smartphones prêtes à relayer Pascal.
— Putain Enzo, bouge-toi un peu les miches, invectiva le blond Lucas.
— Tu sais bien que j'ai une cheville niquée avec le coup de pied de ce con. Bouge-toi le cul toi même connard ! répliqua Enzo vexé d'être en mauvaise posture devant des filles.
— Treize à douze ! Toujours à nous, dit Quentin qui relança Olivier lequel refit exactement les mêmes actions avec le même succès.
— Treize à quatorze, mec, tu veux continuer ou plutôt jouer à la balle assise ? triompha Florian.
Furieux, Enzo se releva et lança un violent coup de poing vers le visage de Florian qui, conscient de sa provocation et donc sur ses gardes esquiva, saisit prestement le bras de son agresseur et lui retourna dans le dos.
— Aïe, putain tu m'fais mal connard ! fit Enzo en tentant de balancer un coup de pied. Putain, Lucas, Dylan, qu'est que vous attendez pour m'aider ? Sautez lui dessus.
— Tu sais bien qu'il faut payer pour ça, comme l'autre soir contre mon copain, fit Florian.
— Le minable qui choune au premier gnon, c'est ton copain ?
— Ta gueule Enzo ! fit Lucas, un peu plus clairvoyant que son triste ami.
— Toi, sans ton bâton, il n'y a plus personne, provoqua Olivier qui avec Quentin faisait écran entre Florian et les deux autres.
— Qu'est-ce que tu racontes minable ? J'y étais pas moi !
— Où est-ce que tu n'étais pas ? s'amusa Quentin satisfait de son petit piège.
— Bon, ça suffit maintenant, s'énerva Florian, vous me dites tout de suite qui vous commandé cette expédition sinon au choix ou j'envoie une lettre anonyme à la gendarmerie ou...
— Connard de balance !
— Ou nous réglons ça ici tout de suite, continua Florian en forçant sur le bras immobilisé de son adversaire.
— Aïe putain tu m'fais mal, arrête, tu vas me péter le bras.
— Tu as bien cassé deux côtes à mon copain, donc tes pleurnicheries, je m'en fous... Alors, ce nom, ça vient ? ajouta Florian en forçant un peu plus.
— Aïe ! Dis-y toi, moi j'le connais pas. Dis-y Lucas, on en a rien a foutre de ce minable. Aïe !
— Il s'appelle Charles, c'est tout ce qu'on sait, avoua Lucas.
— Qu'est-ce qu'il vous a promis ?
— Tout ce qu'il avait dans les poches du mec.
— Comme quoi ?
— Un portable tout neuf à six cents euros.
— Comment vous a-t-il contacté ?
— C'est le frangin de Dylan qui me l'a envoyé, avoua Lucas.
— Hé, ho, je n'y suis pour rien dans vos histoires, s'énerva Dylan, moi je suis venu jouer au basket, c'est tout.
— OK pour toi Dylan, alors prends ta bécane et dégage ! Toi t'es dans quel bahut ? ajouta Florian en pesant sur le bras d'Enzo.
— Au LEP.
— Ton nom ?
— Enzo Dubreuil.
— Tu habites où ?
— En ville.
— Enzo Dubreuil d’en ville, si tu cherches encore à t'en prendre à mes copains, ton bras, tu le récupéreras en pièces détachées. Saute sur ton engin qui pue et taille la route. Attends encore, cinquante euros, c'est le prix d'une dérouillée, alors donne !
— J'ai rien sur moi.
— Quentin, récupère son sac et regarde dedans.
— Putain, si tu fais ça... Aïe !
— Tu trouves ? questionna Florian.
— Deux paquets de clopes, une casquette militaire, une petite sacoche en toile kaki.
— Regarde dedans, il y a de l'argent ?
— Oui, un billet de cinquante, deux billets de vingt.
— Prends les cinquante Quentin mais laisse le reste, on n'est pas des voleurs. Toi, tu as payé, casse-toi maintenant. Je ne veux plus te voir dans le village, compris ?
Vaincu, Enzo encore bravache se dirigea en marchant vers son cyclomoteur. « Connards » dit-il encore avant de s'éloigner.
— A nous maintenant, fit Florian et se tournant vers Lucas.
— Oh, doucement, c'est lui qui a tabassé ton copain, pas moi.
— Toi, tu étais là comme figurant, hein ?
— Exactement, juste pour faire nombre.
— Comme vous n'avez pas pu récupérer le smartphone de mon copain, toi aussi tu as été payé.
— Il nous a donné cinquante euros.
— A chacun ? Attention à ce que tu vas dire, je connais la vérité.
— Heu... Oui.
— Spontanément ?
— Ben oui !
— Cet argent, nous allons le lui rendre, intervint Olivier, alors donne !
Florian et Quentin opinèrent de la tête. Lucas tira un léger portefeuille en toile de la poche arrière de son jean et en sortit un billet rose saumon qu'il tendit sans un mot à Quentin. Florian enchaîna :
— Lucas Ferrand de troisième D - tu vois que je te connais - tu es un menteur et un lâche. Tu as agressé mon copain, tu avais un gourdin. Tu lui as esquinté la jambe et le cou et ça uniquement pour du fric.
— Je l'ai à peine touché !
Florian fit signe à Bouboule, Mathilde et Amandine d'arrêter de filmer.
— Tu l'as à peine touché, comme ça ? fit Florian en balançant un énergique coup de semelle sur le tibia droit de son vis à vis.
— Aïe, houla houla houla, cria Lucas en dansant sur l'autre pied.
— Pas de quoi pleurnicher machin, je t'ai à peine touché. Moi quand je me bas, c'est toujours à la loyale. Tu es plus vieux et plus grand que moi, je t'attends, ajouta Florian en se mettant en garde.
Lucas, tête basse, grimaçant et toujours sautillant récupéra son sac à dos et se dirigea vers son VTT qu'il enfourcha péniblement.
— Ton ballon ! fit Olivier en le balançant contre le vélo.
— Tu n'est pas obligé de dire merci, ajouta Quentin.

— Vous avez été formidables tous les trois, admira Amandine.
— Un peu brutes quand même, nuança Mathilde, je déteste la brutalité.
— Si tu avais vu comme ils ont arrangé Valentin, tu n'aurais aucune pitié pour ces deux...
— Connards ? s'amusa Bouboule.
— Tu as pu tout filmer ?
— J'ai là-dedans quelques séquences inoubliables, répondit Bouboule en levant son smartphone, l'image et le son, le tout doublé par Mathilde et Amandine.
— C'est toi qui leur a dit de venir ? s'étonna Olivier, pourquoi ?
— Parce que un mec, c'est comme un coq, ça veut toujours parader et se vanter devant les poules, surtout quand elles sont jolies comme nos copines.
— Merci pour la comparaison, et merci pour le reste, fit Mathilde en souriant, donc affaire résolue ?
— Presque, répondit Florian, les deux soit-disant gros bras sont neutralisés. Je vais faire le compte-rendu à Valentin et le laisser décider ce qu'il convient de faire avec Charles-Hareng, hein Amandine ! Je pense, comme a dit Olive, qu'il va décider de rendre l'argent et de s'expliquer une fois pour toutes avec cet illustre représentant de la noblesse...
— Noblesse du fric ! compléta Bouboule.
— Au fait, Valentin souhaitait que Eva vienne avec toi pour confirmer l'odeur de...
— Sa mère avait besoin du vélo, comme elles n'en ont qu'un... Pour l'odeur du mec, je confirme, c'est bien celle du shit.
— OK. Dis donc Olive, fonce travailler maintenant, il est six heures moins le quart ! conclut Florian en souriant. Qui veut jouer au ballon ? Bouboule ?