VALENTIN ET COMPAGNIE

25. TRAITÉ DE PAIX

« Asseyez-vous ! »
Madame Blanchin, debout à côté du bureau professoral situé dans l'angle de la classe côté fenêtres, attendit patiemment que le brouhaha habituel des rentrées en classe se calme et que le silence se fasse. Elle prolongea ce silence une bonne minute pour donner plus de relief à sa parole.
— Votre camarade Valentin Valmont...
— C'est pas not' camarade !
— Merci pour lui, Clément. Pour ta gouverne, camarade ne veux pas toujours dire ami mais personne avec qui on partage certaines activités comme l'école, l'armée, le travail, le bureau, l'usine. Ceci dit, garde tes réflexions pour toi.
Valentin a eu récemment disons... un accident qui lui a valu de se briser deux côtes. Pour avoir personnellement subi la même fracture il y a quelques années, je peux vous certifier que ce type de blessure, qu'on ne peut évidemment pas plâtrer pour l'immobiliser, est particulièrement douloureuse et handicapante. Il devient impossible d'exécuter certains mouvements du bras correspondant, de se plier en avant ou en arrière, de respirer à fond, de rire, de tousser et si malgré tout cela se produit, c'est au prix d'une grande souffrance.
En dépit de cela, Valentin a tenu à revenir en cours. C'est tout à son honneur et pour le préserver, je vais vous demander d'éviter toute bousculade près de lui. Nous allons lui réserver la table au fond de la classe à l'opposé de la porte. Oui, ta place Olivier si tu n'y vois pas d'inconvénient.
— Aucun madame, je la lui laisse avec plaisir.
— Bien. De plus pour diminuer les risques, il entrera le dernier en classe et repartira également le dernier. C'est valable aussi pour les autres cours, mes collègues sont prévenus. Ceci restera d'actualité pendant trois semaines.
— Madame, qu'est-ce qu'il a eu comme accident ? demanda Océane.
— Il te le dira lui-même s'il le juge bon.
— On s'en fout, murmura Charles-Henri depuis l'avant-dernier rang.
Madame Blanchin se dirigea vers la porte qu'elle ouvrit.
— Entre Valentin.
Celui-ci, encore bien pâle de visage, portant de la main droite un sac à dos allégé de ses livres et de ses cahiers, pénétra dans la classe avec un sourire crispé.
— Olivier t'a laissé la place la moins exposée. En cours fais ce que tu peux, ne sois pas pressé, ménage-toi.
— Merci madame, si vous n'y voyez pas d'inconvénients, je prendrai des notes sur ma tablette.
— Fais à ta convenance.

A la récréation de dix heures qui suivit, Valentin s 'approcha du groupe de ses copains qui riaient.
— Qu'est-ce qui vous amuse autant ? demanda-t-il à Gilles.
— Comme tu n'as pas le droit de rire, en ton absence, on se raconte des histoires drôles.
— Par exemple ?
— Heu... « Deux fous sortent de l'asile avec chacun une hache à la main. Un troisième leur demande : Où allez-vous avec vos haches ? On va se fendre le gueule ! »
— Et vous trouvez ça drôle ?
— Désopilant ! De quoi se tenir les côtes ! répondit Florian, hilare.
— Je vous laisse, vous êtes fichus d'en sortir une bonne et je ne veux pas l'entendre.
Valentin s'éloigna de la bande et se dirigea vers Charles-Henri qui discutait avec une jumelle. Ce dernier eut un mouvement de recul voyant son ennemi approcher mais Valentin leva une main en signe d'apaisement puis du doigt lui fit signe de le rejoindre. Sans dire un mot, il sortit une enveloppe de sa poche, la lui tendit puis tourna le dos. Gilles qui de loin l'avait observé, intrigué, vint le rejoindre.
— Qu'est-ce que tu lui as donné ?
— Une assurance tranquillité.
— Ben explique.
— Tiens, je t'en ai imprimé un double, tu vas comprendre en le lisant. Tu pourras le communiquer aux copains et aux copines.
Gilles se dirigea vers un banc libre, s’assit sur le dossier comme à son habitude et se mit à lire.
Dubois,
Je sais que tu es à l'origine de ce qui m'est arrivé.
Je n'avais rien contre toi et pourtant par deux fois tu m'as agressé, verbalement sur le ponton, puis tu nous as fait couler Olivier et moi quand nous faisions du canoë, tu es la cause de la destruction de mon iPhone 5S. Un lieutenant de gendarmerie t'ayant vu, tu as dû remplacer mon smartphone et ce n'était que justice.
Pourtant tu as voulu te venger. Tu m'as suivi, tu t'es renseigné sur l'heure de la fin de séance du cinéma où j'étais. Mes amis en ont obtenu la preuve en questionnant la caissière et en lui montrant ta photo. Tu as recruté deux complices pour me dérouiller et récupérer incognito le smartphone qui devait servir de rémunération à tes acolytes. Ta récompense à toi, c'était ma souffrance.
Tu vois, je sais tout.
Grâce aux indices que j'ai pu noter quand vous m'avez roué de coup, mes amis ont pu reconnaître et localiser ces deux fiers-à bras. L'un, le grand, l'homme au bâton s'appelle Thomas et l'autre le plus râblé en tenue paramilitaire se nomme Enzo. Ils se sont fait piéger et nous avons enregistré leurs déclarations en vidéo. J'ai également pu observer divers éléments qui t'accusent : ta casquette « Los Angeles », ton foulard bordeaux, la couleur de tes yeux. Je peux reconnaître quelqu'un rien qu'à ses yeux, je vous l'ai dit.
A tes complices, tu avais promis mon téléphone en guise de paiement mais comme vous avez été délogés avant de vous servir, tes petits copains ont exigé chacun cinquante euros et tu les as payés. Tu as été entendu en train de discuter du prix. Là aussi j'ai un témoin. Ces cent euros que j'ai récupérés grâce à mes amis, ce prix de ma douleur, je te le rends et ne t'avise pas de repayer tes deux complices, je le saurais et te tiendrais pour responsable.
Car nous ne sommes pas quittes, je te dois une bonne correction et cette raclée, tu l'auras au prochain acte d'hostilité envers mes amis ou moi, qu'il provienne de toi ou de tes sbires.
Les preuves que nous avons accumulées sont dupliquées, placées en lieu sûr et je n'hésiterai pas à m'en servir, et alors même ton père, qui pourtant ne m'aime pas beaucoup, ne pourra rien pour te défendre.
Le salut appartient au bon entendeur !
Valentin Valmont

Lecture faite, Gilles se rapprocha de son ami en agitant la tête en signe d’approbation.
— Je suis d'accord à cent pour cent !