VALENTIN ET COMPAGNIE

27. VENGEANCE PARFUMÉE

Après la classe, sur le chemin du retour, Bouboule réfléchissait et souriait à l'horrible idée qui lui occupait l'esprit depuis la dernière discussion des amis de Valentin. Juste avant de rentrer dans l'appartement de ses parents, il sortit le smartphone d'occasion dont il était si fier et appela Quentin.
— Tu es rentré ? Je peux te parler ? OK, dis-moi mon vieux, est-ce que tu peux te libérer demain à la tombée de la nuit, vers six heures et demie ? Super. Oui c'est pour Val, voici ce que je te propose...

«  Thom ? J'suis un pote à qui tu sais. M'a donné ton phone. M'a dit que t'étais preneur. Négat, J'dis jamais mon blase. L'affaire du siècle mec, vingt grammes pour cinquante balles ! Négat, c'est pas une arnaque, j'ai goûté. Ouais du top ! Un énorme arrivage. Ouais, tu peux r'vendre. Comment ? Nein, on s'rencontre pas. Si tu m'connais pas, tu peux rien dire ! Ouais, bon, tu connais la pass'relle au début du ch'min du Golet ? Un seul bifton dans du papier enroulé tenu par un élastoc. Tu l'glisses sous la souche qu'est à gauche pis tu suis l'chemin du Golet, jusqu'au bout. Dans une poubelle publique. Y en a qu'une. Une grosse boite d'alloufs dans une poche en papier marron. Pourquoi ? Parce que j'veux d'abord palper le blé. Dès que j'l'ai, j'téléphone à un pote qu'c'est bon. Ouais, c'est tout. Ouais on pourra faire d'aut' z'affaires. A sept heures, précises, j'attends pas. Salut Thom, si c'est bon, j'dirai à not'pote qu't'es réglo. »

Quentin arrêta la communication, ôta le chiffon enveloppant le mini-micro de son smartphone, s'épongea le front avec une manche de son sweat-shirt, puis froissa le papier sur lequel il avait noté ses répliques. Il souffla quelques instants puis activa sa liste de contacts et toucha un nom. Son correspondant accepta immédiatement la communication.
— Alors ? fit la voix à l'autre bout, il a marché ?
— Il a couru tu veux dire ! De ton côté, c'est bon ?
— Ouais, j'ai réussi. De la première qualité, je te raconterai. Le premier réflexe d'un acheteur, c'est de sentir la marchandise, je suis sûr que ça va marcher. Pour le timing ?
— Comme prévu, il sera à sept heures au petit pont sur le ruisseau donc à sept heures cinq au niveau de la poubelle. Tu as trouvé une planque ?
— Je serai dans le buisson à trois mètres de lui et il ne pourras pas me voir. Et toi, tu repéré la souche ?
— Oui et j'ai aussi trouvé son deuxième cadeau.
— Tu as pris tes précautions ?
— T'inquiètes pas, j'ai récupéré des gants en plastique aux pompes à essence du supermarché.
— OK, dans une heure on va bien rigoler. Dommage qu'on ne puisse pas le filmer, ça ferait un buzz du tonnerre de dieu ! On se rejoint aussitôt après.
— OK, salut.

A sept heures du soir, bien caché par le buisson destiné à masquer la laideur de la poubelle publique, Bouboule attendait, une petite appréhension nichée au fond de sa poitrine. Il s'empêcha de lire l'heure sur l'écran de son smartphone pour pour éviter d'être trahi par la luminosité de l'écran. La position accroupie commençant à peser dans ses chevilles, il se redressa lentement pour jeter un regard en amont du chemin, une silhouette approchait. Il s'aplatit un peu plus, vit fugacement la lumière blanche d'un smartphone puis entendit quelqu'un farfouiller dans la poubelle. « Ah, ça doit être ça » murmura une voix. Un froissement de papier, le léger bruit d'un élastique qu'on fait glisser, le froissement d'une boite d'allumette qui s'ouvre...
Bouboule bondit de sa cachette, donna au passage une violente tape sous la main du type, ce qui eut pour effet de coller la boite ouverte sur le nez du gars surpris, et s'enfuit en courant rejoindre une autre cachette au bout du petit parking quelques mètres plus loin. Un énorme « MERDE ! » retentit suivi d'une bordée de mots encore plus orduriers. Dans sa nouvelle cachette, Bouboule était aux anges.
Thomas se frotta le visage, souffla par nez, pour tenter d'enlever la matière nauséabonde qui lui obstruait les narines, essuya ses mains dans l'herbe, recommença plusieurs fois l'opération en continuant de marmonner des injures. Il ramassa son téléphone tombé au sol toujours allumé. Il regarda ses mains, poussa un nouveau « putain ! », éteignit la lumière et partit en courant vers l'autre extrémité du chemin du Golet.
Quentin, planqué lui aussi derrière un buisson jaunissant à quinze mètres de la souche le vit arriver toujours courant. Thomas plongea en hâte sa main maculée dans le creux des racines et poussa un soupir de soulagement en sortant un petit rouleau de papier qu'il mit tel quel dans sa poche de pantalon, s'éloigna et disparut dans le noir.
Bouboule, smartphone en main bouillait d'impatience mais ne voulait pas appeler son pote Quentin pour éviter de le faire repérer. Enfin la vibration attendue arriva.
— Alors ? Tu as pu faire ce qu'il faut ?
— Oui, tout. J'ai remis le rouleau en place après l'avoir un peu malaxé.
— Beurk !
— Il l'a récupéré et mis tel quel dans sa poche.
— Pour pas salir son billet, ha ha ha ! Une joie immonde envahissait le cœur de Bouboule. — Je vois d'ici la tête des copains quand on va leur raconter tout ça !Et pour toi, tout a bien fonctionné ?
— Mieux que j'aurais pu le rêver bien que je ne rêve pas trop de ces choses là. Il en avait plein le nez, plein la figure et après plein les mains. Je suis sûr que lundi il puera encore !

Florian, toujours aussi remonté contre celui qui avait esquinté son ami, appela Olivier.
— Salut Olive, je suis en bas de chez toi, tu peux descendre ? J'ai eu une idée, tu serais d'ac pour donner une autre bonne leçon au paramilitaire ?
— Et comment ! Il ne faut pas que Margot ait travaillé pour rien ! J'arrive !
Quand Olivier eut rejoint Florian, les deux amis marchèrent côte à côte, au hasard des rues du quartier.
— Voici ce que je te propose, Olive, tu vas appeler Enzo sur son portable...
— Pourquoi moi ?
— Parce que tu as déjà la voix grave, plus grave que la mienne, ça fait plus sérieux. Tu dis que tu appelles de la part de Thom et que tu as récupéré dix cartouches de clopes. Tu lui en proposes cinq pour disons cinquante balles. C'est cinq fois moins cher que dans le commerce. A ce prix là, il va dire oui tout de suite. Fixons-lui rendez-vous près de la passerelle des peupliers, il connaît le coin, c'est là qu'il a dérouillé Val. Tu lui proposes comme lieu d'échange le bois derrière le nouveau cimetière, à deux cents mètres de la passerelle.
— Pourquoi dans le bois ? s'étonna Olivier.
— Parce qu'il n'y a qu'un petit chemin d'accès, trop étroit pour passer avec une mob, il sera obligé de la laisser près du pont et de continuer à pied. Ça me laissera cinq minutes pour m'occuper de son engin.
— Tu vas dégonfler ses pneus ?
— Mieux que ça, tu verras, répondit mystérieusement Florian.
— On lui fait miroiter une bonne affaire, ça serait dommage qu'il reparte sans rien. Ce ne sera pas très ragoûtant, mais voilà ce que je te propose...

— Bonne idée Olive, je vais en faire autant de mon côté.
— A quelle heure on lui fixe le rendez-vous ?
— Il faut qu'il fasse encore jour pour aller dans le bois, je propose six heures du soir, ça nous laissera le temps de glaner.
— OK, je l'appelle.
— Mets le son !
Olivier composa le numéro récupéré par Margot et complété par Pauline. La réponse arriva rapidement.
« Ouais ? »
— Salut. C'est Enzo ?
« Ouais »
— Je t'appelle de la part de Thom, ça t'intéresse cinq cartouches de clopes à pas cher ?
« Ouais, des quoi ? »
— Marlboro, cinquante euros les cinq, alors ?
« Ouais putain. T'es où ? J'arrive tout de suite ! »
— Non, tout de suite je ne peux pas, pas avant six heures et il faut que tu viennes à Saint Thomas du lac. Tu connais la passerelle aux peupliers ?
« Ouais j'connais. »
— A partir de là, tu longes le grillage du nouveau cimetière et tu vas dans le bois. Tu fais environ trois cents mètres et tu verras une cabane en branches. Je t'attendrai là à six heures. C'est bon pour toi ?
« Ouais j'y serai. »
— N'oublie pas l'argent !
« Ouais, t'inquiète ! »

A six heures dix, Florian et Olivier, dissimulés à l'autre bout de la passerelle des peupliers, se posaient des questions.
— Tu crois qu'il a flairé un piège ? demanda Olivier.
— Je ne crois pas, tu as tout bien présenté, répondit Florian.
— Alors pourquoi il n'est pas là ?
Florian n'eut pas à chercher de réponse, une pétarade de fumée bleue arrivait sur le chemin des morilles interdit aux deux roues à moteur. Enzo s'arrêta avant le petit pont couvert, ôta son casque, attacha son engin et son casque contre le grillage du nouveau cimetière puis s'engagea dans la sente menant au bois. Les deux complices attendirent trente secondes avant de bouger. Olivier emprunta ensuite la même sente sur une vingtaine de mètres avant de faire signe à Florian que tout allait comme prévu. Florian sortit trois objets d'une de ses poches et s'accroupit à l'arrière du cyclomoteur. Son premier travail fini, il sortit de l'intérieur de son blouson une poche en plastique qu'il déchira et dont il versa le contenu dans le casque suspendu à l'antivol.
Ceci fait, après un regard circulaire qui lui indiqua que personne ne pouvait le voir, il se dézippa et arrosa l'intérieur du casque avec ses moyens naturels.
— Psitt, c'est bon, viens, on se tire et on se planque ! souffla-t-il à son copain.
Cinq minutes plus tard, Enzo furibard ressortit du bois.
« Ce connard m'a posé un lapin, bougonna-t-il, putain, c'est pas mon jour ! » Il arracha d’un geste énervé son casque du guidon et le colla sur sa tête sans regarder.
« Oh putain, qu'est-ce que c'est que cette embrouille ! » cria-t-il en sentant du liquide couler sur son visage et dans son cou. « Quel est le connard qui a fait ça ? Si je le trouve, il est mort ! »
Il ôta son casque d’un geste rageur et le balança sur la clôture du cimetière, frotta à pleines mains ses cheveux maculés pour en faire tomber les mégots. Toujours jurant, il déverrouilla l'antivol, chercha et récupéra son casque qu’il pota à ses narines, sentit ensuite ses mains.
« Putain, c'est pas de l'eau, c'est de la pisse ! Putain de putain ! Où qu’il est le connard... »
Il boitilla quelques pas sur le chemin des morilles, inspecta ensuite la passerelle des peupliers et finit par revenir vers son engin en écumant de rage.
Il fixa le casque à son guidon, sauta en selle et donna un coup de kick. Le moteur démarra et cala. Il recommença, le moteur toussa mais refusa de se lancer. « Merde ! » hurla-t-il encore.
Il descendit, poussa le deux-roues en courant, le moteur eut une nouvelle velléité de partir mais s'étouffa immédiatement.
« Putain de connard de merde ! C'est pas mon jour ! Dix bornes à pied, putain de putain ! »
Dans leur cachette, les deux amis se frappèrent les mains avec jubilation.
— Qu'est ce que tu as fait exactement à sa bécane ? demanda Olivier.
Florian sortit un tubercule de sa poche et dit « un petit cadeau pour son pot d'échappement » puis il chantonna : « lundi des patates, mardi des patates, mercredi des patates aussi ! »