VALENTIN ET COMPAGNIE

7. LEMOINE

Il était neuf heures du matin quand une voiture de gendarmerie s'arrêta devant la barrière d'entrée du camping. De l'arrière de cette voiture sortirent un officier au pull-over paré du galon à trois bandes blanches de capitaine et l'adjudant chef Lemoine, pull orné d'un unique galon blanc barré d’un trait rouge. Le soleil arrivait sur le camping et la journée promettait d'être radieuse. Les deux hommes se dirigèrent vers la réception.
— Vous désirez faire rentrer votre véhicule, messieurs ? demanda l'hôtesse d'accueil.
— Affirmatif, répondit le plus gradé.
La femme appuya sur le bouton de levage de la barrière. L'adjudant chef fit signe au chauffeur d'entrer et de rester au volant.
— Ce n'est pas pour camper je suppose, alors que puis-je faire pour vous messieurs ?
— Exposez la requête adjudant-chef, commanda le capitaine.
— Madame, nous désirons nous entretenir avec un jeune garçon installé chez vous, il se nomme Valentin Valmont. Voyez-vous de qui je veux parler ?
— Heu, non, personne à ce nom là...
— Montrez-moi la liste des entrées je vous prie.
— Regardez-vous même, dit la réceptionniste en faisant pivoter l'écran de son ordinateur.
— Montez dans la liste... Montez encore... Stop. Là, Marlin, c'est le nom de famille de son ami, dit l'adjudant-chef en se tournant vers le capitaine. Combien de personnes sur l'installation ? reprit-il en s'adressant à la femme.
— Un couple d'une quarantaine d'années et trois enfants, deux garçons d'environ treize ans et une fille de sept ans.
L'adjudant chef hocha la tête.
— Quel emplacement ?
— Je vous y conduis. Rien de grave j'espère ?
— Rien les concernant directement, rassurez-vous.
— C'est là, ce camping-car à capucine immatriculé 74.
— Merci, vous pouvez nous laisser, dit Lemoine en toquant à la porte du camping-car.
Le visage de Carine Marlin qui venait d'ouvrir la porte se décomposa.
— Que se passe-t-il ? Mon dieu, les enfants...
— Non, non, rassurez-vous, il ne leur est rien arrivé. Je suis l'adjudant chef Lemoine de la brigade de votre village et voici le capitaine Lapiaz responsable de ce secteur. Est-ce que le jeune Valentin Valmont est avec vous ?
— Il est sous la tente avec mon fils, je suppose qu'ils dorment encore. Qu'est-ce qu'il a fait ?
— Il n'est pas concerné directement mais nous pensons qu'il a pu voir quelque chose au cours de votre dernière randonnée et nous voulons son témoignage.
— Mon mari est au sanitaire, voulez-vous que je l'appelle ?
— En tant que responsable, il est préférable qu'il soit au courant, allez le chercher.
— N'aie pas peur Chloé, ces gendarmes sont gentils, tu peux rester au lit, je reviens tout de suite. Entrez dans le camion messieurs et asseyez-vous.
Stéphane Marlin finissait de frotter ses cheveux avec une serviette de toilette quand il revint avec Carine.
— Vous voulez parler à Valentin ? Je vais le réveiller.
Valentin avait encore les petits yeux quand, suivit par Florian, il entra dans le camping-car, mais à la vue de l'adjudant chef Lemoine son visage s'éclaira d'un grand sourire.
— Je crois que vous connaissez l'adjudant chef Lemoine, je suis le capitaine Lapiaz, asseyez-vous en face de nous les enfants, nous allons vous poser quelques questions. Tout d'abord, comment avez-vous été mis au courant de cette affaire de trafic de drogue ?
— Hein ? Un trafic de drogue ! s'exclama Stéphane resté debout dans l'embrasure de la porte. Vous n'y êtes pour rien j'espère !
— Mais non papa, rassure-toi. On va tout raconter. Vas-y toi Val.
— Tout a commencé quand je suis rentré d'Australie il y a cinq jours. Une carte postale de mon ami Pascal Boulot m'attendait. Elle venait de Châtel et mon copain me disait qu'il était ici en colonie de vacances et qu'il se passait des choses bizarres...

— ...voilà, c'est ainsi que nous avons découvert toute l'histoire, conclut Valentin.
— Comment votre ami a-t-il pu deviner ce trafic, comment pouvait-il savoir qu'il s'agissait de drogue ? questionna le capitaine soupçonneux.
— L'adjudant chef Lemoine a fait un exposé dans notre collège l'an dernier et nous a montré des échantillons. On se rappelle bien l'odeur de résine de cannabis et notre copain Pascal aussi. Il a retrouvé l'odeur dans un paquet que le moniteur leur demandait de transporter, expliqua Florian.
— Vous auriez pu m'en parler tout de même, s'insurgea le père de Florian.
— C'est vrai, mais nous étions captivés par l'aventure, nous pensions qu'il n'y avait pas de danger et...
— Il y a toujours danger quand il est question de drogue ! coupa le capitaine. Maintenant, il faut envisager la suite.
— Il faut les prendre sur le fait quand il vont faire leur échange, suggéra Florian.
— Bien entendu, approuva l'adjudant chef mais le problème se complique car ça va se passer à l’étranger, il va falloir faire intervenir la douane et la police suisse.
— Ceci est de mon ressort, expliqua le capitaine, fort heureusement nous entretenons de bonnes relations avec nos homologues helvétiques. Je vais leur exposer l'affaire d'urgence. Quand, grâce à vos renseignements, ils auront trouvé le colis que vous avez caché près du lac de Conche, ils n'hésiteront pas à établir une souricière. Le plan est le suivant : quand la voiture, l'Audi, entrera dans Morgins, ils devront établir un barrage sur la route pour empêcher tout demi-tour. De ce côté-ci de la frontière, nous établirons également un barrage. Toutes les autres routes se terminent en chemins de montagne donc constituent des pièges pour qui s'y engage pour tenter de s'échapper. Restera à connaître l'endroit exact de l'échange. Je pense que nos collègues helvétiques vont pister la voiture mais il reste encore des incertitudes quant au lieu de rendez-vous.
— Permettez mon capitaine ? intervint Valentin, mon ami Bouboule, heu Pascal Boulot fait partie du groupe de ce Max. Je peux lui demander de me tenir au courant par téléphone.
— Absolument exclus, aucun risque ne doit être pris. Ces trafiquants sont capables du pire ! Laissez-nous faire. Vous serez mis au courant de la suite des événements.
— Vous prendrez bien un café avant de partir ? proposa Carine.
— Hélas non, pas le temps, merci madame. Allons-y adjudant chef, il faut mettre le dispositif en place d’urgence.

— C'est donc pour mener votre petite enquête que vous teniez tant à venir à Châtel ! s'exclama Stéphane quand les gendarmes furent partis.
— Oui, pour savoir ce qui arrivait à notre copain Pascal car nous n’étions pas du tout certains qu’il s’agissait de drogue. Personnellement venir ici avec vous pour profiter de la montagne me plaisait beaucoup, répondit franchement Valentin.
— Quand je pense que toi Florian au lac de Conche tu t'es battu avec un trafiquant de drogue, un homme hyper dangereux ! s'inquiéta Carine rétrospectivement.
— Je lui ai collé un bon coup de pied parce qu'il a bousculé ma petite sœur, pas parce que c'est un trafiquant.
— Comme le demandent les gendarmes, maintenant vous allez oublier cette affaire, intervint Stéphane. Vous avez pris des risques considérables, en avez-vous conscience ? Contentez-vous à l'avenir des loisirs de vacances que vous offrent le camp et la région, nagez, marchez, promenez-vous, faites des activités, prenez des photos.
— OK p'pa. Qu'est-ce que tu veux faire ce matin Val ?
— J'ai lu dans un dépliant à la maison du tourisme qu'il y a près d'ici une source qui s'appelle l'eau rouge. C'est une eau ferrugineuse potable, j'ai envie d'aller voir et de goûter l'eau.
— Excellente idée les garçons. Je prépare votre petit déjeuner, ensuite vous pourrez y aller.

— C'est vraiment pour voir une source que tu as suggéré cette promenade à mes parents ? questionna Florian un peu dubitatif.
— En général, j'évite de mentir répondit Valentin, bon d'accord, je ne dis pas toujours tout, ajouta-t-il avec un sourire complice.
— Donc nous allons voir la source et... ?
— Et nous essayons d'entrer en contact avec Bouboule. Je pense d'ailleurs que c'est lui qui va nous faire signe, mais si à dix heures il ne s'est pas manifesté, j'essaierai de mon côté.
— Il est... dix heures moins dix, remarqua Florian en se retournant vers le cadran du clocher de l'église.
— Il faut franchir la Dranse, la source se trouve de l'autre côté. Descendons jusqu'à la passerelle.
— As-tu repéré le chalet de la colonie ?
— Oui, sur le plan, mais il faut éviter de te montrer dans le secteur car le moniteur te connaît de vue maintenant.
— De vue et de tibia ! s'amusa Florian.
Ils arrivaient à la passerelle franchissant le torrent quand Valentin arrêta Florian qui marchait devant.
— Stop Flo, mon iPhone vibre, j'ai un appel... C'est Bouboule ! dit-il en consultant le cadran de son appareil. Oui Bouboule ? Attends, je mets le haut-parleur pour Flo. Oui, nous ne sommes que tous les deux, tu peux parler sans crainte. Je commençais à me demander si tu allais nous donner signe de vie.
— Le mono a ramassé nos téléphones hier soir sous prétexte que certains jouent avec la nuit au lieu de dormir. Je pense plutôt que c’est pour vérifier les messages et les appels.
— Il n’avait pas les mots de passe pour faire ça, objecta Florian.
— Pas besoin de mot de passe tant que le téléphone reste allumé. Nous les avons récupérés à huit heures ce matin, juste avant que le mono parte en voiture.
— Ah, le mono est parti en voiture ce matin, à quelle heure ?
— Huit heures et demie.
— Il a donné un motif à son absence ?
— Ravitaillement.
— Dans un sens ce n'est pas faux.
— Il nous emmène à Morgins cet après-midi !
— Vous y êtes déjà allés, quelle raison a-t-il donnée pour y retourner ?
— Quartier libre en Suisse pour achat de souvenirs.
— Vous n'avez pas été punis Eva et toi ? demanda Florian en se penchant vers l'appareil de Valentin.
— Il n'a pas osé, il a sûrement eu peur que je demande des explications devant tout le monde et que les autres colons fassent bloc avec nous. Et vous, qu'avez-vous fait ?
— Hier nous avons pu subtiliser le paquet du sac d'Eva et le cacher dans la forêt vers le lac de Conche, continua Florian . Valentin a repéré son complice suisse dans une voiture.
— Comment se présente la suite de l'affaire ?
— Nous avons prévenu Lemoine qui a alerté un capitaine de gendarmerie. Ils vont préparer une souricière pour prendre ton moniteur et son complice en flagrant délit et les arrêter.
— Ça risque d'être intéressant la balade à Morgins ! Qu'est-ce que tu penses que je doive faire ?
— Tiens-nous au courant par texto de tout ce que tu vois, même si nous ne te répondons pas.
— D'accord. C'est quoi la voiture de l'autre ?
— Une Audi A6 gris métallisé. Qu'est-ce que vous faites ce matin ?
— Les autres monos, Christiane et les deux qui s'occupent des dix et onze ans organisent des jeux de ballon prisonnier et de balle en rond dernier vivant.
— OK, prépare ton smartphone pour l'envoi des textos, mets nos deux numéros en destinataires. Salut Bouboule.
— Salut Bouboule, cria Florian, bises à Eva !
— Sûr Flo ! Salut vous deux.
Les deux adolescents allaient enfin s'engager sur la passerelle quand un homme plutôt âgé, coiffé d’un béret noir, faux sur l'épaule, couffin pour pierre à aiguiser à la ceinture, suivi d'un chien noir au ventre blanc les croisa. Il s’agissait visiblement d’un paysan du terroir. Valentin ôta poliment sa casquette et demanda : — Bonjour monsieur, pouvez-vous nous indiquer le chemin qui mène à l'eau rouge s'il vous plaît ?
L'homme les regarda un temps en silence puis se décida :
— Z'êtes pas d'ici ?
— Non monsieur, nous sommes au camping.
— Ah... Z'êtes ben polis pour des étrangers.
— Mais nous sommes savoyards monsieur, intervint Florian.
— Oui... Étranger, ça veut dire « pas de la vallée ». Pour l'eau rouge, vous prenez ce sentier montant et au premier croisement, prenez vers la droite, c’est à cinq minutes.
— Merci monsieur, bonne journée.
— « Arvi don lo p'tious ». Hé attendez, voulez pas aller goûter aussi l'eau noire ?
— L'eau noire, c'est quoi ?
— Une autre source, l'eau contient une sorte de soufre. Elle sent un peu les œufs pourris mais elle est bonne pour la santé.
— Où se trouve-t-elle cette source ?
— En bas du village, prenez la route de Pré la Joux. Avant il y avait un petit panneau de bois pour indiquer son emplacement, je ne sais pas s’il y est encore, vous demanderez. C’est bien avant la cascade sur la gauche.
— Quelle cascade, monsieur ?
— Pas longtemps que vous êtes là, hum ? S'appelle la cascade de l'Essert.
— Nous irons sûrement voir tout ça, au revoir et merci beaucoup monsieur, conclut Valentin sentant à nouveau l'iPhone vibrer dans la poche de son bermuda.
L'homme repoussa son béret, hocha la tête en souriant puis fidèlement suivi par son chien, reprit son chemin vers le village. Quand il se fut éloigné, Valentin sortit son appareil.
— Un texto de Bouboule : Mono là.
— Tu lui réponds ?
— Seulement par ceci : parenthèse, deux points, x, parenthèse. (:x)
— Qu'est-ce ça signifie ?
— C'est comme ça que les gens s'exprimaient en bref avant les smartphones. Cela s'appelait un smiley, pour le déchiffrer, tu le regardes en penchant la tête à gauche. Celui-ci signifie bouche cousue.
— Tu crois que Bouboule comprendra ?
— Sûr, nous avons déjà discuté de ce système. Allons voir et boire l'eau rouge mon vieux. As-tu pris ta gourde pour en ramener à Chloé et accessoirement prouver que nous y sommes bien allés ?
— Yes, mon plus vieux, dans mon sac avec deux barres énergétiques !
— De circonstance ! Tu aimes bien avoir le dernier mot, n'est-ce pas ?
— Comme tout le monde, mais c'est en sport que j'y arrive le mieux.

— Alors, les jeunes, cette eau rouge ?
— J'en ai ramené p'pa, pour que vous la goûtiez. Passe-moi des verres Chloé.
— Elle est pas rouge ton eau, fit Chloé déçue, et elle a un drôle de goût.
— Oui, un goût de rouille, mais tu sais, là où elle coule, les pierres sont rouges, le tuyau est rouge et même l'herbe tout autour ! Cet après-midi avec Val nous allons voir une source d'eau noire que nous a indiquée un paysan du coin. Il a dit qu'elle sent les œufs pourris mais qu'on peut en boire quand même. Tu viens avec nous ?
— Beurk, non ! Je vais faire de la luge d’été avec papa et maman.
— Nous mangeons dehors, m’man ?
— Bien entendu par une si belle journée. Lavez-vous les mains et mettez la table.

Les bâtons de marche des deux amis sonnaient sur le revêtement de la route de Pré la Joux, Florian tout heureux chantait à tue-tête :
Va d’un bon pas, ne faiblis pas,
La route est ta meilleure amie mon gars,
Va d’un bon pas, ne faiblis pas,
C’est une amie comme il n’y en a pas !

Valentin, plus soucieux, relevait parfois le bas de son tee-shirt pour faire de l’ombre à l’écran de son smartphone, lequel affichait en agrandi une carte routière. Elle ne concernait pas la route qu’ils empruntaient mais une autre, celle reliant Châtel à la Suisse par le pas de Morgins. Il était quatorze heures et cinq minutes quand il reçut le premier texto de Bouboule, laconique, suffisant : « dept ». Dix minutes plus tard, une autre information lui parvint : « Vonnes »".
— Ils sont au niveau du lac de Vonnes, murmura-t-il.
— Je ne vois pas le panneau de l’eau noire, s’énerva un peu Florian, c’est probablement encore plus loin, continuons la route. Et il reprit d’une voix qui de temps en temps déraillait :
Elle descend de la montagne à cheval,
Elle descend de la montagne à cheval...

Entraîné presque involontairement par l’enthousiasme de son ami, Valentin, toujours téléphone dans une main, marchait en suivant le rythme impulsé par la chanson de Florian. A quatorze heures vingt cinq, l’arrivée d’un autre message fit de nouveau vibrer son appareil : « eping a6 tut tut ».
— Arrête-toi un peu Flo...
— Quoi ? Je chante mal ?
— Non mais ce n’est pas la question. Arrêtons un instant de marcher. Je viens de recevoir un nouveau message de Bouboule que je dois essayer de comprendre.
— Montre !
— Valentin présenta l’écran à son ami et ôta sa casquette pour lui faire de l’ombre.
— Qu’est-ce que c’est que ce charabia !
— Son dernier SMS d’il y a un peu plus de dix minutes indiquait qu’ils étaient au niveau du lac de Vonnes, regarde, c’est là sur la carte...
Valentin relança son navigateur qui avait gardé le plan, ...donc maintenant ils sont probablement ici, dit-il en pointant un lacet de la route. C’est ce qu’il veut dire par eping. Il écrit en marchant donc il abrège, il veut dire épingle à cheveux.
— Tu as probablement raison, mais la suite est incompréhensible, a6, c’est quoi ?
— La voiture du « correspondant » du moniteur est une Audi A6.
— Pourquoi tut tut ?
— Elle a klaxonné !
— Ben oui, je ne suis pas gogol, pourquoi a-t-elle klaxonné ?
— Quand est-ce qu’une voiture klaxonne ?
— Ben heu, pour engueuler quelqu’un.
Valentin se mit à rire de la réaction spontanée de son ami.
— Je dirais plutôt pour avertir quand on arrive dans un virage sans visibilité ou pour demander le passage ou encore pour faire coucou à quelqu’un. S’il s’agit du complice, il a voulu dire au moniteur qu’il arrivait, mais était-ce lui ? Il faut que je demande à Bouboule la couleur de cette voiture.
Valentin n’eut pas à le faire, une nouvelle vibration lui fit regarder le fil des textos de Bouboule.
— Regarde, il nous envoie une photo.
— Ouais, l’arrière d’une bagnole, zoome un peu...
— Audi A6 grise, plaque suisse du canton du Valais, c’est lui, et comme Bouboule a photographié l’arrière, c’est qu’elle se dirige vers la Suisse et non qu’elle en vient. Il devait selon toute logique rejoindre Morgins par la Suisse et là il est en France... Il faut que j’avertisse Lemoine du changement de scénario pour qu’il prévienne ses homologues helvétiques.
— En bon français, tu veux dire que tu dois avertir les flics ?
— C’est une autre façon de parler... répondit Valentin avec un sourire en coin. Je transfère la photo de Bouboule avec comme seul commentaire : « cette voiture va entrer en Suisse par le pas de Morgins ».
— Il comprendra ?
— Oui car je lui ai déjà envoyé une photo de l’Audi prise au lac de Conche. Attend, un autre message arrive, je te lis : « pas front ». — Qu’est-ce qu’il veut dire encore ? Ah oui, passage de la frontière.
— Ou Pas de Morgins puis frontière, ce qui revient au même. Dans un quart d’heure ils seront dans le village suisse, c’est alors que les affaires vont se corser. Je me demande ce que va faire l’adjudant, je crois qu’il ne peut pas intervenir à l’étranger, il ne peut qu’avertir.
— Et nous ?
— Et bien nous cherchons une source et nous ne l’avons pas trouvée il semble bien qu’il n’y ait plus de panneau. La source s’est peut-être perdue faute d’entretien. Il faudrait trouver un vieux du pays pour nous montrer.
— Bah, tu sais, voir de l’eau qui pue, ça ne me branche pas plus que ça, continuons plutôt vers la cascade, ajouta Florian en entonnant :
Ma poule n’a plus que vingt neuf poulets,
Ma poule n’a plus que vingt neuf poulets,
Elle en a eu tren-en-te, allongeons la jam-am-be,
Allongeons la jambe la jambe car la route est lo-on-gue...

Ma poule n’a plus que vingt huit poulets...

— Tu en connais beaucoup comme ça ? se moqua Valentin.
— Oui, non, je ne sais pas exactement, c’est mon cousin qui est beaucoup allé en colo qui me les a appris.
— Apprises !
— Toi tu vas devenir prof si tu continues.
— Je ne crois pas, pas envie de me coltiner des Clébar ou des Thénardier toute ma vie.
— Ouais, ces deux là à la rentrée, il ne faudra pas qu’ils me cherchent...
— Attends, j’ai un appel, c’est Bouboule. Oui mon vieux ? Absolument, je suis avec Flo et c’est tout, Ah, ça y est, vous êtes en quartier libre, je m’en doutais vu que tu téléphones directement. Combien de temps ? Une demi-heure. Qu’est-ce que tu fais ? Tu suis le mono... Hé, Pascal, pas de trop près, il ne doit pas te repérer, il doit toujours ignorer l’identité de ceux qui l’ont fait prendre. Non, ce n’est pas Lemoine qui va agir, ce sont les Suisses. Attends une seconde, je mets le son pour Florian, vas-y, tu peux parler.
— Il ne pourra pas me repérer, j’ai ôté mon foulard et je me planque. Il est environ cent mètres devant moi, il se dirige vers le parking des remontées mécaniques, il regarde à droite et à gauche, il se retourne...
— Il peut te voir ? cria Florian vers l’appareil de Valentin.
— Je ne crois pas, je suis devant la vitrine d’un magasin d’articles de montagne et je lui tourne le dos, je le vois dans le reflet de la vitre. Il se dirige vers la grosse Audi.
— Tu vois des policiers dans les environs ?
— Non, juste des touristes avec des bâtons et des sacs à dos. Ça y est, le mono entre dans la bagnole. Attendez, une voiture blanche et orange entre sur le parking, je crois que c’est une voiture de police, oui, c’est marqué police sur le côté, elle bloque l’entrée. Une autre maintenant, elle bloque la sortie. Des policiers sortent des voitures, ils se dirigent vers l’Audi. Je les filme ?
— Non Bouboule, mets toi à l’abri, cria Florian.
— Oui, t’inquiète, là où je suis, je ne crains rien. Je crois qu’un policier vient de frapper à la vitre de l’Audi. Oh, p... le mono vient d’ouvrir la portière de son côté et il fonce. Les policiers ont sorti leurs pistolets... Ils crient halte ! Waouh, comme à la télé ! Ça y est, le mono s’arrête, il lève les bras, il dit : je n’ai rien fait ! Qu’est-ce que vous me voulez ? Je suis français. Pourquoi vous m’arrêtez ?
— Ils lui passent les menottes ?
— Non, il râle mais il se laisse emmener vers une voiture de police.
— Et l’autre type ?
— Il est toujours dans l’Audi, quatre policiers l’entourent. J’ai envie de m’approcher pour mieux voir.
— Non Bouboule, c’est extrêmement dangereux. De toute façon la police ne te laissera pas approcher, argumenta Valentin.
— Le mec sort de la bagnole avec les mains en l’air, ils l’emmènent dans l’autre voiture de police. Ils s’en vont ! Et nous, alors, qu’est-ce qu’on va faire ? On ne pourra pas rentrer, le mono nous a expliqué que des mineurs non accompagnés d’un adulte ne peuvent pas franchir la frontière !
— Là, il avait sûrement raison. Vous avez encore combien de temps de quartier libre ?
— Un quart d’heure à peu près. Nous avons rendez-vous à quatre heures.
— Quel est le lieu du rendez-vous ?
— Devant le Carillon de la paix près de l’église.
— OK, soyez tous au point de rassemblement et attendez. Je contacte Lemoine. Je te rappelle.
Valentin coupa la communication et se mit à rédiger : « Moniteur arrêté. Avez-vous pensé à rapatrier les colons ? Mon ami Pascal s’inquiète. ». La réponse arriva quelques minutes après sous forme d’appel téléphonique.
— Allô Valentin ? Où es-tu ?
— A la cascade de l’Essert, à Châtel, mon adjudant chef.
— Tu m’as fait peur, j’ai cru que... Comment sais-tu que les colons sont seuls en Suisse ?
— Pascal Boulot m’a appelé.
— Ah... Il a tout vu ? Il t’a tout raconté ?
— J’ai bien peur que oui.
— Vous êtes incorrigibles ! Pour ton ami, pas d’inquiétude à avoir Valentin, je vais les récupérer moi-même, en tant que civil bien entendu. Mon brigadier va me conduire à la frontière et je rentrerai à pied avec eux, cela me fera faire un peu d’exercice. — Vous savez à quel endroit les retrouver ?
— Non, mais le village n’est pas si grand...
Allez directement au Carillon de la paix près de l’église, à seize heures. En plus vous aurez droit à un petit concert de cloches pour votre peine. Heu, mon adjudant, n’oubliez pas que c’est grâce à Boub... heu à Pascal que vous avez pu réussir ce coup là !