VALENTIN ET SES COPAINS

11. FEU DE CAMP

« Avez-vous été intéressés par la visite de la fruitière ? » demanda madame Chevallier, revenue de la ville.
— Oui. Bof. Un peu. Ouais. Ça va...
— Ce n'est pas l'enthousiasme.
— On avait trop mal aux jambes, madame.
— Ça sentait le suri, beurk !
— Et le moisi dans la cave.
— Rien de plus positif ?
Quentin leva une main.
— Je trouve que c'était intéressant de suivre tout le processus de fabrication, de la traite des vaches au fromage fini.
— Qui est d'accord avec cet avis ?
Une dizaine de mains se levèrent.
— Ah, quand même !
— Moi j'ai bien aimé la dégustation à la fin de la visite. Elle est vachement bonne cette tome des Bauges, remarqua Bouboule tout sourire.
— Vachement ? s'amusa Mathilde.
— Meuh oui !
— Je suis d'accord avec toi, Pascal, appuya la professeure. Bon, à qui le privilège d'allumer le feu de camp ?
— Moi m'dame ! dit tout de suite Tony en levant les deux bras.
Valentin leva une main et attendit la réaction de madame Chevallier.
— Encore toi ! Tu veux peut-être nous refaire le coup des arborigènes, rigola son rival.
Valentin méprisa la remarque et suggéra :
— Je propose que ce soit Gilles. Il a eu une journée pas terrible avec la blessure de son amie...
— De sa chérie ! lança Clément, déclenchant quelques murmures et sourires dans l'assemblée des élèves assis autour du bois savamment empilé pour le feu.
— Je pense qu'on peut lui faire ce petit plaisir, continua Valentin imperturbable.
— Ouais, toi tu cherches toujours à placer tes copains.
— Non Tony, je cherche à faire plaisir à ceux qui n'hésitent pas à rendre service. Hier, c'est Gilles qui a appelé les secours pendant que nous nous occupions du chauffeur, aujourd'hui c'est encore lui qui, avec madame Chevallier, est allé chercher la Jeep pour descendre Lucie. Tu ne t'es pas proposé que je sache.
— Que je sache ! Comment il parle celui-là ! Ça ne lui donne aucun avantage sur nous !
— Laisse tomber, Valentin, ne discute pas avec ce mec qui ne sait pas ce que ça veut dire : «  les autres », commenta Gilles. Moi je propose Eva.
— Pourquoi elle ? s'entêta Tony.
— Pourquoi pas elle, répliqua aussitôt Gilles. Qui est contre ?
Seuls Clément et Tony levèrent la main.
— Adopté à la majorité. Eva, à toi l'honneur.
Sur l'allumette d'Eva, le papier puis les brindilles s'enflammèrent. Bientôt le feu crépita et gagna le sommet des bûches disposées en pyramide. Une agréable chaleur réchauffa l'ambiance, éloigna la fraîcheur de la soirée savoyarde. La magie du feu opéra. Assis en cercle à distance des étincelles, visages illuminés, les adolescents tendaient les mains vers la chaleur, regardaient en silence la danse toujours renouvelée des flammes.
— Géniale ton idée de faire voter à l'envers, murmura Valentin à l'oreille de son ami.
— C'est mon père qui m'a appris ça. Il dit que quand tu veux faire adopter ton avis par un groupe, tu fais voter en demandant d'abord les contres. Ça marche presque à tous les coups, les gens n'osent pas se déclarer contre car souvent ils n'ont pas réfléchi au problème donc ils sont considérés comme étant pour. Tu as vu, ça a marché pour Eva.
— Super, je retiens la méthode.

— Qu'est-ce qu'on fait maintenant, on regarde le feu et puis c'est tout ? s'ennuya Romuald.
— Pourquoi pas, répondit madame Chevallier, le feu est un spectacle magique lorsqu'il est maîtrisé. Que nous proposes-tu ?
— On pourrait raconter des histoires marrantes, proposa Tony.
— Personnellement, je préférerais que nous chantions, proposa Mathilde, des chansons sur la nuit, le groupe, l'amitié...
— Très bien, coupa Valentin, qui est contre ? Personne ? Adopté à l'unanimité, conclut-il en faisant un clin d’œil à son ami Gilles.
— Qui veut commencer ? demanda la professeure d'histoire.
— Je connais une chanson que fredonne toujours mon grand-père. A force de l'entendre, j'ai fini par retenir les paroles, expliqua Quentin, je veux bien essayer de la chanter, mais je ne veux pas que vous vous moquiez de moi.
— Personne ne se moquera de toi, Quentin. Si quelqu'un le fait, il sera obligé de chanter juste après toi, rassura la professeure.
— Bon, je me lance, juste deux couplets et le refrain.
Quentin s'éclaircit la voix, fit une lente vocalise sur A pour trouver le ton juste et entonna d'une voix claire et haut perchée :

Amis l'univers nous envie
Nos cœurs sont plus clairs que le jour,
Allons au devant de la vie
Allons au devant de l'amour.

Debout amis, chantons au vent, debout amis...
Il va vers le soleil levant notre pays.

Dans leur triomphante allégresse,
Les jeunes s'élancent en chantant,
Bientôt une nouvelle jeunesse,
Viendra au devant de nos rangs

Debout amis, chantons au vent, debout amis...
Il va vers le soleil levant notre pays.


— Très bien Quentin, très joliment interprété, bravo, félicita madame Chevallier. Sais-tu que cette chanson a près de cent ans ?
— Mon grand-père est âgé mais il n'a pas cent ans !
— Il a dû l'apprendre de son propre père. C'est une chanson qui date des grands mouvements ouvriers des années trente. Les paroles que tu a chantées sont un peu modifiées par rapport aux originales, mais c'est très bien comme ça. Je vous signale que la musique est d'un grand compositeur russe nommé Dimitri Chostakovitch.
— Si c'est pour entendre des vieilleries, je préfère aller me coucher, décréta Tony. Tu viens Clem ?
— Et bien bonne nuit à tous les deux, souhaita monsieur Doucet qui venait de se joindre au groupe.
— Qui veut prendre la suite ? demanda madame Chevallier.
— Je veux bien essayer, osa Adrien Picot, d'habitude timide et silencieux. Ma chanson s'appelle « Ensemble », je l'ai apprise en colo.

Ensemble nous avons marché,
Marché le long des sentes,
Ensemble nous avons glané,
Des fleurs au creux des pentes.

Ensemble, ensemble,
Notre devise est dans ce mot,
Ensemble, tout semble plus beau.

Ensemble, nous avons gémi,
Sous le lourd sac qui brise,
Ensemble nous avons frémi,
Au baiser de la brise.


— Bravo Adrien, jolie chanson de circonstance après notre excursion de ce matin. Compliments pour cet à-propos, félicita le prof de gym.
— Qui veut prendre la suite ?
— A votre tour monsieur ! dit Florian.
« Le prof, un' chanson ! Le prof, un' chanson ! Le prof, une chanson ! »
— Bon , je vais essayer mais soyez indulgents. Je vous demande de reprendre le refrain en chœur avec moi.
Monsieur Doucet toussa plusieurs fois, marmonna un début de parole puis attaqua d'une belle voix de baryton :

Sont les filles de La Rochelle
Ont armé un bâtiment,
Ont armé un bâtiment,
Pour aller faire la course
Dedans les mers du Levant.

Ah! la feuille s'envole, s'envole
Ah! la feuille s'envole au vent.

La grande vergue est en ivoire
Les poulies en diamant,
Les poulies en diamant,
La grand-voile est en dentelle
La misaine en satin blanc.

Les cordages du navire
Sont de fils d'or et d'argent,
Sont de fils d'or et d'argent,
Et la coque est en bois rouge
Travaillé fort proprement.

Il est parti vent arrière
Il reviendra vent devant,
Il reviendra vent devant,
Il reviendra jeter l'ancre
Dans le port des bons enfants.


— Bravo monsieur, vous chantez bien, complimenta Mathide.
— Merci. Et toi tu veux bien nous chanter quelque chose ?
— Je vais essayer d'interpréter « La nuit de Rameau » :
Mathilde se recueillit quelques instants, ferma les yeux, prit lentement une longue inspiration et commença :

Ô Nuit, qu'il est profond ton silence,
Quand les étoiles d'or scintillent dans les cieux,
J'aime ton manteau radieux,
Ton calme est infini, ta splendeur est immense,
Ton calme est infini, ta splendeur est immense.


Un silence quasi monacal suivit la prestation de Mathilde. Sa voix pure, légère, cristalline avait subjugué ses camarades. Personne n'osa rompre l'envoûtement qui suivit sa dernière note tant la divine mélodie avait pénétré les têtes et les cœurs des adolescents.
Ce fut madame Chevallier qui finit par annoncer :
— Je crois que nous allons rester sur cette magnifique interprétation de Mathilde. Demain, c'est le départ. Lever à sept heures, toilette, petit déjeuner, nettoyage et rangement du matériel puis pliage des tentes et là, ce n'est pas gagné, vous verrez ! L'autocar de retour partira à dix heures. Monsieur Doucet et moi nous occupons d'éteindre le feu. Retirez-vous dans vos appartements et bonne nuit à tous.

— Quelle belle voix elle a notre Mathilde, j'étais envoûté, confessa Valentin.
— Et si tu savais comme elle joue bien du violon ! Tu n'étais pas encore arrivé au collège quand elle a fait son exposé et sa démonstration avec la Lorelei, c'était superbe.
— Les autres aussi s'en sont bien tirés, Quentin et Adrien. Je ne les aurais pas cru capables de se produire en public, je les croyais renfermés, timides.
— Thénardier et Clébar ont raté ça, les nuls !
— As-tu des nouvelles de Lucie ?
— Pas pour l'instant. La réception est tellement mauvaise ici. Attends, je réessaie... Ça rame ! Ah, je crois que j'ai un SMS… Oui, c'est de Lucie, attends, je te lis : Péroné cassé mais ça va G un plâtre Bisou BJ a Val.
— Elle est sympa de penser à moi.
— Oui, elle est super gentille et je la trouve de plus en plus belle.
— C'est sûrement vrai, elle est lumineuse. Allez, je dors, fais de beaux rêves... de lumière !
— Pourquoi tu dis ça ?
— Lucie, Luce, la lumière ! Treize décembre, le jour de la sainte Lucie, c'est la fête de la lumière, tu ne le savais pas ?
— Non, pourquoi ce jour-là ?
— Parce que le treize décembre, dans l'hémisphère nord, le jour rallonge de quelques secondes le soir.