VALENTIN ET SES COPAINS

12. UN COMMERCE PARTICULIER

« Tu peux me prêter un euro Valentin ? » demanda Olivier.
— Oui, tiens. Qu'est-ce que tu veux acheter ?
— C'est un secret, enfin presque ! Si ça vaut le coup, je te filerai le tuyau, tu pourras toi aussi en profiter.
— Profiter de quoi ?
— Mystère je te dis !
— Et nos copains pourront aussi en bénéficier ?
— Peut-être mais chacun son tour.
— Tu as des secrets pour nous maintenant ? Ce n’est pas ton habitude.
— Ne t’inquiète pas, je ne suis pas du genre à oublier mes amis, dit Olivier en souriant d’un air bizarre avant de s’éloigner dans le cour de récréation.
Dos tourné à son copain, Valentin, sans en donner l’air, le surveillait dans l’écran miroir de son smartphone éteint, tout en faisant semblant de tapoter. Il remarqua qu’Olivier se retournait fréquemment vers lui avant d’aborder une fille que Valentin avait déjà repérée à cause de son air triste et de ses cheveux blonds coupés au carré. Dans son miroir improvisé, il vit la fille se diriger vers l’entrée du bâtiment principal suivie à distance par Olivier. Quatre minutes après, ils réapparaissaient et se séparaient. Valentin allait aborder son ami quand la sonnerie de reprise des cours stridula. Il décida donc de remettre à plus tard sa demande d’explication.

Le lendemain, Olivier avisa Valentin lui tendit une pièce en lui disant :
— Tiens, voilà ton euro, merci de m’avoir dépanné.
— Tu l’as dépensé à bon escient au moins ? demanda-t-il, l’air interrogateur et un peu ironique. Tu as fait un bon achat ? Je peux voir ?
— Tu peux, à condition d’avoir un euro.
— Alors montre, puisque j’ai une la pièce que tu viens de me rendre.
— Ce n’est pas moi qui montre, répondit Olivier d’un air sibyllin.
— Alors explique, pressa Valentin.
— Avec ton euro, tu vas voir Margot, tu sais la fille de cinquième B qui a des cheveux blonds raides coupés au carré. Tu lui montre ta pièce, c’est tout ce que tu as à faire.
— Qu’est-ce qu’elle vend ?
— Quelque chose d’intéressant, tu verras, continua Olivier avec un drôle de sourire, moqueur, complice, ironique, conspirateur.
— Alors j’y vais ?
Olivier sortit son portable, consulta l’heure et répondit :
— C’est bon, il reste encore cinq minutes, tu as le temps, à toi de jouer.
Valentin se dirigea vers Margot et lui fit voir sa pièce. La fille le regarda un instant en silence, prit la pièce et dit :
— Suis-moi à dix mètres.
Elle se dirigea vers le bâtiment des salles de classe et avança vers les toilettes des filles où elle entra. Valentin suivit mais s’arrêta à la porte.
— Tu viens ou non ?
Valentin regarda le couloir désert puis entra. La fille ferma la porte, s’y adossa. Elle déboutonna, dézippa puis baissa son jean, fit ensuite glisser son slip jusqu’à ses genoux. Valentin interloqué baissa instinctivement les yeux vers l’intimité de la fille. Margot resta ainsi silencieuse quelques secondes puis se rajusta prestement.
— Je sors d’abord, si je t’appelle c’est qu’il n’y a personne, tu pourras sortir. Décontenancé, Valentin ne répondit pas. Il n’avait pas prononcé un mot.

Arrivé dans la cour, Olivier qui le guettait lui demanda, d’un air goguenard :
— Alors, qu’est-ce que tu en dis ?
La sonnerie de fin de récréation dispensa Valentin de répondre immédiatement. Olivier revint à la charge à la sortie de midi.
— Tu as aimé ma surprise ?
— Qu’est-ce que tu en penses, toi ?
— C’était... disons intéressant, je n’ai pas de frangine et n’ai pas l’habitude de voir ça en vrai.
— Peut-être, mais en réalité ce n’est pas ce que je te demandais, ma question était plutôt par rapport à Margot.
— Elle n’est pas mal malgré son air triste.
— Ce n’est pas encore sur ce plan là que je me place. En fait je veux ton avis sur le pourquoi : pourquoi fait-elle cela ?
— Ben pour avoir de la thune !
— Oui, mais pourquoi ?
— Tu m’embêtes un peu avec tes « pourquoi ». Ça ne t’a pas plu ?
— Je suis très embêté. D’un côté le garçon que je suis ne demande qu’à regarder mais je suis triste pour elle. A-t-elle besoin d’en arriver là pour avoir quelques euros ? Ne me dis pas qu’elle le fait par plaisir, tu as vu sa tête ?
— Euh, non, ce n’est pas sa tête que j’ai regardée.
— J’aimerais beaucoup discuter avec elle. Sais-tu si elle a des amies dans le collège ?
— Elle est toujours toute seule. En récré, elle est souvent adossée à ce grand peuplier, occupée à rien, à regarder le ciel.
— Je vais l’attendre à la sortie de quatre heures et tenter de discuter avec elle.
— Elle va croire que tu veux recommencer ou en avoir plus.
— Comment as-tu été mis au courant de son petit commerce ?
— J’ai entendu par hasard deux mecs de sa classe en parler.
— Est-ce que tu as mis au courant quelqu’un d’autre que moi ?
— Non, tu es le premier.
— Et définitivement le seul, je te le demande comme un service.
— Si tu veux, mais c’est un peu égoïste, non ?
— Si tu avais une sœur, tu accepterais qu’elle fasse cela ?
— Sûrement pas !
— D’accord avec toi, alors cette Margot, nous allons l’adopter et en faire notre sœur ! Plus personne ne doit être au courant. Es-tu partant ?
— Finalement oui. Mais comment s’y prendre ?
— Lui parler, la dissuader, la convaincre, l’aider.
— Veux-tu que je sois avec toi à quatre heures ?
— Non, pas dans un premier temps. Je ne sais pas bien comment je vais faire, je m’adapterai à ses réponses. Tu vois, j’ai l’impression que c’est une pauvre fille et j’ai envie de l’aider.

— Margot ! Margot, je peux te parler ? héla Valentin.
— Encore toi, qu’est-ce que tu veux ?
Valentin sortit un billet de cinq euros de son porte-feuille en toile et le tendit à la fille. Elle prit machinalement le billet, regarda Valentin d’un air étonné, sans sourire.
— Avec ça tu as droit à cinq séances, rien de plus, dit-elle.
— Mais non Margot, je ne veux pas regarder...
— Non, on ne touche pas, reprends ton billet.
— Tu te trompes, je ne veux rien d’autre que discuter un peu avec toi, tu veux bien ? répondit Valentin en mettant ses mains dans les poches pour éviter de reprendre le billet.
— Qu’est-ce que tu veux savoir ? Pourquoi tu me payes alors ?
— Où est-ce que tu habites ?
— Dans les HLM.
— C’est sur mon chemin, mentit Valentin, marchons ensemble, tu veux bien ?
— S’il n’y a que ça pour te faire plaisir...
— Je m’appelle Valentin. Tu sais, ce matin quand je t’ai donné un euro, je ne savais pas que c’était pour cela. Un de mes copains m’a dit qu’en te donnant une pièce, j’aurais une belle surprise, mais je ne voulais pas que tu t’humilies pour moi.
— Tu regrettes ? Tu veux que je te rende tes sous ?
— Je ne regrette pas vraiment, tu es plutôt une jolie fille ; ce que je regrette c’est que tu te sentes obligée d’agir comme tu le fais et que je t’y ai incitée. Pourquoi fais-tu cela, Margot ? Quelqu’un t’oblige ?
— Personne ne m’oblige. C’est pour avoir un peu d’argent à moi.
— Ta mère ne te donne pas d’argent de poche ?
Deux larmes roulèrent sur les joues pâles de la fille.
— Ma mère, elle est là-haut... murmura-t-elle en levant les yeux vers le ciel.
— Oh, pardonne-moi, Margot, je ne savais pas. Ton père est pauvre je suppose.
— Après la mort de maman, il a fait une dépression et il a perdu son travail.
— Je comprends que tu ais l’air triste. Tu n’as pas d’amies ?
— Personne ne veux s’afficher avec une fille comme moi dans ma classe. Les gens n’aiment pas les pauvres.
— Tu n’as pas d’autre moyen de gagner un peu d’argent que de... Cela ne te gênes pas de montrer...
— Je m’en fous.
— Comment ça va dans ta classe ? Tu as des résultats ?
— S’il y avait une place après la dernière, ce serait la mienne. Ils vont me faire redoubler, alors...
— Tu aimerais avoir des copains, des copines, un peu d’aide, être moins seule ?
— Demande plutôt à un aveugle s’il veut voir ! Je suis arrivée, salut.
— Attends un instant Margot, promets-moi de ne plus faire ça.
La fille regarda Valentin d’un air bizarre puis haussa les épaules. — Salut.