VALENTIN ET SES COPAINS

15. SOLIDARITÉ

Sur le chemin du retour, Valentin décida d’accompagner Mathilde jusque chez elle pour faire le point.
— Vous avez réussi à tout étudier ? Elle apprend facilement ? Elle a de la mémoire ?
— En tout cas elle y met de la bonne volonté. Je ne sais pas ce qu’elle va retenir mais je crois que demain elle va aller au collège avec moins de réticence. Et toi, comment s’est passé ton entrevue avec son père ?
— Il s’est montré d’abord un peu bourru et défaitiste mais petit à petit, je crois que j’ai réussi à le convaincre d’essayer de se reprendre en main. L’argument qui a fait mouche par deux fois, c’est quand je lui ai parlé de Margot, qu’il fallait qu’il s’en sorte pour elle. C’est loin d’être gagné mais il y a un espoir. C’est vrai que ce n’est pas simple de créer une petite entreprise mais il est d’accord pour commencer par des petits boulots de services aux domiciles des gens : tonte des pelouses, taille des végétaux, petites réparations, entretien de matériel. Je vais imprimer des petites annonces pour le faire connaître, il en faut à peu près cinq cents.
— Tu vas te ruiner en encre d’imprimante !
— Pas tant que ça. A raison de huit annonces par feuille, cela fait un peu plus de soixante feuilles. Je compte sur les copains pour les distribuer dans les boites à lettres des villas. Tu peux encore te libérer demain soir ?
— Pas de problème. Je vais prévoir un quadrillage de la commune et affecter un secteur à chacun, ça te simplifiera le travail.
— J’aimerais que nous nous réunissions tous à la récré demain matin pour mettre au point la deuxième partie de mon plan de sauvetage.
— Qu’est-ce que tu vas encore nous sortir ?
— Oh, une idée comme ça... Tu as entendu ce que je lui ai dit en partant ?
— Qu’il allait recevoir du courrier. A la suite de ces petites annonces je suppose.
— Non, je n’indique pas son adresse dans l’annonce. Je vous explique tout demain.

Le lendemain, à la récréation de dix heures, personne ne manquait à l’invitation de Valentin. Plus sérieux que d’habitude, celui-ci entra directement dans le vif du sujet :
— Salut à vous tous, les amis. Je me suis lancé dans une entreprise dont la réussite est loin d’être certaine. Ce serait pourtant formidable d’y arriver. Il y a deux volets à mon plan, peux-tu expliquer la première partie Mathilde ?
— Bon, vous connaissez Valentin, dès qu’il voit un chat perdu, il faut qu’il fasse quelque chose pour lui. En ce moment, son sauvetage, c’est une fille, même pas de notre classe. Il faut dire qu’elle est dans une situation peu enviable, sa mère est décédée il y a six mois, son père est au chômage, ils n’ont pas le sou, plus envie de rien, elle est nulle en classe et n’a pas d’amis, bref, Valentin a décidé de les aider et je suis d’accord avec lui.
— Nous aussi et Florian également, dit Bouboule en mettant le bras sur les épaules d’Eva.
— C’est vrai, vous êtes partant depuis le début ou presque.
— C’est qui cette fille, tu nous la présentes ? demanda Olivier.
— C’est un peu toi qui me l’a présentée l’autre jour, tu sais la fille blonde aux cheveux raides... intervint Valentin.
Olivier rougit et s’agita, très mal à l’aise.
— Du calme Olive, dès qu’elle sera là, tu lui diras un grand bonjour en lui faisant deux bises et tout sera dit.
— Tu nous la présentes ou pas ? demanda Pauline.
— Oui, va la chercher, appuya Gilles approuvé de la tête par Lucie.
— Tu veux bien y aller Mathilde ? Regarde, elle a retrouvé son peuplier favori.
— J’y vais.
— Elle s’appelle Margot, continua Valentin. Avec Florian, Eva et Bouboule, nous avons commencé à l’intégrer. Mathilde l’a déjà aidée pour ses devoirs de math et d’anglais et nous avons aussi décidé d’aider son père à retrouver du travail. Êtes-vous d’accord, voulez-vous vous joindre à nous ?
— Toujours prêt et à vos ordres, mon capitaine ! fit Gilles.
— Je penses que c’est pour une bonne cause, alors je marche, approuva Pauline.
— Lucie ?
— D’accord aussi.
— Olivier ?
— Oui, d’autant plus que...
Mathilde tirant par la main une Margot intimidée revint vers le groupe, sauvant Olivier de l’embarras. Il se leva et appuya deux bises sur les joues pâles de la fille, imité immédiatement par Pauline, Lucie et Gilles.
— Bienvenue dans notre cercle, dit chaleureusement ce dernier. Tu peux demander n’importe quoi, nous serons toujours là.
— Nous sommes au courant de ta situation et nous allons t’aider, dit Pauline, maternelle.
— Vous êtes tous très gentils avec moi, jamais je ne pourrai vous rendre ce que vous faites. Mathilde, je veux te dire que j’ai eu un dix sur vingt en math, le prof n’en revenait pas, c’est la première fois que je dépasse cinq.
— Ton père va être content ! appuya Valentin. Écoute, nous avons tous un point plus ou moins fort pour te soutenir, Mathilde a pris les maths, moi je peux la relayer en anglais.
— Tu ne peux pas tomber mieux Margot, il parle l’anglais mieux que le français et ce n’est pas peu dire, renseigna Gilles.
— Moi je suis bonne en orthographe et grammaire, dit Eva.
— Florian et moi, nous serons tes gardes du corps, affirma Olivier, si quelqu’un t’embêtes, tu nous le dis et tu peux être sûre qu’il ne recommencera pas.
— Lucie et moi, on aime bien les sciences, on peut t’aider en SVT, proposa Gilles.
— N’hésite jamais à nous demander, appuya Bouboule.
— Moi, je vais t’aider à t’habiller, j’ai un stock d’habits encore en bon état que je ne peux plus mettre, je suis sûre qu’ils doivent t’aller proposa Pauline.
— Qu’est-ce que tu fais Margot, tu pleures ? dit Olivier en mettant le bras sur les épaules de la jeune fille. Pourquoi ?
— Parce que vous êtes tous trop gentils, je n’ai pas l’habitude, dit-elle en reniflant.
— La sonnerie ! C’est l’heure, les amis. Rendez-vous ici après la cantine, essayez de manger au premier service.
— Je ne serai pas là puisque je mange chez moi le midi, regretta Pauline, mais je suis d’accord d’avance avec toutes vos décisions. Gilles me tiendra au courant ce soir.

— Bon, les amis, je vous explique la suite de mon plan. Il fallait d’abord redonner un peu de joie de vivre à Margot, nous avons commencé et c’est bien. Elle est encore effarouchée puisqu’elle n’a pas osé se joindre à nous maintenant, mais finalement tant mieux car je vais vous parler de son père. Après la disparition de sa femme, il est tombé dans la dépression...
— C’est quoi ça ? demanda Bouboule.
— C’est quand tu n’as plus envie de rien, plus le moral et plein d’idées noires. C’est une maladie dans la tête. Cet homme était employé par une entreprise d’entretien d’espaces verts et il a été mis à la porte parce qu’il aurait fait perdre un client à son entreprise et depuis il n’a plus le goût de rien. Comme il est au chômage et n’a droit qu’à une toute petite allocation, il n’arrive plus à joindre les deux bouts, bref, il est devenu un pauvre et sa fille Margot est d’une tristesse infinie comme vous avez pu le constater. Il n’arrive pas à retrouver du travail car personne ne veut de lui.
— Que pouvons-nous faire ? Les histoires d’adultes, ça nous dépasse ! se désespéra Gilles.
— Je lui ai suggéré de monter sa propre entreprise, mais pour ça il faut de l’argent : acheter le matériel, les outils, tout ça, avoir le moyen de les transporter, trouver un local de remisage.
— De quoi ? s’étonna Bouboule.
— Un endroit où entreposer son matériel.
— Je connais un paysan qui possède une grange sur la route du col, je suis sur qu’il voudrait bien la louer pour pas cher.
— Je retiens ta solution Bouboule, mais le premier problème à résoudre, c’est l’argent ! J’ai fait une estimation, il faut au minimum sept mille cinq cents euros pour qu’il puisse lancer son entreprise !
— Oh, mais c’est une fortune ça ! s’exclama Lucie.
— Oui, c’est une sacrée somme d’argent, mais les petits ruisseaux font les grandes rivières comme dit mon grand-père. Il faut trouver des tas de moyens de gagner quelques euros. Dans un premier temps, je l’ai convaincu de rechercher et d’accepter des petits boulots dans son domaine, mais il faut le faire connaître, alors j’ai imprimé une petite annonce à plus de cinq cents exemplaires et je compte sur vous pour la distribuer dans les boites aux lettres des maisons qui possèdent pelouses et jardins.
— Ça va être long ! objecta Florian.
Mathilde intervint :
— Un gros travail devient petit quand il est divisé par neuf ! Valentin va vous remettre à chacun un paquet d’une soixantaine d’annonces et j’ai préparé un plan divisant le village en neuf quartiers. Tenez, voici chacun le vôtre en fonction de votre lieu d’habitation.
— Je prends le paquet et le plan de Pauline, je lui remettrai à la fin des cours, accepta Gilles.
— Je désire, si possible que tout soit distribué ce soir. Si le père de Margot pouvait avoir quelques appels dès demain, il reprendrait confiance. Je vais lui conseiller d’ouvrir un compte dans une banque différente de la sienne dans laquelle il n’a pour ainsi plus rien, un compte au nom de sa future entreprise. Avez-vous des suggestions pour ce nom ?
— Jardins d’agrément... proposa Bouboule.
— L’art des jardins... suggéra Lucie.
— La main verte... pensa Eva.
— Le jardin de Margot... murmura Olivier.
— Très bon ça ! s’exclama Florian enthousiaste.
— Je suis d’accord, dit Mathilde, ça fait référence à sa fille et il aura à cœur que ça marche. J’y mettrais simplement le pluriel : Les jardins de Margot.
— Nous sommes tous d’accord, résuma Valentin après avoir regardé tous ses amis, je vais voir monsieur Chevril ce soir et lui suggérer de mettre les deux tiers de ses gains sur ce nouveau compte qu’il faudra faire grossir jusqu’à la somme nécessaire.
— Pourquoi seulement une partie ? s’étonna Olivier.
— Pour qu’ils puissent un peu améliorer leur ordinaire avec l’autre, expliqua Lucie qui savait ce qu’est la pauvreté.
— Donc le père de Margot va commencer à s’aider lui-même, mais cela ne va pas suffire. D’autres idées ? demanda Valentin.
— On pourrait créer un groupe de lavage de voitures à domicile, suggéra Florian. Investissement minimum : deux seaux, une brosse, des chiffons, un peu de liquide vaisselle et de l’huile de coude. A cinq euros la bagnole et une ou deux voitures par jour, en une semaine on peut faire cinquante euros.
— Excellent ! approuva Valentin, tu t’en charges ?
— Oui, pas de problème. Avec toi Olive ?
— D'accord.
— Nous pouvons aussi demander à nos familles de participer, proposa Mathilde.
— Pour celles qui le peuvent, bien sûr, accepta Valentin.
Eva leva timidement une main.
— Parle Eva, tu as autant de droits que nous ici, pas la peine de demander la permission.
— C’est que tu m’intimides encore un peu, rougit Eva. On pourrait aussi laver des tombes au cimetière. J’ai remarqué que beaucoup de dames âgées s’y rendent tous les jours et ça les intéresserait peut-être qu’on fasse le nettoyage à leur place.
— Super idée, appuya Bouboule, je marche avec toi Eva.
— OK, et si les gens sont contents de votre travail, ils vont en parler à leurs amis et cela fera un effet boule de neige. Personnellement, j’ai pensé à quelque chose d’original : lancer une souscription sur internet.
— Hein ? Qu’est-ce que tu es encore allé imaginer ? s’étonna Gilles.
— Qui parmi vous à compte Facebook ?
Florian, Olivier, Gilles et Mathilde levèrent la main.
— Combien avez vous d’amis sur votre compte ?
— Moi douze.
— Moi vingt-cinq.
— Moi une vingtaine aussi.
— Moi une trentaine.
— Moi seulement sept, dit Bouboule qui n’avait pas levé la main, mais il n’y a pas longtemps que j’ai créé mon compte.
— Personnellement, j’en ai un peu moins de cent, en France et en Australie. Imaginez, si on raconte l’histoire de Margot et de son père en expliquant le projet et le nécessité de trouver sept mille euros, je suis sûr que des gens vont se mobiliser. A nous tous, nous avons près de deux cents contacts qui ont aussi des contacts, qui ont aussi des amis etc. Beaucoup de gens sont capables de s’impliquer quand c’est pour une bonne cause. Mais il ne faut pas qu’ils s’imaginent que c’est une arnaque, il faudra rendre des comptes. Je tiendrai une stricte comptabilité des sommes reçues avec les pseudos des donateurs et je vais créer une page internet pour que tout ceux qui vont participer puissent suivre les sommes récoltées et l’évolution du projet.
— Tu sais faire ça ! Un site internet !
— Pas encore mais mon grand-père en a un dans lequel il publie des contes et des romans qu’il a écrits ainsi que plein de jeux. J’intégrerai dans son site une page avec un lien unique que vous publierez sur votre compte Facebook, ainsi, tout sera clair. Je vous écrirai le texte du message à publier et à faire suivre avec l’adresse du père de Margot pour ceux qui voudront envoyer un chèque ou un billet. Demain, tout sera prêt.
— Regarde Mathilde, Margot vient d’arriver et elle te fait signe.
— J’y vais !
Mathilde s’éloigna un instant, échangea quelques mots avec Margot, lui fit deux bises et revint tout sourire vers le groupe :
— Margot a eu onze sur vingt en anglais !

Le lendemain à dix heures du matin, les huit se retrouvèrent une fois de plus, tout excités par leur magnifique projet.
— Vous avez tout distribué ? commença Valentin.
— Tout ! résuma Pauline. Il n’y a plus qu’à attendre.
— Bien, de mon côté, je suis retourné voir le père de Margot. Il va ouvrir un compte bancaire au nom de sa future entreprise. Il est d’accord et même enthousiaste pour le nom : Les jardins de Margot et il l’a rajouté sur sa boite à lettres. Ensuite j’ai rédigé le texte qu’il convient de mettre sur votre mur Facebook. En voici chacun un exemplaire, lisez et faites-moi vos remarques.
Appel à la solidarité.
Margot a perdu sa mère il y a six mois.
Son père a perdu son travail.
Courageux, il voudrait s’en sortir pour sa fille.
Il souhaite créer sa petite entreprise de jardinage.
Pour ce faire il lui faudrait environ 7.000 euros
qui seraient consacrés à l’achat de l’outillage
professionnel indispensable,
mais les banques ne prêtent pas à un chômeur.
Si cette histoire vous parle,
si vous souhaitez aider une famille à s’en sortir,
vous pouvez faire un don sous la forme
d’un modeste chèque ou d’un petit billet
envoyé avec le pseudo de votre choix à l’adresse suivante :
Les jardins de Margot,
immeuble les peupliers,
74.410 Saint Thomas du lac.
Les dons seront comptabilisés et visibles sur cette page web :
http://www.contesetromans.fr/margot/
Sur cette même page il sera fait un compte-rendu régulier
de la façon dont l’argent sera employé.
Merci de relayer cet appel le plus largement possible.
Les amis de collège de Margot.

Valentin attendit sans rien dire le temps que tous lisent leur feuille.
— Auriez-vous quelque chose à ajouter ?
— Oui, dit Olivier, tu nous avais parlé de 7.500 euros, il va en manquer un peu, non ?
— Et nous, on compte pour du beurre ? fit remarquer Gilles.
Valentin sourit à la vivacité d’esprit de son ami qui continua :
— Faisons nos petits travaux jusqu’à ce que nous ayons récolté cinq cents euros, d’accord ? J’ai bien interprété ta pensée, Val ?
— Bien sûr que c’est ça, intervint Bouboule. J’ai raconté l’histoire à mon père, il a immédiatement donné dix euros pour « amorcer la pompe » a-t-il dit. En réalité, il a voulu remercier le groupe de son action lors de mon kidnapping et peut-être aussi pour l’histoire de la voiture tampon.
— Il est au courant ? s’inquiéta Valentin.
— Il a toujours eu des doutes, sourit Bouboule, mais soit tranquille, il ne dira jamais rien.
— Qu’est-ce que tu veux prendre comme pseudo pour ton père ? Il sera le premier sur la liste.
— Papaboule, ça irait ?
— Parfaitement. N’oublie pas de remercier tes parents de notre part à tous.
— Comme j’habite loin et que je ne peux pas bien vous aider dans vos entreprises de nettoyage, je donne cinq euros de ma tirelire.
— Super, Pauline. Ton pseudo ?
— C’est quoi exactement un pseudo ?
— Une sorte de surnom que tu choisis toi-même.
— Alors je choisis Pepi.
— Adopté. S’il n’y a plus de remarque, fonçons, faisons le nécessaire dès ce soir les amis et revoyons-nous lundi à dix heures ici.