VALENTIN ET SES COPAINS

2. A LA MAISON

« Grand-père, est-il possible d'éviter l'autoroute ? »
— Bien sûr. Pourquoi ? Ton voyage n'a pas été assez long ? sourit monsieur Valmont.
— J'en ai assez de me déplacer à mille à l'heure ! répliqua Valentin avec le même sourire complice. Non, simplement j'ai envie de contempler des paysages, de traverser des villages, de prendre le temps de discuter avec toi. Grand-mère va bien ?
— Très bien. Elle a hâte de t'embrasser. Je crois qu'elle t'a fait un gâteau de Savoie.
— Super ! Dis-moi, les douaniers ont-ils le droit de tout fouiller ?
— Absolument. Quand ils soupçonnent un trafic quelconque, ils peuvent aller jusqu'à obliger quelqu'un à se déshabiller, ils peuvent désosser complètement une voiture, vider totalement les bagages.
— Uniquement aux frontières ?
— Aux frontières et dans les aéroports qui sont considérés comme des frontières intérieures. Il y a aussi la douane volante qui opère n'importe où sur le territoire. Qu'est-ce qu'ils t'ont fait les douaniers ?
— Il y en a un qui m'a obligé à vider complètement mon sac à dos. Pas très sympathique. A un moment je lui ai dit qu'il n'avait pas le droit de m'obliger en dehors de la présence de l'adulte responsable de moi.
— Comment a-t-il réagi ?
— Il a eu un temps d'hésitation, comme s'il ne savait pas quoi faire. Je lui ai dit alors que j'acceptais parce que je n'avais rien à me reprocher. Je me demande ce qu'il cherchait.
— Tu as bien réagi une fois de plus mon garçon. A propos comment vont mon fils et ma belle-fille ?
— Ils vont très bien avec beaucoup de travail. La culture bio a le vent en poupe en Australie, il y a beaucoup de demande. Mes parents songent à racheter des parcelles de terrain et à changer de tracteur.
— Es-tu fatigué ?
— Je suis fatigué et en même temps j'ai envie de bouger. J'ai également hâte de revoir mes amis.
— Tu les reverras tous demain dimanche après-midi. Ta grand-mère a organisé un goûter.
— Formidable, mais comment avez-vous fait ? Vous connaissez leurs numéros ?
— J'ai celui de Gilles, cela a bien suffit. A quoi occupes-tu ton temps dans l'avion ?
— Je lis, je fais des jeux, des puzzles, j'écoute de la musique, je dors, je regarde le paysage quand c'est possible, je regarde les autres passagers. C'est à la fois facile et difficile de ne pas s'ennuyer.
— Bien vu ! Pas trop secoué en l'air ?
— Quelques turbulences au survol des montagnes, un ou deux trous d'air.
— Tu n'as pas eu peur ?
— N'est-ce pas toi qui m'as appris qu'avoir peur n'arrange jamais rien ?
— J'ai bien peur que si !
— Là tu es drôle grand-père !
— Tu as eu beau temps à Korumburra ?
— C'était l'automne, un peu de pluie et quelques beaux jours. Je crois que je vais préférer le printemps d'ici. Je vois que la neige a bien fondu sur les montagnes. A partir de quand peut-on se baigner dans le lac ?
— Les moins frileux commencent en mai. Personnellement j'attends toujours la mi-juin avant de me mouiller !
— Quel est le programme pour le reste de la journée ?
— Nous allons savourer le repas de ta grand-mère, ensuite tu décideras.

— Merci grand-mère, c'était délicieux, surtout ton gâteau. Avant de monter me reposer, je vais aller au lac, mes jambes ont besoin de bouger. A tout à l'heure.
— A tout à l'heure, ne t'agite tout de même pas trop après le repas.
— Pas d’inquiétude grand-mère.
Valentin partit au petit trot, emprunta le passage sous la grande route, fila par le petit bois jusqu'au chemin blanc le long du torrent qu'il suivit jusqu'à son embouchure. Il ne s'en était pas rendu compte pendant sa course mais en s'arrêtant au bord de l'eau, il sentit que quelque chose avait irrité la peau de sa cuisse droite. Il plongea la main dans sa poche et en sortit le petit sac de toile écrue trouvé dans les toilettes de l'avion.
« J'avais complètement oublié ce truc. Qu'est-ce qu'il contient ? Le sac est cousu sur les quatre côtés, c'est bizarre. Étant donné l'endroit où je l'ai trouvé il s'agit probablement d'un sachet contenant des billes assainisseuses. Cela ne sert à rien de garder ça. »
Valentin reprit sa course et, en passant devant une corbeille à déchets, jeta l'inutile sachet.
Tout en trottinant sur le chemin du tour du lac, il se pénétrait de la splendeur des montagnes illuminées par la lumière orange du couchant, mais son esprit était ailleurs. « Pourquoi quelqu'un se serait-il donné la peine de placer cet objet dans l'évidement d'un rouleau de papier à l'éphémère durée de vie ? »
Valentin se rendit compte de son erreur de logique, il fit demi-tour et repassa devant la corbeille. Il récupéra le sachet et chercha un objet coupant pour en découdre un côté afin d'en sortir le contenu. Un dessus de boite de conserve trouvé dans la même corbeille fit l'affaire. Il s'installa sur un banc de promenade et entreprit d'ouvrir le petit sac de toile. Rapidement, il put faire glisser dans le creux de sa main gauche cinq billes irrégulières, brillantes, d'un rose transparent. Un aplat sur l'une d'elles refléta la lumière du couchant en un éclair orange. Valentin se gratta la tête. « Des billes de sel ? » se demanda-t-il. Il passa le bout de sa langue sur l'une d'elles. Aucune saveur piquante, aucun goût chimique. « Non, ce n'est pas ça. De simples morceaux de verre ? C'est idiot, pourquoi cacher des bouts de verre ! »
Soudain la lumière se fit dans son esprit : des pierres et pas n'importe lesquelles ! Des pierres précieuses ! Quelqu'un avait caché des pierres précieuses brutes dans les toilettes de l'avion… Mais pourquoi ? La réponse lui sembla évidente : pour éviter d'être pris au contrôle de douane. Non, ce n'était pas logique... à moins que la personne qui était sensée récupérer les pierres ne subisse pas de contrôle. Il s'agissait probablement d'un échange, d'une transaction. Quelles sont les personnes les moins contrôlées dans les aéroports ? Le personnel navigant ! Une hôtesse, un steward ou un pilote. Valentin comprit tout. Après la descente d'avion, la personne qui devait récupérer le sachet, s'apercevant de sa disparition s'était rappelé que lui Valentin était une des rares personnes s'étant rendue aux toilettes à la fin de l'escale à Dubaï. Cette personne avait alors alerté un complice douanier d'où le contrôle appuyé qu'il avait subi à l'arrivée. Le fait que sa boite à secret ne contienne pas le sachet avait levé les soupçons le concernant, le dispensant de fouille au corps. Il l'avait échappé belle ! Que faire maintenant ? Valentin remit soigneusement les pierres dans le sac et le sac au fond de la poche de son pantalon. Les montagnes s'étaient éteintes, il prit au plus court le chemin du retour. La nuit était tombée quand il arriva à la porte de la maison.

Seul dans sa chambre d'adolescent, Valentin alluma sa tablette connectée en Wi-Fi à la box de ses grands-parents et transféra les photos de son iPhone. Il activa ensuite son moteur de recherche favori et tapa « pierres précieuses d'Australie ». Rapidement il tomba sur un site présentant les diamants roses de la mine d’Argyle dans le nord du pays. Il compara longuement ses pierres avec les images présentées : pas de doute, il s'agissait bien de cinq diamants bruts de couleur rose, les plus rares, les plus recherchés. Combien pouvait valoir ces pierres tombées du ciel ? Quelques recherches supplémentaires le convainquirent qu'il avait entre les mains un trésor de plus de cent mille euros, mais un trésor qui ne lui appartenait pas.
Que faire ?
S'agissait-il d'un trafic de diamants volés ou de contrebande ?
Valentin décida d'écrire le scenario de son aventure à l'intention des autorités. Il ne pouvait pas porter seul le poids de cette découverte.

« Monsieur Lemoine, mon adjudant-chef, Je tiens à vous relater ce qui m'est arrivé lors de mon retour d'Australie où je suis allé passer quinze jours dans la ferme de mes parents.
1. Je prends le vol Airbus A380 de Qantas airways reliant Melbourne à Genève via Dubaï.
2. A l'escale de Dubaï (deux heures), mon statut de mineur non accompagné m'interdit la sortie de l'avion. Cinq autres personnes ne sortent pas à l'escale.
3. Je me rends aux toilettes et, intéressé par l'ingénieux agencement, je prends une photo. Photo 1.
4. Une heure et demie après un homme en costume traditionnel des Émirats se rend dans ces mêmes toilettes puis quitte l'appareil.
5. Intrigué, je passe devant une hôtesse et retourne aux toilettes. J'ai le sentiment que quelque chose a changé. Je prends une nouvelle photo. Photo 2.
6. Je me rends compte que le rouleau de papier hygiénique a augmenté de volume. Preuve : comparaison des deux photos.
7. Le rouleau de papier se déroule difficilement, il ne tourne pas « rond ».
8. Je sors le rouleau de son logement et découvre scotché dans l'évidement intérieur un sachet de toile contenant ce que je crois être des billes désodorisantes ou d'assainissement. Photo numéro 3.
9. Je mets machinalement le sachet dans ma poche.
10. L'homme en costume traditionnel arabe ne remonte pas dans l'appareil.
11. A l'aéroport mon bagage est méticuleusement fouillé mais le douanier ne trouve rien.
12. Beaucoup d'autres voyageurs ne sont pas fouillés.
13. Après la fouille de mon sac, il m'a semblé que le douanier faisait un signe de dénégation à une personne se trouvant derrière lui.
14 Rentré chez moi, je m'aperçois que le sachet contient des diamants bruts roses provenant vraisemblablement de la mine d'Argyle dans le nord de l'Australie. Photo 4.
Voici donc l'exposé des faits. Je ne peux pas pousser plus loin mon enquête car elle semble avoir des ramifications qui me dépassent. Ne pouvant vous expédier un tel colis par la poste ni me rendre à la gendarmerie car peut-être suis-je déjà surveillé, je tiens le sachet et ce qu'il contient à votre disposition. Si vous découvrez les tenants et aboutissants de ce que je pense être un trafic international de pierres précieuses, je serais content d'être mis au courant. Je reste bien sûr à votre disposition.
Votre dévoué,
Valentin Valmont.