VALENTIN ET SES COPAINS

21. LA CAVE

« Valentin, toi qui t'y connais mieux que nous pour tout ce qui concerne l'informatique et tout ce qui a trait aux nouvelles technologies, comment résoudrais-tu le problème suivant : ta grand-mère adore la musique, en particulier les émissions diffusant de la musique classique, seulement voilà, dans notre salle de bains du rez de chaussée, la réception radio est exécrable et elle s'en plaint. Pour son anniversaire, j'aimerais en cadeau lui offrir un appareil qui puisse lui apporter confort et qualité d'écoute, tu me suis ? »
— Je te précède Yanco. Il existe diverses techniques et plein d'appareils qui peuvent résoudre ce problème tu sais.
— J'ai d'abord pensé à tirer un fil depuis la chaîne Hi-Fi du salon ou depuis l'ordinateur jusqu'à la salle de bains où je placerais des haut-parleurs mais Za refuse, elle ne veut pas entendre parler de fils.
— Je la comprends, c'est moche ! Tu as pensé à la solution Wi-Fi comme par exemple une radio internet qui capterait les signaux de la box et parmi ceux-ci les émissions de radio ?
— Elle pourrait recevoir France musique ?
— France musique, radio classique et des milliers d'autres chaînes, il suffira de sélectionner celles qui lui plaisent et de les mémoriser dans le poste.
— C'est cher un tel appareil ?
— Je ne sais pas exactement, on peut chercher sur le web si tu veux mais je dirais entre cinquante et cinq cents euros, tout dépend des possibilités et de la qualité du modèle.
— Je suis embêté, je n'ai plus le temps de faire une commande par internet, son anniversaire est dans deux jours. Est-ce que ça te dérangerait de sacrifier ton mercredi après-midi pour aller voir en ville dans un magasin spécialisé et te renseigner ?
— Je vais le faire avec plaisir, j'avais justement envie d'aller en ville. Comme il ne fait pas très beau, cela me fera une activité.
— Je te donne deux cent cinquante euros, si tu vois quelque chose de valable, tu l'achètes et tu demandes un paquet cadeau, hein ? Je te fais confiance.
— OK Yanco.

En dépit du temps couvert, Valentin décida de ne pas prendre le car et de se rendre à la ville en vélo par la piste cyclable. Tout en pédalant, il se régalait du paysage rendu mystérieux par le gris sur gris du ciel, des montagnes et du lac. Les pneus fortement crantés de son VTT vrombissaient sur l'enrobé de la piste. Heureux, Valentin sifflait et chantait en pédalant. Il ne mit pas une demi-heure pour faire les dix kilomètres qui le séparaient de l'hôtel de ville.
Au niveau de la place, un feu rouge le stoppa. Un car navette venait de se garer. Valentin observa les voyageurs qui descendaient. Les premiers à sortir furent deux filles aux cheveux roux, l'une de son âge à peu près, l'autre plus âgée de quelques années. « Tiens, mais je crois que le la connais celle-là, on dirait Amandine Fontaine, et sa sœur probablement ».
Soucieux d'éviter autant que possible les gaz d'échappement, il descendit de son vélo et le poussa jusque sur la place ou se croisaient piétons, rollers, bicyclettes et skate-boards. Au moment ou il allait ré-enfourcher son VTT, il observa un scooter orange et blanc se garant à la place de l'autocar qui venait de repartir. Le conducteur semblait être un jeune garçon d'une quinzaine d'années, casque assorti à son scooter, bras gauche passé dans la mentonnière d'un autre. La présumée sœur d'Amandine s'avança, prit le casque que lui tendait le garçon et enfourcha l'arrière du petit engin à deux places. Amandine, restée seule, regarda les deux adolescents s'éloigner dans une pétarade fumante. Le scooter s'engagea sur l'avenue du bord du lac, laissant derrière lui un sillage d'âcre fumée bleue. Valentin secoua la tête : « C'est nul de polluer comme ça ! Quand j'aurai l'âge, je choisirai l'engin le plus silencieux et le plus propre du marché. Bon, je ne suis pas pressé, j'en profite, je vais me balader ». Il prit la même direction que le scooter et s'engagea sur la piste cyclable parallèle à l'avenue.
Pendant une heure il pédala, s'éloignant volontairement du centre. Il sillonna des quartiers, roulant au hasard des rues, apprenant leurs noms. En passant devant un grand collège périphérique, désert en ce mercredi après-midi, il s'arrêta pour regarder les bâtiments : « Trop grand, trop triste, trop moche, je préfère le mien. Quelle heure est-il ? Trois heures et demie au moins, il faut que je regagne le centre maintenant pour acheter de cadeau de Za. Voyons le meilleur itinéraire ». Il sortit son iPhone, activa l'application Plans, tapa Hôtel de ville dans la zone de recherche. « OK, il faut que je prenne comme point de repère l'épaulement de cette montagne là-bas et ça devrait aller ». Il rangea son appareil et repartit.
Quelques instants plus tard, au moment où il passait près d'un groupe d'immeubles, un scooter blanc et orange monté par deux jeunes, le doubla en pétaradant puis tourna à gauche pour se garer devant l'entrée de l'un d'eux. La fumée d'échappement le fit tousser. « Encore eux ! » Il nota machinalement le nom de la résidence : Clos des pins, indiquait l'écriteau piqué dans l'herbe de la pelouse. Le conducteur cala son engin, claqua la fermeture de son petit coffre de guidon, prit la taille de la fille et se dirigea vers l'entrée du bâtiment marqué bloc B. Valentin qui s'était arrêté entendit le garçon dire à la fille :
— Entre, j'ai juste un coup de téléphone à donner, dedans ça passe mal. Attends-moi dans l’entrée ; j'arrive tout de suite.
Valentin observa qu'en fait il ne téléphonait pas, mais tapotait son écran comme pour envoyer un message avant de disparaître à son tour dans le hall de l'immeuble.
Pas très concerné en fait, il redémarra son vélo et appuya sur les pédales. Arrivé en centre ville, il se rendit dans la grande surface dédiée aux livres et à l'audiovisuel. Il passa une demi-heure à comparer les radios Wi-Fi pour finalement se décider pour un poste de couleur blanche pouvant indifféremment fonctionner sur courant ou sur batterie et capable de recevoir la Wi-Fi et la bande FM. « Blanc, ça ira avec le mobilier de sa salle de bains, Za sera contente » pensa-t-il en faisant faire un paquet cadeau. Satisfait de son achat, il rangea le paquet dans son sac à dos puis, délaissant son vélo, alla traîner dans les pittoresques vieux quartiers sillonnés de canaux. Trois quarts d'heure plus tard, il récupéra son VTT et repartit vers la place de l'hôtel de ville en vue d'aller rejoindre la piste cyclable de retour. Au niveau de l'arrêt des cars, il repéra Amandine, seule, qui attendait. La navette arriva mais la jeune fille qui tournait sans cesse la tête à droite et à gauche ne monta pas. Elle aperçut Valentin qui avait posé un pied à terre. Celui-ci leva une main en signe de salut. Amandine se dirigea vers lui.
— Tu n'as pas vu ma sœur ?
— Bonjour Amandine Fontaine. Je crois bien que ce sont les premiers mots que tu m'adresses depuis que je suis arrivé dans la région, il y a sept mois de cela, ça s'arrose ! Je t'offre un Coca ?
— Je te demande si tu as vu ma sœur, elle devrait être là depuis vingt minutes !
Valentin posa son pied sur une pédale pour repartir.
— Quand on veut obtenir un renseignement, la moindre des choses, c'est d'être polie, salut.
Valentin fit dix mètres puis s'arrêta.
— Si ta sœur c'est la grande rouquine aux cheveux courts qui était avec toi tout à l'heure, oui je l'ai vue. Re-salut !
Amandine courut vers lui .
— Valmont attends, dis-moi s'il te plaît.
— Je l'ai vue quand elle est montée sur un scooter derrière un type, là en face, à l'arrêt du car.
— C'est pas ça que je te demande, pas à ce moment là, est-ce que tu l'as vue ensuite, plus tard !
— Qui était ce garçon ?
— Je ne sais pas exactement, elle m'a dit que c'était son nouveau mec, je ne le connais pas, je ne sais pas son nom, je n'ai même jamais vraiment vu sa tronche. Alors ?
— Je les ai vus entrer un immeuble, elle et son mec, assez loin par là, dit Valentin en tendant un bras vers l'est.
Amandine ressortit son téléphone et regarda l'heure.
— Cinq heures, nos parents vont nous tuer !
— Appelle-la !
— Ça fait dix fois que je le fais, je n'ai que sa messagerie.
— Du calme ! Quand elle est arrivée dans l'immeuble, elle semblait aller bien !
— Elle n'a jamais été en retard à nos rendez-vous, je suis inquiète, mais tu t'en fous, hein ?
— Pourquoi m'en moquerais-je ?
— Parce que ce n'est pas ton problème et que... et que... et que je n'ai peut-être pas été toujours très sympa avec toi.
— J'adore ton peut-être et ton toujours. Au fait pourquoi est-ce que tu te comportais comme...
— C'est Tony qui m'a dit que tu es un con et un fayot. Heu, excuse-moi.
— Il ne faut pas croire tout ce que dit Tony. Revenons à ta sœur, que devait-elle faire ?
— Juste une balade en scoot avec son mec.
— Hum... Écoute Amandine, donne-moi ton numéro de téléphone et enregistre le mien. Je vais retourner jusqu'à l'immeuble où je les ai vus il y a un peu plus d'une heure et je vais me renseigner. Je ne peux pas t'emmener, je n'ai pas de siège bébé.
— T'es trop drôle !
— N'est-ce pas ? L'immeuble en question, c'est le Clos des pins, bloc B. Reste à retrouver le chemin qui y mène... Voyons la mémoire de l'application. OK, OK c'est bon. Je t'appelle dans dix minutes si je peux, mais si ta sœur revient avant, surtout préviens-moi.
Valentin redémarra puis freina brutalement. Il apostropha Amandine qui, retournée s’asseoir sur le banc de l'arrêt bus, se mordillait les ongles :
— Au fait, elle se prénomme comment ta sœur ?
— Camille !
— OK. Est-ce que je peux te faire confiance maintenant ?
— Heu, oui, pourquoi ?
— Te confier mon sac à dos, je serai plus a l’aise pour pédaler.
— Donne.
— Attention, fragile, n’est-ce pas ?
— Je ferai attention.
— C'est bon, je fonce.

Par des bouts de pistes, des bandes cyclables et les trottoirs, Valentin mit moins de dix minutes pour rejoindre le Clos des pins. Il repéra le petit scooter toujours stationné à la même place. Il appuya son VTT contre le tronc d'un pin, s'approcha et se mit à examiner l'engin.
Sortant son téléphone, il appela Amandine.
— C'est Val...mont. J'ai repéré le scoot, il n'est pas accidenté donc tu peux te rassurer. Je continue à chercher ta frangine, salut.
Il avisa le petit coffre de guidon de l'engin et l'ouvrit. Un petit porte-papiers en plastique vert et une clé se trouvaient à l'intérieur. Valentin les subtilisa prestement et se baissa, faisant semblant d'examiner la suspension de la roue avant. Il en profita pour glisser son larcin dans une chaussette et se releva.
— Oh, qu'est-ce que tu fous ici, toi ? Un adolescent d'une quinzaine d'années venait de l’interpeller.
— Rien, je passais et j'ai vu cette bécane. Comme je veux m'en acheter une, je regarde. Elle est à toi ? Eurocka, c'est bon comme marque ? C'est français ?
— Tu débarques d'où toi ? Eurocka c'est chinois. Non, elle n'est pas à moi, personnellement je préfère Piaggio, c'est plus cher mais t'as moins d'emmerdes.
— Un comme celui-là, ça vaut combien, d'occase ?
— Demande à Hugo, j'crois qu'il veut l'vendre.
— Il habite dans le B, Hugo ?
— Ouais.
— Sympa merci, conclut Valentin en se dirigeant vers le bâtiment en question.
— Hé, c'est quoi son nom ?
— Demolliens.
Valentin porta un doigt à son front comme pour un salut quand son interlocuteur reprit :
— Il doit être à son QG dans les caves.
Valentin maintint sa main en l'air en guise de remerciement et entra. La porte n'était pas électroniquement verrouillée, il n'y avait pas d'interphone. Une fois dans le hall, il regarda les boites aux lettres, en compta vingt quatre, donc vingt quatre appartements et vingt quatre caves, se dit-il, puis il chercha Demolliens : deuxième étage disait une carte collée sur la porte de la boite. Il examina le hall, pas très propre avec des publicités commerciales traînant sur le sol, une trace d'urine de chien, des mégots écrasés, la crasse autour des boutons de minuterie et les traces de doigts sur la vitre de la porte d'entrée. A l'opposé montait un escalier plutôt étroit et juste à côté une porte sur laquelle un graffiti « caves piégées » avertissait d'éventuels voleurs. Valentin tira la porte et tenta d'actionner l'éclairage à minuterie. Sans succès. Il sortit son smartphone, alluma la torche incorporée et s'engagea dans le sombre escalier. Il compta une vingtaine de marches avant de se trouver devant un couloir central duquel partaient à droite et à gauche des impasses bordées de portes rudimentaires en isorel marron. Quelques unes étaient fracturées, défoncées, ouvrant sur des bric-à-brac sans valeur, plusieurs étaient taguées. Un rire féminin se fit entendre vers le bout du couloir. Il éteignit sa lampe et se laissa guider par le bruit.
— Enlève tes pattes de moi, gros cochon ! dit une voix, puis le rire reprit, haut perché, en cascade.
— Tiens, bois encore un coup, c'est de la super vodka.
— Mets-moi du sirop d'orange dedans, ça l'adoucit et c'est meilleur, continua la voix féminine.
— Tiens, à la tienne Camille, allez, cul sec.
— Mmm, c'est bon.
— Allez, laisse-toi faire maintenant.
— N... non, j'veux pas.
— Tu verras, c'est vachement bon, allez quoi.
— N... non, il faut que je rentre, ma sœur doit m'attendre.
— Il n'est pas tard, tu as tout le temps.
— Il faut que j'y aille.
— Tu m'as excité et maintenant tu veux te barrer, j'chuis pas d'accord.
— Non, lâche-moi, lâche-moi, arrête, arrête je te dis !
Un bruit de tissu déchiré suivit la protestation. Un nouveau cri fut étouffé au départ : « Arr... ». Un bruit de lutte succéda. Valentin fonça vers le bout de l'allée, tourna vers la droite en suivant le sombre couloir et se retrouva devant une porte au-dessus de laquelle sortait la lumière d'une ampoule nue. L'anneau d'une grosse clé dépassait de la serrure. Il ouvrit violemment le battant. Camille était là, à demi-dénudée, cheveux en bataille, immobilisée contre une cloison, bouche bâillonnée par la main d'un garçon plus grand qu'elle.
— Camille, qu'est-ce que tu fais là ? Tout le monde t'attend, tonna Valentin.
— T'es qui toi ? Viens un peu ici, dit le grand en tirant Valentin par le bras, le faisant entrer de force dans l'étroit local.
— Oh, tu te calmes ! Je suis son frère et je viens la chercher, répondit Valentin en dégageant son bras d'une secousse. Toi, tu es Hugo Demolliens, je ne me trompe pas ?
— Ça ne te regarde pas qui je suis !
— Allez Camille, dépêche-toi, on s'en va !
— Et si elle ne veut pas, hein ?
— Chez nous quand un mec de la famille décide, la fille obéit. Rhabille-toi mieux que ça Camille et viens tout de suite.
— Et si moi je ne veux pas, qu'est-ce que tu fais minable ? reprit Hugo en barrant l'espace de la porte.
— Et toi, qu'est-ce que tu comptes faire ? Me tabasser et la violer ? Fais gaffe à ce que tu vas décider !
Hugo sembla indécis, ses yeux passaient de l'un à l'autre, un rictus méprisant flottait sur ses lèvres. Tout à coup, il tapa violemment du poing sur l'ampoule qui pendait, recula vivement, claqua le battant et donna un tour de clé. L'ampoule balança jusqu'au plafond en ciment et explosa.
— Cette fois, je crois que tu vas être vraiment en retard la mogotte ! Bonne nuit, ha ha ha ha ha ! Veille bien sur ta frangine hé badass !

Un noir quasi absolu enveloppa les deux adolescents prisonniers.
— Non ! Reviens Hugo, ne me laisse pas là, pas dans le noir, reviens ! hurla Camille.
— Calme-toi Camille, je vais faire un peu de lumière, dit Valentin en relançant son iPhone. L'écran s'éclaira diffusant une faible clarté verdâtre.
— Qui es-tu ? Comment ça se fait que tu me connais ? demanda Camille.
— Que tu me connaisses.
— Hein ?
— On dit « que tu me connaisses ». Je m'appelle Valentin Valmont, je suis dans la classe d'Amandine et elle m'a demandé de te rechercher. Je te signale qu'il est cinq heures et demie et que vous deviez prendre le car de cinq heures.
— Ou la la, je vais me faire tuer !
— Si nous arrivons à sortir d'ici et à rentrer au village ! Ce n'est pas gagné ! Tu n'es pas encore morte !
— Mais il va revenir Hugo, hein ?
— Tu as envie de le revoir ? Je te rappelle qu'il t'a fait boire et qu'il a essayé d'abuser de toi si j'ai bien entendu. J'ai en plus l'impression qu'il a convoqué des copains à lui. Quand vous êtes arrivés, il n'a pas téléphoné comme il t'a dit mais il a envoyé un ou plusieurs messages.
— Pourquoi faire ?
— Je te laisse deviner. Tu n'as jamais entendu d'informations sur ce qui se passe dans les caves parfois ?
— Il faut que fiche le camp d'ici tout de suite ! Comment on va faire ?
— Se calmer et réfléchir. Tout d'abord d'accord, il faut sortir de cette cave. Essayons d'appeler du secours. Tu as un téléphone ?
— Oui mais toi aussi.
— Désolé, aucune barre sur le mien, la communication ne passe pas, vérifie sur le tien. Camille tâta ses poches plusieurs fois, de plus en plus inquiète.
— Je ne le trouve pas, il a dû tomber quelque part dans cette cave. Essaie d'éclairer. Valentin actionna à nouveau la torche de son iPhone et balaya le sol. Un matelas taché, des cartons, deux caisses en plastique, un petit meuble genre table de nuit supportant plusieurs bouteilles, deux roues de voiture superposées, une paire de ski, une chaîne Hi-Fi démodée, une bicyclette, une vieille canne à pêche en roseau, plusieurs séries de revues.
— Désolé, je ne trouve pas. Réfléchissons mieux. Qu'est-ce que vous avez fait dans cette cave ? Je ne te demande pas des détails intimes, mais vous êtes-vous assis ou allongés sur ce matelas ?
— Ben euh ouais...
Valentin souleva la paillasse d'un côté puis de l'autre.
— Le voici, il était coincé entre le tissu et le mur. Il est éteint mais ça je m'en doutais puisque Amandine n'a pas pu te joindre. Allume-le et regarde si tu as du réseau.
— Non, il ne passe pas non plus. On essaie de crier ?
— Pour attirer qui ? Hugo ou ses copains ? Tu as envie qu'ils continuent ce que ton chéri a commencé ? Tu as envie que je me fasse tabasser ?
— Tu vois une autre solution pour sortir d'ici, toi ?
— La porte ! Le mieux c'est toujours de sortir par la porte. Elle ne va pas jusqu'au plafond, il y a un passage possible d'au moins vingt centimètres.
— J'arriverai jamais à passer au dessus, c'est trop étroit et en plus je suis nulle en gym.
— Tu as raison, c'est trop juste, même pour moi... Attends, je crois qu'il a laissé la clé dans la serrure, il y a peut-être un moyen, j'ai lu ça dans un bouquin d'énigmes policières. Essaie de trouver une petite tige en bois ou en métal, un gros clou, peu importe.
— Je n'y vois rien !
— Utilise la torche de ton smartphone, comme moi. D'ailleurs, je vais éteindre le mien, je n'ai plus que vingt pour cent de batterie. Tu trouves ?
— Y a rien.
— Regarde dans les caisses en plastique, qu'est-ce qu'il y a dedans ?
Camille se mit à farfouiller, à tout retourner en énumérant :
— Des vieux jouets, un sèche-cheveux sans prise, des bouteilles vides, des journaux, une trousse de toilette...
— Regarde dedans.
— Un vieux coupe-ongles, un blaireau, un rasoir à deux lames, un flacon d'après-rasage vide...
— Pas de brosse à dents ?
— Non. Je regarde dans l'autre caisse.
Un raclement au sol indiqua que Camille approchait d'elle le second conteneur. Un bruit de chute se fit entendre.
— Flûte, qu'est-ce que j'ai fait tomber ? Ah, ce n'est rien, juste le fagot de cannes à pêche...
— Attends, je crois que j'ai une solution, passe-moi une revue ou plutôt un journal et éclaire le bas de la porte.
Valentin s'agenouilla, déplia le journal proposé, le glissa dans le jour entre la porte et le sol en prenant soin d'en garder une partie dans la cave.
— Maintenant passe-moi le scion.
— Le quoi ?
— Le scion, la plus petite partie de la canne à pêche, celle qui est en bambou... Merci.
— Qu'est-ce que tu veux faire ?
— Pousser la clé hors de la serrure, la faire tomber sur le journal et récupérer le journal.
— Ouais, t'es un malin, toi.
Tout en parlant Valentin s'affairait, il tenta de pousser le petit bout arrondi de la clé qui débordait de trois millimètres avec l'extrémité la plus fine du scion mais celui-ci, trop fin se tordit, la clé ne bougea pas.
— L'autre bout est trop trop gros, il ne passera jamais dans le trou, il faut que je le casse.
Il posa la fine baguette au sol, cala le pied en son milieu et tira la grosse extrémité vers le haut. La badine se tordit jusqu'à faire un angle droit avant de rompre avec un petit bruit sec. J'enlève les bouts d'échardes, voilà, ça devrait fonctionner maintenant, éclaire bien la serrure.
Valentin appuya le bout du demi scion contre l'extrémité de la clé et poussa mais celle-ci résista.
— Zut et zut, la clé n'est pas bien positionnée, elle ne peut pas sortir. Il faudrait que je puisse la faire tourner, mais je n'ai pas d'outil.
Il passa et repassa la main dans ses cheveux, signe chez lui d'intense réflexion.
— Tu as bien parlé de coupe-ongles il y a un instant ?
— Ouais, dans la vieille trousse.
— Donne le-moi s'il te plaît. Éclaire bien la serrure.
Valentin ouvrit le petit ustensile, mais l'écart entre les arrondis coupants était trop faible pour faire tenaille. Il pinça alors l'extrémité de la clé entre les branches du coupe-ongles jusqu'au blocage du petit bout de la clé entre celles-ci, puis il serra au maximum de la force de ses doigts et tourna vers la droite. Après un quart de tour, la clé se bloqua de nouveau.
— Damn it ! Elle coince encore !
— On ne va pas s'en sortir, gémit Camille.
Valentin réfléchit à nouveau.
— Mais quel imbécile je fais ! Je suis à l'envers de la clé donc il faut que je tourne dans l'autre sens, c'est à dire vers la gauche. Éclaire la cloison à l'extérieur par dessus la porte pour que je puisse me repérer en regardant par le trou.
— Je ne peux pas, je ne suis pas assez grande.
— Monte sur les roues de voiture ! Yes, je vois un peu de lumière. Je vais tourner mon système jusqu'à ce que je ne vois plus rien... Voilà, top ! La clé est en face du trou de serrure, je n'ai plus qu'à pousser avec le bout du scion.
Un bruit de chute amortie par le papier du journal annonça la réussite de l'opération.
— Et voilà, il n'y a plus qu'à tirer le journal vers nous. S'il te plaît, éclaire le sol. Petit à petit Valentin ramena le journal vers l'intérieur de la cave mais un petit choc sonore, métal contre isorel, arrêta son geste.
— Bullshit ! La clé bute contre le bas de la porte, il n'y a pas assez d'espace pour son passage.
— Alors c'est fichu ?
— Éclaire le haut de la porte, que je vois l'huisserie.
— C'est quoi encore que ça ?
— L'entourage de la porte. OK, on a cinq millimètres de jeu à peu près, cela devrait être suffisant. Il me faut un levier et un point d'appui.
Valentin récupéra un solide morceau de la canne à pêche, examina la virole en cuivre qui permettait l'assemblage des brins. De plusieurs coups de talon, il aplatit le métal creux, plaça ensuite le coupe ongles replié par terre à l'aplomb des gonds de la porte, engagea le côté cuivre aplati du morceau de canne à pêche sous la porte au dessus du coupe-ongles.
— Camille, tu vas tirer le journal vers toi pendant que je soulève. Prête ? Allez, tire. Pas si fort malheureuse !
— Le journal est venu mais pas la clé... dit piteusement la fille, j'ai fait une bêtise ?
— Un peu quand même ! Bon alors plan B, dernière chance. Tu vas soulever la porte en poussant doucement vers le bas sur le levier. Attends, je récupère d'abord le scion... Vas-y.
Valentin glissa le bout de badine sous la porte et du poignet lui imprima un mouvement circulaire. Un léger bruit de métal frotté sur le sol le rassura. A la troisième tentative, l'anneau de la grosse clé apparût. Il posa le bout le plus épais du scion dans l'évidement de la clé et tira fermement vers lui.
— Bingo ! Nous avons réussi. Je peux ouvrir la porte.
— Super Valentin, il faut que je t'embrasse !
— Nous verrons plus tard. Pour l'instant, cachons nos outils pour que Hugo ne sache pas comment nous avons réussi à nous évader et sortons vite. Je referme en laissant la clé sur la porte reverrouillée, comme elle était. Il ne va rien comprendre. Suis-moi !
Comme ils s'engageaient dans le couloir principal des caves, ils entendirent des pas descendant l'escalier, une lumière troua l'obscurité. Valentin prit la main de Camille et l’entraîna dans un réduit à la porte fracturée.
— Il n'est pas seul, baisse-toi, chuchota-t-il.
Ils virent passer un faisceau lumineux suivi par deux ombres allant vers le bout du couloir.
— Alors ça va les frangins ? Toujours pas disposée la mogotte ? Oh, vous dormez ! fanfaronna la voix de Hugo en tapant violemment sur la porte.
Un bruit de clé et de serrure se fit entendre puis un énorme juron fusa.
— Putain ! Y sont pu là ! Putain, mais c'est pas possible !
Valentin reprit la main de Camille et l’entraîna rapidement vers l'escalier. Il poussa la porte donnant sur le hall heureusement désert, referma et coinça le bas du battant avec le coupe-ongles qu'il avait récupéré.
— Cela leur fera perdre un peu de temps, vite sortons !
Une fois dehors, Valentin chercha des yeux son VTT. Il était toujours là toujours appuyé contre le tronc d'un pin.
— Tu sais conduire un scooter ? demanda-t-il à Camille.
— Oui, j'ai déjà conduit celui de Hugo. Quel sale type ! Pour moi, c'est fini avec lui.
— Son engin est là, je vais te donner la clé et les papiers et tu vas conduire jusqu'à la place de la mairie et là tu m'attendras, compris ?
— Tu as la clé de son scooter !
— Oui, pour éviter d'être poursuivi j'avais pris mes précautions avant d'entrer dans l'immeuble.
Valentin se baissa, récupéra la clé, le porte-papiers de sa chaussette et tendit le tout à Camille.
— Tu vas faire comme si c'était tout naturel. Si tu vois quelqu'un, tu souris ; si un de ses potes te demande ce que tu fais avec son scooter, tu dis qu'il te l'a prêté pour un essai et que tu fais un tour. Ses copains savent qu'il veut le vendre, ils trouveront ça normal. Ne perds pas de temps, vas-y et ne panique pas, tout va bien se passer maintenant, nous sommes les maîtres du jeu.
— Je n'ai pas de casque.
— Tant pis, pour une fois... Prends les petites rues et roule doucement, surtout que tu es sûrement encore un peu pompette !
— Je ne suis pas une voleuse !
— Nous lui restituerons son engin. Allez, va !
Valentin attendit que Camille démarre pour sauter sur son VTT qu'il n'avait pas cadenassé et foncer à toutes pédales. Quand dix minutes plus tard il arriva place de la mairie, Camille avait mis le scooter sur béquille et tenait sa sœur dans ses bras.
— Ça va mieux les filles ?
Amandine se précipita dans les bras de Valentin et se serra contre lui.
— Ma sœur m'a dit que tu l'avais sauvée, merci, mais vraiment merci Valentin.
Un peu gêné, Valentin se dégagea doucement de l'étreinte.
— Tu ne m'appelles plus Valmont ?
— J'étais trop conne ! Tu permets que je t'appelle Valentin ?
— C'est le privilège de mes amis. Les autres m'appellent con, fayot, connard, boloss, badass, minus, minable et j'en oublie. Tu peux m'appeler Valentin, Amandine.
— J'ai honte !
— Pas vraiment de quoi. Mais ce n'est pas fini, il faut organiser la suite. Où est le plus proche stationnement autorisé pour deux-roues ?
— Il y en a un près du Monoprix sinon, il y a les parkings souterrains.
— Parking souterrain, c'est parfait, surtout s'il est payant. Va le garer Camille, on t'attend ici. N'oublie pas le ticket de stationnement. Amandine, en attendant ta sœur, est-ce que tu as prévenu tes parents ?
— Oui, je leur ai dit qu'on avait raté le car deux fois de suite et qu'on prendrait celui de sept heures, dans un quart d'heure donc. Nous allons nous faire engueuler sévère, mais tant pis, ma sœur n'a rien, c'est l'essentiel. Et toi aussi tu vas être en retard ?
— Je vais appeler mes grands-parents pour les rassurer, pas de problème, il me font confiance.
— Comment tu as fait pour la retrouver ?
— Elle te racontera. La voici qui revient, j'ai encore deux choses à lui dire avant de vous lâcher. Camille, écoute-moi, tu me fais confiance ?
— Absolument Valentin et tu peux me demander ce que tu veux.
— Quand tu seras rentrée et que vous aurez réglé les problèmes avec vos parents, tu prendras une grande enveloppe, tu mettras dedans la clé du scooter, les papiers ainsi que le ticket de parking, sans un mot d'explication et tu l'expédieras à ton maintenant ex-ami, tu connais l'adresse. A ta place, je ne timbrerais pas la lettre pour lui donner une leçon de plus : il devra payer un supplément pour l'avoir. Ne mets surtout pas ton nom au dos de l'enveloppe sinon la lettre te reviendrait. Allez, salut les filles, merci d’avoir gardé mon sac à dos Amandine et... ne crois plus tout ce que te dit Tony !