VALENTIN ET SES COPAINS

23. DISPARITION

Quentin, l'air soucieux, marchait de long en large dans la cour de récréation. Visiblement quelque chose le tracassait, il décida de se confier à Valentin.
— Écoute Val, je ne sais pas si c'est toi que ça concerne mais ce midi, à la fin du cours d'anglais, j'ai entendu le Thénardier dire à Clébar : « ils vont le coincer à la sortie ». Comme je sais qu'ils ne peuvent pas te saquer, il est possible qu'ils parlaient de toi.
— Ce n'est qu'une des possibilités venant de ces débiles. Tu as entendu autre chose ?
— Je crois avoir entendu « Anton », mais alors là, pas sûr du tout.
— Autre chose dans leur conversation ?
— Je crois qu'au départ ils parlaient de scooter. En tout cas ils discutaient de Slide, de Piaggio et d'Europa d'Hugo. C'est quoi Europa ?
— Eurocka, c'est une marque chinoise de scooter. Merci Quentin, je crois en effet qu'il s'agissait de moi.
— Pour quelle raison t'en veulent-ils ?
— Anton parce qu'il pense que je suis la cause du bris de ses lunettes de soleil et Hugo parce que j'ai contrecarré ses plans.
— Et les Thénardier ?
— Je ne pense pas qu'ils soient impliqués, du moins pas directement :Tony a peur de moi depuis la raclée qu'il a reçue et j'ai un pacte de non-agression avec ses frères, mais tous seraient bien contents que je me fasse « corriger ».
— Que comptes-tu faire ?
— Un homme averti en vaut deux, comme dit mon grand-père. S'il doit se passer quelque chose, ce sera à quatre heures car je suis sensé manger à la cantine. Maintenant réfléchissons, si je suis pour me faire attaquer, il faut que j'organise ma défense à l'avance...
— Tu sais que je suis avec toi et les autres copains aussi.
— Oui, sympa, mais comme je ne sais ni où ni quand, ni même si en réalité ils parlaient de moi, je ne peux pas demander aux copains de me servir de gardes du corps en permanence.
— Si tu as besoin de nous, nous sommes là, n'importe où, n'importe quand.
— Merci Quentin. J'ai une idée pour les contrer s'ils m'attaquent mais pour pouvoir la mettre en application, il faut que je fasse un tour chez moi tout de suite.
— Mais ça va être l'heure de notre service à la cantoche !
— Tant pis pour le repas. Quel est le meilleur moyen de sortir discrètement quand les grilles sont fermées ?
— Tu fais péter les cours de c'aprem ?
— Non, j'en ai pour une demi-heure au maximum, je serais de retour largement avant deux heures. Alors tu connais un moyen ?
— Oui, derrière le gymnase, à l'angle du mur caché par la haie il y a un passage facile au dessus du grillage.
— OK, à tout à l'heure.
— Tu veux que je te garde à manger ?
— Ce que tu pourras, un fruit, du pain. Accompagne-moi jusqu'au gymnase, ayons l'air naturel.

Valentin, masqué par l'imposant bâtiment, se faufila derrière la haie de lauriers-cerises et avisa le grillage aplati en son sommet. Il monta sur la margelle du muret, s'aida des étais du piquet d'angle, mit un pied sur le sommet aplati du grillage et sauta agilement sur le trottoir de l'autre côté. Une fois dans la rue il réfléchit : « Il ne faut pas que je passe devant l'entrée sinon je risque de me faire remarquer. Tant pis, je fais le détour » se dit-il en partant au pas de course à l'opposé de sa direction habituelle. « Il ne faut pas non plus que Za et Yanco me voient, ils seraient trop inquiets s'il savaient la vérité. »
Un kilomètre et demi plus loin, il se mit à marcher normalement pour reprendre son souffle, s'arrêta à deux maisons de celle de ses grands-parents. Ne voyant rien bouger, il se glissa dans le garage de plain-pied et ouvrit la portière de la voiture. « Chouette, elle est là » se dit-il en subtilisant un objet cylindrique du vide poche. Il referma précautionneusement la portière sans la claquer et repartit aussi discrètement qu'il était venu. Quand il sortit de la haie de lauriers derrière le mur du gymnase, Quentin était là qui le guettait.
— Tiens Val, je t'ai récupéré une pomme, une portion de camembert et du pain. Tu as pu faire ce que tu voulais ?
— Oui, j'ai pris ça dans la voiture de mes grands-parents, dit-il en montrant discrètement l'objet à son copain. S'il me coincent, ils auront une surprise.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Un aérosol au poivre.
— Ça sert à quoi ?
— Comme une bombe lacrymogène, à neutraliser un adversaire.
— Pourquoi pas directement une lacrymo ?
— Parce qu'elle appartient à mes grands-parents, que mes grands-parents vont souvent en Suisse et qu'en Suisse les lacrymogènes individuelles sont interdites.
— C'est efficace ce truc ?
— En fait, je n'en sais rien. Tu veux que j'essaie sur toi ?
— Heu, non merci, ça fait quoi ?
— Je suppose que, comme quand tu respires du poivre, tu éternues et tu as les yeux qui piquent.
— J'ai hâte de voir ça !
— Pas moi.
— Heu, oui, bien sûr. Je t'accompagne c't'aprem' à quatre heures ?
— Si les copains m'accompagnent ostensiblement, cela ne fera que retarder leur projet. Tu peux me surveiller à distance et si je ne réussis pas à m'en tirer, tu prendras les initiatives que tu jugeras bonnes.
— Tu n'as pas peur ?
— On a toujours peur de l'inconnu, ce qui n'a jamais rien empêché.
— C'est encore ton grand-père qui dit ça ?
— Tout juste. Merci de ton aide Quentin et aussi pour le casse-croûte.

Le lendemain matin, à l'ouverture des portes du collège, Gilles, premier arrivé, les traits tirés, l'air inquiet accrocha chacun des copains à leur arrivée :
— Bouboule, tu n'as pas vu Val ? Flo, tu n'as pas vu Val ? Olive, tu n'as pas vu Val ? Quentin, tu n'as pas vu Val ?
— Non, pourquoi ?
— Ses grands-parents m'ont téléphoné hier soir à neuf heures et encore ce matin, Valentin n'est pas rentré chez eux.
— Hein, pas rentré ? Mais il est bien sorti hier à quatre heures, j'étais avec lui pendant la première partie de son trajet. Ou la la , j'ai peur !
— Explique Quentin !
— Je vous dis tout à la récréation, là il faut rentrer en cours. Rassemblement à notre banc, prévenez aussi les filles.

Gilles monta sur leur banc habituel, s'assit inconfortablement, pieds sur l'assise, fesses sur l'étroit dossier. En l'absence du chef incontesté, lui, le fidèle lieutenant se sentait investi, responsable. Il prit la parole.
— Écoutez-moi tous, je vous parle de Val. Son grand-père m'a déjà appelé deux fois pour me demander si j'avais des nouvelles de lui car il n'est pas rentré hier soir et il n'a pas prévenu. Val est assez libre de ses mouvements mais il prévient toujours quand il a un retard. Là c'est inquiétant. Le dernier à l'avoir vu, c'est Quentin hier à la sortie de quatre heures ? C'est bien ça Quentin ?
— Oui mais il faut que je vous dise autre chose...
Quentin se mit à raconter sa conversation de la veille, l'escapade de Valentin et la bombe aérosol au poivre.
— Tu es sûr de ce que tu as entendu sur les scooters, demanda Mathilde.
— Ils parlaient de Slide, de Piaggio et d'Eurocka.
— Et les prénoms auxquels ils ont fait allusion ?
— Anton, j'en suis sûr.
— Anton est un copain des frères Thénardier et les Thénardier ont un scooter Slider, expliqua Florian. Valentin nous a vengé de lui deux fois, mais Anton ne peut être sûr de rien, tout ce qu'il a subi avait l'air d'être entièrement de sa faute. Signé Valentin, quoi !
— L'autre prénom que tu as entendu, c'était bien Hugo ? s'enquit Amandine.
— Je crois bien que c'est Hugo. Valentin a commencé à être soucieux quand je le lui ai dit.
— Ma frangine Camille avait un copain du lycée qui s'appelle Hugo et qui possède un scooter Eurocka. Valentin l'a sauvée des griffes de ce sale type qui en fait voulait du mal à ma sœur. Il ne vous a pas raconté comment il a fait pour les sortir de la cave dans laquelle Hugo les avait enfermés ?
Tous les amis ouvrirent de grands yeux étonnés en secouant la tête.
— Ça ne m'étonne pas de lui, se désola Gilles. Toujours à minimiser ses actions voire à les cacher pour éviter de paraître prétentieux. Explique-nous tout ça, Amandine.
Celle-ci se mit à raconter l'odyssée de sa sœur et de Valentin : son inquiétude, sa demande, la recherche, les caves, l'agression, l'enfermement, l'évasion, l'emprunt du scooter et son mode de restitution.
— Anton et Hugo seraient donc copains, mais comment ont-ils fait le lien avec Valentin ? s'interrogea Olivier.
— Anton et le grand Thénardier, euh Kévin je crois qu'il s'appelle, sont comme cul et chemise, expliqua Bouboule, ils ont dû discuter avec le Tony de notre classe. Si Hugo a fait une description précise de Valentin, Tony et ses frères l'ont reconnu et ont sûrement été trop heureux de le dénoncer pour le punir sans prendre de risques.
— Donc, poursuivit Gilles, Hugo, Anton et Kévin Thénardier auraient tendu un piège à notre meilleur ami et Val a disparu. Qu'est-ce qu'on va faire ? On prévient l'adjudant Lemoine ?
— Si on fait ça et que ça se sait, on est grillé dans le collège, affirma Olivier.
— Mais il faut absolument faire quelque chose, tonna Florian. Si Val n'est pas rentré chez lui, c'est que quelque chose ou quelqu'un l'en empêche ! Je propose qu'on coince le Tony et qu'on l'oblige à parler et croyez moi, si je m'en occupe, il parlera.
— Ensuite tu auras tout leur clan et leurs copains sur le dos, raisonna Mathilde. Je ne parle pas de toi Amandine, tu es avec nous maintenant.
— Alors qu'est-ce qu'on fait ? Quelqu'un a une autre idée ?
Eva leva timidement la main. Gilles lui donna immédiatement la parole.
— Parle Eva, tu sais quelque chose ?
— Il y a un point commun entre les trois : ils ont tous un scooter. Peut-être qu'on peut tenter de les repérer et de les suivre et ils nous mèneront à Valentin.
— Bien pensé Eva, mais nous n'avons que des vélos et encore pas tout le monde, impossible de les suivre.
— Anton et Kévin habitent le village, Anton dans le même immeuble que moi, réfléchit Bouboule, et nous avons tous ou presque un téléphone. Si je le vois sortir avec son engin, je vous préviens et nous essayons de repérer son trajet.
— D'accord, faisons ça. Retrouvons-nous ce midi avant la cantine pour nous mettre au point. En attendant, réfléchissez, cherchez des idées, il faut absolument que ce soir nous ayons résolu le problème, conclut Gilles.
— Comment sont leurs scooters ? demanda Pauline. Moi je ne mange pas à la cantine, si j'en vois un en rentrant chez moi, je vous envoie un SMS.
— Hugo a un Eurocka blanc avec des bandes orange, dit Amandine.
— Celui d'Anton est neuf, c'est un Piaggio tout rouge avec une selle noire, décrivit Florian.
— Kévin possède un Slider entièrement noir, conclut Olivier.

Quelques minutes avant quatorze heures le car de ramassage déposa Pauline devant le collège. Les amis de Valentin étaient à nouveau réunis sur et près de leur banc attitré. Leurs expressions trahissaient l'inquiétude que chacun ressentait, Eva pleurait en silence, Margot se tordait les mains, Amandine rongeait ses ongles, Florian pinçait ses lèvres, Bouboule avait perdu son éternel sourire, Gilles avait le visage encore plus creusé que le matin, tous ressentaient le vide de l'absence de Valentin et l'inquiétude qu'elle leur causait.
— J'ai encore reçu un message des grands-parents de Val, ils me disent qu'ils ont averti la gendarmerie, annonça Gilles.
— Sans indice, les gendarmes ne pourront rien faire de mieux que nous, se désola Olivier.
Pauline prit la parole.
— Écoutez vous tous, quand je suis rentrée chez moi, j'ai repéré deux scooters qui roulaient l'un derrière l'autre, ils ont doublé mon car, il était midi vingt. Le chauffeur était furieux car il a dû freiner brutalement pour éviter de les accrocher.
— C'était à quel endroit ? questionna Gilles.
— En direction de la route du col, un peu avant chez moi, il y avait d'abord un scoot blanc avec des bandes orange et un tout rouge qui le suivait mais les conducteurs avaient les casques, je ne peux pas les décrire. Je les ai revus plus tard, ils sont passés devant chez moi en redescendant. Il devait être une heure moins le quart.
— Anton et Hugo ! s'exclama Florian.
— On ne peut pas en être certain, normalement ils sont au lycée en ville, regretta Bouboule.
— J'ai une idée, je demande à ma sœur Camille si elle les a vus aujourd'hui. Elle craint beaucoup la réaction d'Hugo par rapport à elle. Elle le surveille, donc elle pourra me dire s'il était au lycée ce midi.
— Fais vite, ça va être l'heure des cours, hâta Lucie.
— D'ac, je vous dis à l'interclasse.

— Alors Amandine ? pressa Florian dès la fin du cours de techno.
— Ma sœur a vu Hugo partir sur son Eurocka à midi et il est revenu juste avant la reprise des cours.
— Il n'y a pas beaucoup de scooters blanc et orange dans le coin, je n'en ai même jamais vu, il est fort probable que ce soit lui, raisonna Gilles, à tout à l'heure tout le monde.

— Mathilde, Mathilde !
Dans la bousculade qui accompagne toujours le changement de salle au moment de l'interclasse, Margot venait d'apercevoir sa nouvelle amie.
— Oui Margot ?
Je veux prévenir le chef de la gendarmerie pour Valentin.
— Tu as entendu ce qu'a dit Gilles, si cela se sait, ceux de ta classe ne vont pas aimer.
— M'en fous, je n'ai pas de copains en cinquième B, ils sont trop nuls avec moi, je n'ai que Val et vous tous.
— Comment veux-tu faire ?
— J'aimerais lui envoyer un message mais je n'ai pas de téléphone. J'en aurai un cet été pour mes treize ans, si je ne redouble pas.
— Il y a maintenant de fortes chances pour que tu l'aies.
— Grâce à toi, à Val et à vous tous, mais en attendant...
— Je te files le mien.
— Et pour le numéro ?
— Attends. Gilles, oh Gilles ! Passe-moi le numéro perso de Lemoine, Margot veut lui dire ce que nous savons.
— OK, tout plutôt que l'inaction, ça tourne en rond dans ma tête, elle va exploser.

Mr Lemoine je suis Margot une amie de Valentin Valmont. Nous savons qu'il a disparu et je panse que des grand du lycé se vangent de lui. Yen a un qui s'apèle hugo, il a un scoutère blan et orange, l'aut s'apèle anton il a un piajio rouge. On les a vu ce midi sur la route du col c'est tout ce que je sai. Retrouver vite Valentin s'il vous plai.

A la fin des cours, Gilles, premier sorti, fonça vers le portail pour regrouper ses amis. Quand tous furent près de lui, il leur annonça :
— Les amis, je n'en peux plus d'attendre, il faut agir. Je propose qu'avec tous ceux et celles qui ont un vélo, nous organisions une patrouille en direction du col. Il faudra explorer la moindre petite route, le moindre chemin, demander à tous ceux que nous rencontrerons s'ils ont vu ou entendu quelque chose, les scoots, des cris, une dispute, des aller-retours. Rendez-vous dans quinze minutes place de la mairie.
— Et ceux qui n'ont pas de vélo, se désola Eva.
— Vous resterez près du feu tricolore et vous nous préviendrez si vous voyez passer les deux scooters.
— Et moi ? demanda timidement Margot.
— Je sais ce que tu viens de faire, Mathilde m'a montré. Finalement c'est bien. Reste avec Eva et Lucie. Amandine, demande à ta sœur à quelle heure finissent les cours au lycée.
— Pas la peine de demander, aujourd'hui elle finit à cinq heures.
— Donc s'ils reviennent, ils seront là vers cinq heures un quart et ça voudra dire qu'ils ont kidnappé Valentin. D'après toi Pauline, ils sont montés à douze heures vingt et descendus à douze heures quarante cinq, ça fait à peine une demi-heure en tout donc ils se sont donc arrêtés à moins d'un quart d'heure d'ici.
— Oui, dit Olivier, moins le temps qu'ils ont passé sur place. Si c'est quinze minutes, l'endroit que nous recherchons est à moins de huit minutes. A quelle vitesse ça roule un engin comme le leur ?
— Ils sont bridés à quarante cinq à l'heure, quand ils ne sont pas trafiqués.
— Celui d'Anton est neuf, rappela Bouboule.
— Donc huit minutes à quarante cinq kilomètres à l'heure, ça fait, ça fait...
— Six kilomètres, intervint Mathilde.
— Ils vont nettement moins vite en montée, remarqua Olivier, ils ne sont pas allés à plus de cinq kilomètres d'ici. Valentin est séquestré tout près.
— Je rentre en car mais je veux en être, j'ai un VTC, vous me prenez au passage devant chez moi, exigea Pauline.