VALENTIN ET SES COPAINS

26. Le SDF

L'homme était assis sur un bout de couverture crasseuse, adossé au mur du restaurant du centre village. Une barbe clairsemée hirsute déparait un peu plus un visage ridé, hâlé, marbré de taches grises. A sa gauche un sac à dos sans couleur définie abritait ses maigres affaires tandis qu'à sa droite, lové sur la couverture, un chien sans race, gris et noir, museau posé sur ses pattes avant, sans bouger la tête levait des yeux tristes au passage des clients du restaurant. Devant lui, une assiette en plastique dans laquelle brillaient quelques pièces jaunes voisinait avec un écriteau de carton d'emballage sur lequel on pouvait lire « nous avons faim ».
Ému par la détresse silencieuse de l'homme et les yeux suppliants de son chien, Valentin sortit un euro de son porte-monnaie et, en se baissant, le déposa dans l'assiette. L'homme fit un léger sourire de ses dents noircies et accompagna son remerciement d'un léger signe de tête.
Valentin se dirigeait vers la Maison de la presse quand une altercation le fit se retourner.
— ...pas question, tu ne restes pas là, tu indisposes mes clients. Prends ton barda crasseux et fiche ton camp ailleurs avec ton chien.
— Vous n'avez pas quelques restes à me donner ?
— Pour que tu en prennes l'habitude, pas question. Allez dégage !
— Alors un os pour mon chien ? Il n'a pas mangé de viande depuis une semaine...
— Je te dis de dégager, je tiens un commerce respectable moi, pas une cour des miracles.
— Une petite pièce comme celle que m'a donnée ce jeune homme là-bas et je m'en vais.
— Quand on veut de l'argent, on travaille. Allez, ouste !
L'homme vaincu baissa la tête, toucha le dos de son chien qui leva les yeux vers lui. « Viens Doucet, on est les malvenus ici.
 » Il roula la couverture qu'il fixa sur le haut de son sac, empocha ses quelques pièces et se dirigea en boitant vers un banc de la place de la mairie.
« Tant pis pour ma BD » se dit Valentin. Il courut vers le supermarché où il acheta un pack de viande prédécoupée, commanda un sandwich au rayon traiteur, compléta par une canette de bière et une bouteille d'eau de source.
— Pas de vente d'alcool aux mineurs, dit la caissière.
— Mais ce n'est pas pour moi...
— Désolé jeune homme.
Quand, muni de ses autres achats, il revint place de la mairie, l'homme n'était plus là. Valentin regarda autour de lui, personne ! Il avisa une vieille femme assise sur un autre banc :
— S'il vous plaît madame, auriez-vous vu l'homme qui était là il y a dix minutes environ ?
— Le clochard ? Il s'est fait éjecter par la police municipale, il est parti par là, répondit-elle en désignant une direction d'un geste du bras.
— Merci bien.
— Méfie-toi, il n'y a rien à gagner dans la fréquentation de ces gens là.
Valentin se dirigea vers les pelouses et l'espace de jeux pour les enfants du village. Effectivement, l'homme était là. Il avait étalé sa couverture sur l'herbe à l'endroit le plus éloigné des jeux et, assis près de son chien, perdu dans ses rêves de maigre chère, attendait que le temps passe.
— Monsieur ? Monsieur ?
L'homme ouvrit ses yeux chassieux et, sans répondre, les fixa vers l'importun. Au bout de quelques secondes, il sembla reconnaître Valentin. Un sourire triste mit un peu de vie sur son visage fatigué mais il ne répondit pas.
— Vous avez une assiette pour votre chien ?
— ...ourquoi ? demanda l'homme avec sa voix cassée.
— Je lui ai acheté un peu de viande.
L'homme eut un air étonné puis incrédule.
— Ce n'est pas bien de donner de fausses joies.
— Tenez, dit Valentin en sortant le paquet de viande conditionnée dans une barquette sous cellophane.
Les narines du chien frémirent, il se leva et regarda fixement son maître.
— C'est pour lui, tu es sûr ?
— Parfaitement et pour vous j'ai pris un sandwich pâté salade cornichons, plus une bouteille d'eau pour vous deux.
— Pourquoi tu fais ça, tu as pitié ?
— Du chien oui... Vous, je crois simplement que vous n'avez pas eu de chance, je vois bien que vous êtes malheureux. Peut-être un jour serais-je dans la difficulté moi aussi, alors.... On ne fait pas exprès d'être malheureux.
— Tu es le premier à me parler comme ça depuis bien longtemps, comment t'appelles-tu ? Tu as quel âge ?
— Mon prénom c'est Valentin et j'ai un peu plus de treize ans. J'ai voulu vous acheter une bière mais la caissière n'a pas accepté car je suis mineur.
— C'est très gentil de ta part mais je ne bois pas d'alcool. Je suis tombé assez bas comme ça sans y ajouter l'alcoolisme, ajouta l'homme à mi-voix.
— Monsieur, je suis indiscret si je vous demande pourquoi vous êtes... vous êtes devenu...
— Un clochard, un SDF, une épave, une ruine ?
— Je ne sais pas quel mot employer, ils me semblent tellement brutaux. J'ai entendu une fois à la radio l'expression « naufragé de la vie », c'est moins rabaissant.
— C'est bien cela : un naufrage, tu t'enfonces de plus en en plus, tu coules et tu te noies... Pourtant vois-tu j'avais un métier, une femme, un fils.
— Qu'est ce qui s'est passé ?
— Assieds-toi ici en face de moi, si tu n'as pas honte ni peur de moi. Je vais te raconter.
— Je n'ai ni l'une ni l'autre. Je peux caresser votre chien ?
— Si tu n'as pas peur des puces.
— Je prendrai une douche en rentrant chez moi.
— Ah, une bonne douche chaude...
Je n'ai pas toujours été comme ça, tu sais, j'avais un métier, j'ai été licencié quand mon entreprise a délocalisé sa production dans un pays de l'est où la main d’œuvre est meilleur marché. Avec la crise, plus personne ici n'embauchait, impossible de retrouver du travail. Pourtant je me suis démené, pendant plus d'un an j'ai cherché, écrit, démarché, mais en vain. Mes indemnités de chômage ont pris fin.
J'avais une femme, elle a demandé et obtenu le divorce. J'ai un fils de ton âge à peu près, c'est mon ex-femme qui en a obtenu la garde. Quand elle a déménagé, je me suis retrouvé à la rue, mes amis se sont détournés de moi, je suis resté seul avec mon chien. Je ne lui assure pas une belle vie mais lui au moins me reste fidèle.
Quand tu es à la rue, que tu ne gagnes plus ta vie en travaillant, que tu as faim, il ne te restes que deux solutions : voler ou mendier, susciter l'opprobre ou la pitié. Je n'ai jamais pu me résoudre à être malhonnête, alors je mendie. La honte finit par passer en même temps que la fierté et l'estime de soi. Quand tu es comme moi, tout devient trop : trop froid en hiver, trop chaud en été, trop humide quand il pleut, trop dur quand tu es malade. Tu es trop sale, trop méprisé, trop chassé, trop insulté, trop déprimé pour remonter, alors tu subis ta vie avec de temps en temps, quand même, un rayon de soleil : un jeune et beau garçon qui te donne une pièce, à manger pour ton chien et pour toi et surtout un peu d'écoute. Je crois que ta vie sera belle Valentin car tu es généreux, c'est une qualité rare dans ce monde égoïste.
— On ne peut pas vraiment avoir une belle vie quand il y a du malheur et de l'injustice autour de soi. Vous n'avez pas retravaillé depuis votre licenciement ?
— J'ai fait des tas de petits boulots, au noir la plupart du temps, jusqu'au jour où sur un chantier, je suis tombé d'un échafaudage. Mon genou droit n'a pas résisté, il s'est plié à l'envers. Comme je n'étais pas déclaré, le chef de chantier n'a jamais voulu reconnaître un accident du travail. Ma jambe s'est réparée tant bien que mal mais depuis je boite un peu.
— Oui, j'ai vu, c'est bien triste tout ça. Où habitez-vous ?
— Partout et nulle part. Je ne sais même pas comment j'ai atterri ici. En cheminant au hasard. Dans l'ancien temps, les gens comme moi, on les appelait des chemineaux.
— La vie s'est montré dure pour vous.
— Le plus dur dans tout ça, pour moi en tout cas, c'est le manque d'hygiène. Ne pas prendre de douche, ne pas se laver les cheveux, ne pas ne raser, ne pas se laver les dents. Tu prends des poux, des maladies de peau, tes dents se gâtent... Mais je t'attriste avec tout cela, toi le seul qui m'ait manifesté de l'intérêt et ton bon cœur.
— Vous n'avez pas revu votre fils ?
— Je préfère qu'il ne me voie pas dans l'état où je suis. Je lui écris quelquefois, quand je peux.
— Vous n'avez pas beaucoup de plaisir dans votre vie...
— Je profite avec nostalgie de ce qui est encore gratuit, le chant du merle, le vol des hirondelles, des nuages blancs dans le ciel bleu, l'amour de mon chien. Tu as vu comme il te regarde ? Il sait que tu lui as donné du bon manger et il te remercie à sa manière.
— C'est une brave bête, il a quel âge ?
— Onze ans. Nous l'avions adopté pour donner un compagnon de jeu à notre fils.
— Vous comptez rester un peu dans la région, dans le village ?
— Je ne sais pas, je vis au jour le jour et tous les lieux se valent.
— Mais vous serez là demain ?
— Je ne partirai pas sans te dire au revoir, si c'est ça que tu veux dire.
— A demain monsieur, monsieur ?
— Mon prénom c'est René.
— René, je peux vous demander quelque chose ?
— La seule demande qu'on me fait généralement, c'est de ficher mon camp ailleurs. Qu'est-ce que tu souhaites ? J'ai bien peu de pouvoir tu sais Valentin.
— Je désire que demain à treize heures, vous alliez, comme aujourd'hui, vous poser contre le mur du restaurant avec Doucet. Demain, c'est dimanche, il y aura du monde, beaucoup de clients.
— Le patron me chassera comme aujourd'hui.
— C'est exactement ce que je veux, monsieur René, sans vouloir vous humilier davantage.
— Tu es un drôle de garçon, mais tu as été tellement gentil avec nous deux que je vais faire ce que tu demandes.
— Vous savez où dormir ce soir ?
— J'ai un petit coin de paille dans une grange près d'ici.

— Yanco, est-ce que tu as loué le petit studio derrière le garage ?
— Il est loué à partir du premier juillet.
— Est-ce qu'il est opérationnel dès maintenant ?
— Il peut l'être. Tu as encore une idée derrière la tête, toi, je me trompe ?
— Le ballon d'eau chaude est en fonction ?
— Il suffit d’enclencher le circuit électrique qui l'alimente, deux heures après il y a de l'eau chaude. Alors, ton idée ?
— Cela ne va peut être pas vous plaire. J'ai fait la connaissance d'un homme malheureux, un SDF avec son chien et j'ai du mal à supporter que personne n'essaie de lui venir en aide. Tout à l'heure il s'est fait chasser de devant le restaurant du centre et même d'un banc place de la mairie. J'ai discuté un certain temps avec lui, je crois qu'au fond c'est un brave homme. Est-ce que vous lui prêteriez le studio quelques jours, le temps de résoudre quelques problèmes ?
— Il a un chien, je ne voudrais pas que ses aboiements nous gênent ainsi que nos voisins.
— Pendant tout le temps que j'ai discuté avec cet homme, je ne l'ai pas entendu du tout.
— Héberger un SDF peut poser des problèmes : hygiène, alcoolisme...
— Il ne boit que de l'eau et après une bonne douche et des habits propres, il n'y a plus de problème d'hygiène. J'ajoute qu'il s'exprime fort convenablement.
— Des habits propres, hein ? questionna malicieusement le grand-père.
— Oui, ceux que tu projettes de donner au secours populaire. Cela évite un intermédiaire.
— Donc tu veux que je prête le studio, pour combien de temps ?
— Le temps que je vérifie si mes autres idées à son propos sont applicables. Quelques jours, deux semaines au maximum.
— Quelles sont tes idées ?
— Elles ne sont pas encore tout à fait au point, mais je t'en ferai part. Alors, es-tu d'accord ?
— Il faut d'abord que j'en parle à Za.
— Tu m'as toujours dit, et Za aussi, qu'il faut aider son prochain. J'ai eu beaucoup de satisfaction à aider le père de Margot, maintenant je veux aider un homme qui a tout perdu, son travail, sa femme, sa dignité et même la présence de son fils de mon âge. Je t'en prie Yanco, sois persuasif avec Za. L'homme s'appelle René et son chien Doucet.
— Je suppose qu'il n'a aucune ressource financière, donc tu veux aussi que nous lui fournissions à manger ?
— Je lui ai acheté un sandwich et de la viande pour son chien aujourd'hui, mais pour la suite, j'ai une autre idée.
— Tu avais assez d'argent ?
— J'avais celui pour acheter ma revue.
— Donc pas de BD cette semaine ?
— Non, et je ne regrette pas du tout.
— Je pense réussir à convaincre ta grand-mère, elle adore être fière de toi.

Masqué par un arbre de la place, Valentin ajusta le zoom de l'application photo-vidéo de son smartphone. René le SDF venait de s’asseoir sur sa couverture et de poser son carton et son assiette au sol devant Doucet son chien. Les nombreux clients lui jetaient un regard avant de tirer la porte d'entrée. Au bout de quelques minutes, le patron sortit furieux :
— Je t'ai déjà dit que je ne voulais pas te voir ici, toi et ton chien pouilleux !
— Vous n'avez pas un petit quelque chose à manger ou une petite pièce pour acheter un bout de pain ? C'est dur d'avoir faim vous savez.
— C'est dur aussi de travailler mais ça visiblement tu l'ignores.
— Rien que quelques déchets pour mon chien, s'il vous plaît et je m'en vais.
— Rien du tout, dégage tout de suite.
— C'est une place publique, j'ai le droit de rester.
— Tu n'as aucun droit sinon de déguerpir, et tout de suite avant que j'utilise la force.
— C'est bon, c'est bon, je m'en vais.

Valentin attendit la fin du service pour entrer à son tour dans le restaurant.
— Il est seize heures, on ne sert plus, jeune homme, dit un garçon en chemise blanche et pantalon noir.
— Je veux simplement parler au patron.
— Le patron est occupé, il n'a pas de temps à te consacrer.
— Qu'est-ce que vous en savez ? Vous ne lui avez même pas demandé !
— Bon, tu me gênes dans mon rangement. Va jouer dehors.
— JE VEUX VOIR LE PATRON ! hurla Valentin.
— Qu'est-ce qui se passe encore ici ?
— Ah, bonjour monsieur.
— C'est toi qui cries comme ça ?
— Je parle normalement maintenant, vous entendez bien ?
— Qu'est-ce que tu veux ? Un coca, une limonade ?
— Je veux vous montrer quelque chose, dit Valentin en sortant son smartphone et en lançant la vidéo de l'altercation avec le SDF, regardez.
— Pourquoi tu as filmé ça ? Tu vas me faire le plaisir de l'effacer tout de suite !
— Cela va dépendre de vous monsieur. Est-ce que vous connaissez « Dismoioù, LaFourchette ou TripAdvisor » ?
— Qu'est-ce que tu racontes ?
— Je suis sûr que vous connaissez. Votre restaurant est très bien classé dans ces applications qui conseillent les clients. J'ai vérifié, vous êtes en troisième position des restaurants dans TripAdvisor, c'est vraiment une bonne cote.
— Où veux-tu en venir ?
— Ce serait dommage pour votre commerce que cette cote baisse sensiblement.
— Pourquoi baisserait-elle ?
— Parce que vous avez eu un comportement inhumain avec ce malheureux qui cherchait simplement de quoi survivre.
— Et pour ça tu vas mettre un avis négatif sur mon restaurant ? Ha ha ha ha ! Tu crois qu'une seule appréciation négative aura une influence quelconque parmi cent trente cinq avis positifs ? Ha ha ha ha !
— Vous voyez que vous connaissez Trip Advisor !
— Tu m'as assez amusé, va jouer avec tes copains maintenant, ha ha ha ha !
— Est-ce que vous connaissez l'échiquier de Sissa ? C'est une histoire que j'ai apprise à l'école.
— Je n'ai pas de temps à perdre avec tes histoires...
— Cela va fortement vous intéresser, vous allez voir : un roi des Indes avait promis une récompense à qui lui proposerait un jeu pour le distraire, le philosophe Sissa lui proposa le jeu d'échec. Le roi ravi lui demanda quelle récompense il voulait. Sissa répondit, je veux un grain de riz sur la première case du jeu, deux sur la deuxième, quatre sur la troisième, huit sur la quatrième et ainsi de suite en doublant le nombre jusqu'à la dernière case. Le roi rit devant cette demande dérisoire. Qu'est-ce que vous en pensez ?
— Je pense que tu me fais perdre mon temps.
— Savez-vous combien de grains de riz ce roi incrédule devrait fournir en tout ? Plus de 18 milliards de milliards de grains soit 720 000 millions de tonnes ! Il faudrait donc plus de 1 000 ans de production mondiale de riz pour atteindre cette faramineuse quantité !
— Où veux-tu en venir avec ton conte de fée ?
— Ce n'est pas un conte de fées mais une réalité mathématique. Imaginez que je mette un avis négatif à propos de votre établissement sur TripAdvisor et qu'ensuite je demande à deux copains de faire de même, qui demandent chacun à deux autres copains, ce qui fait quatre qui demandent à deux copains, ce qui fait huit, qui demandent à deux copains... Je continue ?
— Tu ferais ça petit con ? menaça le commerçant.
— Sans hésiter. Il paraît qu'on est tous le con de quelqu'un, monsieur, rappelez-vous le roi et le philosophe. Comptez aussi la vidéo qui va se retrouver sur Youtube avec toute la publicité voulue. Vous avez remarqué qu'on voit très bien le nom de votre établissement sur mon film ?
— Qu'est-ce que tu veux à la fin ?
— La saison touristique va commencer, vous allez avoir besoin de main d’œuvre supplémentaire, de travailleurs saisonniers, je ne me trompe pas ? Demain à cette même heure un homme va se présenter. Quand il arrivera, il vous dira simplement : « mon prénom, c'est René ». Vous serez très poli avec lui. Il n'aura pas de références mais vous allez quand même l'engager avec un contrat officiel, lui fournir un petit logement et le payer correctement. Vous n'avez rien à perdre et tout à gagner à accepter mon marché. A la fin de la saison et seulement à ce moment là, je renoncerai à mon projet vous concernant si tout a bien fonctionné.
— C'est qui cet homme ?
— Vous le saurez demain. Il se présentera de la part de Valentin. Au revoir monsieur.

— Bonjour René, dit Valentin en tendant la main à l'homme assis à l'écart sur sa couverture dans le petit square des jeux pour enfants, salut Doucet, ajouta-t-il en faisant une grattouille sur la tête du chien qui remua la queue de contentement.
— Ah, bonjour Valentin, tu vas bien ?
— Je vais bien. Dites-moi René, que penseriez-vous d'une bonne douche chaude dans un petit logement confortable ?
— Tu veux me faire rêver ?
— Ma proposition est tout à fait sérieuse. Mes grands-parents ont un petit studio au rez-de-chaussée de leur villa. Ils vous le prêtent pour quelques jours.
— Tu te moques de moi, personne ne ferait cela pour un loqueteux comme moi.
— Mes grands-parents si. Vous acceptez ? Dites oui, cela me fera plaisir.
— Tu es sûr que je ne vais pas gêner ?
— Venez René, laissez-vous faire un petit peu, vous allez vous réconcilier avec vous-même.
— Et mon chien ? Je ne peux rien accepter si mon chien ne m'accompagne pas.
— Doucet peut venir, il aura aussi une pelouse pour jouer.
— Je suis gêné Valentin, je ne sais pas quoi dire, murmura l'homme dont les yeux s'embuèrent.
— Alors, dites oui. Allez, venez, c'est à six cents mètres d'ici.

— Voici le studio. C'est petit mais confortable. Voici le coin cuisine, la petite salle d'eau avec une douche et un petit lavabo, le coin sommeil avec deux couchettes superposées et une petite table avec deux chaises. Je vais vous chercher des habits propres, combien chaussez-vous ?
— Du quarante trois, pourquoi ?
— Impeccable. Je vous laisse à votre toilette, vous trouverez dans la petite armoire blanche du savon, un gant, une serviette, un rasoir et un peigne. Je reviens dans un quart d'heure vous apporter du dentifrice et une brosse à dents.

Valentin frappa deux coups à la porte extérieure du studio.
— Oui ? fit la voix de René.
— C'est Valentin, je peux entrer ?
— Fais comme chez toi Valentin.
L'homme était torse nu, la blancheur de sa maigre poitrine contrastait avec le hâle de son visage et de son cou. Une serviette de toilette enveloppait ses reins. Un peu gêné, Valentin répondit :
— Non, c'est chez vous maintenant, personne ne peut entrer sans votre autorisation. Pour vos dents, dit l'adolescent en tendant ses achats. Je vous ai en outre apporté quelques sous-vêtements, deux tee-shirts, un pantalon, un gilet et des baskets taille quarante trois. Vous êtes un peu plus mince que mon grand-père, ces habits ne lui vont plus mais ils devraient vous convenir.
— Tout ceci est très beau, trop beau pour moi. Je ne peux pas accepter Valentin.
— Mais si ! Tout est donné de bon cœur vous savez. Laissez-moi vous expliquer comment je vois la suite : demain à seize heures, vous irez au restaurant du centre village...
— Impossible Valentin et cela pour deux raisons : un, le patron va encore m'expulser et deux, on ne donne pas la pièce à un mendiant bien habillé.
— Un, le patron ne vous expulsera pas et deux, vous n'aurez plus besoin de mendier. Vous vous présenterez de la part de Valentin en disant : « je m'appelle René ». Vous allez être surpris car le patron, celui-là même qui vous a par deux fois expulsé, va vous engager pour des travaux saisonniers : nettoyage, installation et rangement de la terrasse, arrosage et entretien des bacs à fleurs, balayage de la salle de restaurant, aide à la vaisselle et au débarras, j'en oublie sûrement. Il vous fournira également un petit logement, ce sera prévu dans votre contrat. Vous allez avoir du travail jusqu'à la fin septembre René, et si vous donnez satisfaction, vous pourrez vous faire engager pour la saison d'hiver dans un restaurant d'altitude.
— Comment as-tu réussi ce miracle, Valentin ?
— Pour s'imposer, dit mon grand-père, il faut trouver et exploiter le point faible de l'autre. Ce restaurateur en a deux : la vanité et l’appât du gain. J'ai menacé de ruiner la réputation de son restaurant, ce qui l'aurait touché d'un seul coup dans ses deux points faibles. Ce ne fut pas très difficile. Allez, je vous laisse finir de vous préparer, ce soir vous mangez avec nous et il y aura une bonne pâtée pour Doucet. Demain à seize heures ce sera à vous de jouer. En attendant le repas, moi aussi je vais jouer, mais tout de suite, dehors, avec votre chien.