VALENTIN ET SES COPAINS

6. ŒIL POUR ŒIL

« Dis-moi Pascal... »
— Tu sais Val, tu peux encore m'appeler Bouboule, ça ne me vexe toujours pas.
— OK, Bouboule, tes lunettes, comment les as-tu cassées exactement ?
— Ce n'est pas moi directement, c'est à cause d'Anton, tu te le rappelles le footeux ?
— Ah oui, celui qui avait blessé Florian, celui dont nous avons arrangé le pied droit ?
— Lui-même. Je te raconte. J'allais sortir de mon immeuble, j'étais dans le hall du rez de chaussée quand Anton a descendu l'escalier comme un ouragan. Il m'a bousculé contre les boites à lettres, mes lunettes sont tombées sur le carrelage et ce sauvage a marché dessus. Elles ont explosé.
— L'a-t-il fait exprès ?
— J'ai des doutes. Je ne lui ai jamais rien fait, à part l'épisode du doigt de pied mais il ne sait pas le fin mot de l'histoire.
— Qu'il l'ait fait exprès ou pas, ce type n'a pas à te bousculer. Il faut trouver le moyen de lui faire payer.
— On ne va pas lui extorquer de l'argent quand même !
— Non, par payer je veux dire lui rendre la monnaie de sa pièce. Marrant, non ?
— D'ac, mais je ne vois pas comment faire.
— Est-ce qu'il porte des lunettes ?
— Oui et non, dehors il a toujours des lunettes de soleil, des trucs comme dans les films américains.
— Ah, des Ray-Ban. S'il les cassait lui-même par hasard, ce ne serait que justice, non ?
— Oui, mais c'est tout juste impossible !
— Attends, laisse-moi réfléchir... Oui, cela pourrait marcher… Je consulte la météo : lundi pluie, mardi beau, mercredi pluie, il faut que ce soit mardi. Nous allons organiser un petit match de foot et l'inviter, il ne devrait pas résister.
— Il ne nous connaît pas, il va se demander pourquoi on l'appelle. Et puis je suis nul au foot.
— Et moi pas très bon, mais ça ne fait rien au contraire. Est-ce que Thénardier et Clébar sont copains avec Anton ?
— Ils jouent quelques fois ensemble.
— Donc ils ont probablement son numéro de portable. Écoute, voici que que nous allons faire : Florian, Olivier, Gilles et moi, nous allons défier Thénardier, Clébar et Romuald au foot.
— Et moi alors ?
— Toi tu ne joueras pas.
— Merci bien !
— Ce n'est pas pour t'évincer Bouboule mais il faut absolument éviter tout soupçon de vengeance donc tu ne dois pas apparaître. Les trois fiers à bras sont tellement sûrs de leur valeur au foot qu'ils ne vont pas résister à l'envie de nous battre, donc ils vont accepter. Comme ils ne seront que trois, il faut s'arranger pour leur faire inviter qui ils veulent, Anton par exemple.
— Ils peuvent choisir quelqu'un d'autre.
— C'est un petit risque mais comme nous allons le leur suggérer et que c'est parait-il un bon joueur, une fois le nom dans leurs têtes, ils ne vont pas aller chercher plus loin.
— Ça va se passer où ?
— Au petit stade, sur un quart du terrain de foot avec les petits buts en arceau, sans gardien. Voici dans le détail comment nous allons procéder : nous allons tous venir avec des lunettes de soleil... — Vous aurez l'air de kakous !
— De quoi ?
— De kakous, de prétentieux qui se la jouent.
— Bon, j'ai encore appris quelque chose. Donc nous arrivons, nous plaçons nos affaires au bord de la touche, disons à deux mètres, avec nos lunettes dessus. Ils feront pareil je pense.
— Et si l'Anton veut jouer avec les siennes ?
— Je lui dirai que je refuse de jouer parce que c'est dangereux si nous nous cognons, bref, je trouverai une raison pour qu'il les pose.
— Elles ne vont pas se casser toutes seules !
— Pendant le match, quelqu'un va marcher dessus sans le faire exprès. Il faut que j'aille discuter tactique et stratégie avec les copains pour affiner les détails du match. Je pense que mardi à dix sept heures serait le bon créneau. Allons rejoindre les copains pour tout mettre au point.

Quand Bouboule eut rassemblé les amis, Valentin prit la parole :
— Ça vous dirait de faire un petit match de foot ce mardi ?
— Tu penses bien que oui ! répondit immédiatement Florian enthousiaste.
— Je suis pour, approuva Olivier.
— Si tu veux, dit Gilles, mais je pense que ce n'est pas pour l'amour du foot que tu nous proposes ça, j'ai bon ?
— Dix sur dix. C'est pour punir le type qui a cassé les lunettes de Bouboule. Vous vous souvenez d'Anton le footeux ?
— Excellent souvenir ! s'exclama Florian. Il ne s'est jamais douté de rien ce nul !
— C'est lui qui a bousculé notre copain ici présent et a écrasé ses lunettes. Je prévois de lui rendre la pareille sans qu'il s'en doute. Nous jouerons contre nos chers amis Thénardier, Clébar et Romuald et je vais m'arranger pour qu'ils invitent Anton à se joindre à eux.
— Là ils vont être beaucoup plus forts que nous, on ne va pas gagner ! déplora Florian.
— Le but de l'action ne sera pas de gagner mais d'arriver à ce que Anton soit le responsable de la casse de ses Ray-Ban, les lunettes américaines dont il est si fier. Pour que mon plan fonctionne, il faut que nous ayons nous aussi des lunettes de soleil. Mardi il fera beau et chaud, c'est pour cela que j'ai choisi ce jour là.
— Où est-ce qu'on jouera ? demanda Olivier.
— Sur un quart du terrain de foot du petit stade avec les mini-buts sans gardien. Avant de commencer le match, nous poserons nos affaires le long de la touche et nos lunettes dessus. Je me suis renseigné, Anton joue arrière droit dans son équipe en ville donc je jouerai ailier gauche pour être face à lui. Gilles, tu seras ailier droit, Olivier arrière gauche et toi Florian arrière droit.
— Pourquoi tu nous places comme ça ? s'enquit Olivier.
— Parce que c'est moi qui vais piétiner ou faire piétiner ses Ray-Ban. Voici mon plan tactique : ils sont plus forts que nous, ils vont nous marquer des buts, c'est sûr, donc sur une remise en jeu, quand je t'aurai adressé un signe convenu Flo, tu feras l'engagement par une grande transversale vers moi près de la touche aux habits. Si je réussis à contrôler le ballon, je temporiserai jusqu'à ce que Anton mon adversaire direct vienne me charger. Ce n'est pas un tendre et il y va franchement de l'épaule quand il charge alors soit j'esquive et il se déséquilibre vers son tas d'habits, soit je ne l'esquive pas et, comme il pèse dix kilos de plus que moi, je suis éjecté sur la touche, dans ce cas, si je vise bien, vous entendrez un adorable bruit de verre cassé !
— Et si ça ne marche pas ? objecta Gilles.
— Nous recommencerons autant de fois que nécessaire et au besoin nous demanderons un match revanche un autre jour de beau temps, mais j'ai bon espoir. N'oubliez pas vos lunettes mardi.
— Il ne faudra pas hésiter à nous engueuler sur le terrain chaque fois que nous prendrons un but, ça les mettra en confiance et les rendra encore plus sûrs d'eux.
— Très bonne suggestion Olivier.
— On peut quand même essayer de bien jouer, non ?
— Bien sûr Flo, mais pour une fois ce n'est pas la victoire qui compte.

— A toi Olivier, suis Clébar de plus près ! hurla Gilles.
— Démarque-toi Val ! Reste pas collé à Anton ! cria Florian.
— Olive, tu marques Tony, ne le laisse pas s'échapper ! lança Valentin.
— Val, surveille Anton, suis-le à la culotte, il faut le priver de ballon, conseilla Florian, le spécialiste.
— Tacle-le Flo ! Il m'a feinté ! Aïe, encore un but ! se lamenta Olivier.
— Ha ha, deux à zéro ! triompha Clébar.
— Vas-y Flo, engage, dit Valentin l'air un peu découragé.
Florian, astucieusement, adroitement, sur son coup de pied d'engagement expédia le ballon directement dans le but adverse pourtant de faibles dimensions.
— But ! Deux à un ! se réjouit-il.
— Ça ne compte pas un but direct comme ça ! s'insurgea Clément.
— Tu as déjà lu le règlement ? En tournoi de sixte, c'est parfaitement autorisé ! Demande à Anton qui sait jouer. Donc deux à un Clébar !
— M'appelle pas comme ça !
— D'accord Clébar.
— Pas fini les mecs. A nous l'engagement, dit Tony.
Il plaça le ballon sur sa ligne de but et tenta le même geste que Florian. Olivier intercepta, glissa la balle sur sa droite à Florian. Valentin leva la main. Florian qui guettait le signal envoya une passe de vingt cinq mètres que Valentin réussit non sans mal à amortir. Il dribbla le long de la touche, vite bloqué par Anton. Valentin se retourna pour protéger son ballon. Anton l'attaqua côté intérieur du terrain pour lui ôter toute possibilité autre qu'une passe en arrière, puis, d'une charge à l'épaule, il le déséquilibra vers la ligne de touche et s'empara de la balle. Valentin en rajouta dans le déséquilibre et sauta exprès au dessus du tas d'habits de son adversaire direct. Ce dernier centra pour Romuald qui passa à Tony qui envoya la balle sous l'arceau.
— Trois à un, les nuls ! jubila Le Thénardier.
— Ce n'est pas juste, tu es plus lourd que moi et tu m'as bousculé, reprocha Valentin à Anton.
— On a parfaitement le droit de charger épaule contre épaule, répliqua ce dernier, tu ne sais pas ça ?
— Putain Val, protège mieux ta balle ou alors fais la passe avant de te faire charger ! tempêta Florian. Engagement, vas-y Olive.
Olivier expédia le ballon vers Gilles qui tenta une transversale vers Valentin. Romuald intercepta et relança immédiatement Anton qui partit en dribble vers le but adverse. Son indéniable adresse lui fit éviter le tacle d'Olivier et il se retrouva seul face au but.
— Quatre à un ! hurla Tony, Ha ha ha !
Valentin fit signe à ses équipiers de se regrouper autour de lui.
— Flo, c'est maintenant, sur ton engagement, vise bien.
— OK.
Florian posa soigneusement le ballon, se décala comme s'il voulait renouveler son coup de pied direct. Anton et Romuald se rapprochèrent de leur but. D'un magistral coup de pied, il expédia une passe rasante et précise sur la gauche vers Valentin qui contrôla, partit en dribble le long de la ligne de touche. Anton, pris de court, fonça vers lui à toute vitesse. Au dernier moment, Valentin fit un petit crochet vers sa droite et s'arrêta en posant le pied sur le ballon. Anton surpris bloqua sa course mais dans son élan passa entre la touche et son adversaire. Au passage Valentin lui donna un coup d'épaule en y mettant tout son poids. Anton ne put que reculer à petits pas précipités pour tenter de garder son équilibre mais finalement chuta en arrière sur un tas d'habits, le sien. On entendit un petit clac-cric puis un énorme juron.
— PUTAIN ! Mes RAY-BAN, MERDE ! La monture est complètement niquée et un verre est pété ! C'est de ta faute petit con !
— De ma faute, c'est la meilleure ! C'est toi qui m'a dit qu'on a le droit de charger à l'épaule, non ? Tout à l'heure quand tu m'as bousculé, je l'ai évité ton tas de linge ! Moi, je n'accepte pas les insultes ! Allez les gars, nous arrêtons. Rhabillons-nous et partons d'ici. Ce sont de mauvais joueurs.
— Oui, ben quatre buts à un quand même les boloss ! triompha Thénardier.
— Oui, quatre à un ! répéta Valentin avec un sourire jusqu'aux oreilles, sourire repris par ses équipiers.
— Et ça vous fait marrer ?
— Ben oui, nous sommes beaux joueurs, nous, répondit Florian.