VALENTIN ET SES COPAINS

7. DANS LE CAR

L'autocar roulait prudemment sur l'étroite route de montagne bordée de prairies couvertes de fleurs. Il se dirigeait vers le hameau d'estive du Montoz où était installé le campement du stage découverte organisé par le collège. En cette fin de mois de mai, la tiédeur du premier printemps avait laissé place à une inhabituelle chaleur lourde et piquante. A l'intérieur du car, écouteurs aux oreilles, beaucoup d’élèves se régalaient de leur musique favorite, certains pianotaient des jeux sur leurs smartphones, quelques uns discutaient. Valentin, émerveillé, nez conte la vitre, s’imprégnait d'un paysage qu'il ne connaissait pas encore. A l'avant madame Audrey Chevallier professeur d'histoire et géographie ainsi que monsieur Philippe Doucet professeur d'éducation physique qui accompagnaient le voyage somnolaient.
Valentin toucha le bras de son voisin de siège :
— Dis-moi Gilles, tu connais les noms de ces montagnes ?
Gilles ôta ses écouteurs et fit répéter :
— Hein ? Qu'est-ce que tu dis ?
— Je désire savoir les noms des montagnes qui nous entourent.
— Ben avec un nuage sur chaque sommet, je ne peux pas dire. Si tu demandais plutôt à la prof de géo ?
Valentin acquiesça d'un hochement de tête, déboucla sa ceinture de sécurité et se dirigea vers l'avant du car. Le siège derrière les professeurs était libre, Valentin s'assit.
— Excusez-moi madame Chevallier, comme je suis relativement nouveau dans la région, je ne connais pas grand-chose. Je désire savoir les noms des montagnes qui nous entourent, pouvez-vous me renseigner ?
— Je peux te dire que nous sommes dans le massif des Bauges qui fait partie des pré-alpes calcaires du nord mais je ne saurais te citer les noms des sommets qui sont d'ailleurs pour la plupart masqués par les nuages mais peut-être que monsieur Doucet...
— Oui, je peux te citer les principaux, en tout cas ceux que j'ai gravis, mais cela ne t'avancera pas beaucoup si tu ne peux pas voir leurs formes. Le matin, le ciel est clair en général, repose-moi plutôt la question demain.
— Oui, c'est ce que je ferai, merci monsieur.
Au lieu de retourner à sa place, Valentin préféra rester sur ce siège qui lui permettait de mieux voir la route. Il jeta un coup d’œil au chauffeur, gros homme d'une soixantaine d'années et observa sa conduite. Il ralentissait avant chaque virage, changeait de vitesse, accélérait en tournant le volant puis repassait le rapport de vitesse supérieur. Il était quatorze heures, la route continuait de s'élever vers le sud, face au soleil qui accentuait encore la chaleur intérieure. La chemise du chauffeur était trempée d'une sueur aigre, incommodante. Il tamponnait régulièrement son front et son visage avec un mouchoir en tissu. Les professeurs avaient repris leur somnolence. Toujours curieux et avide d'apprendre, Valentin s'intéressa aux mouvements de pied du conducteur : freinage du pied droit, débrayage du pied gauche, changement de vitesse, embrayage, accélération du pied droit, débrayage, changement de vitesse, embrayage, nouvelle accélération. Quand il releva les yeux, le chauffeur tourna la tête vers la droite, les yeux exorbités, sa bouche s'ouvrit et se ferma comme s'il voulait parler. Ses mains lâchèrent le volant et se crispèrent sur sa poitrine. Valentin regarda la route, heureusement rectiligne sur une cinquantaine de mètres. Le car obliquait insensiblement sa course à droite vers le ravin.
Valentin hurla :
— Monsieur Doucet, redressez le volant !
Puis il plongea, pieds en avant entre les jambes du chauffeur, vers la pédale de frein qu'il écrasa de toutes ses forces. Le prof de gym réagit instantanément. Il se leva, saisit le volant et braqua in extremis vers la gauche au moment où la roue avant droite mordait l'étroit accotement de la route. A l'intérieur les adolescents hurlèrent. Le car pris en tenaille par le moteur qui commandait l'avancée et la puissance du frein qui la contrecarrait, hoqueta puis cala. Quand Valentin voulu relâcher sa pression sur la pédale du frein, le véhicule se mit à lentement reculer par à-coups. Monsieur Doucet se pencha prestement vers le tableau de bord par devant le chauffeur. Il releva vivement le levier de frein de parking et appuya sur le poussoir rouge des feux de détresse. Le véhicule enfin s'immobilisa.
— Restez assis, restez à votre place, ordonna-t-il à la cantonade, il n'y a plus de danger, laissez-nous faire. Ne déséquilibrez pas le car.
— Asseyez-vous, asseyez vous, restez assis, dit madame Chevallier en passant dans l'allée centrale.
— Vite, allongeons cet homme dans l'allée, commanda le professeur en saisissant la chauffeur sous ses aisselles trempées. Valentin profita de sa position allongée sur le plancher du véhicule pour dégager les pieds du chauffeur bloqués par les pédales. Étendu dans l'allée centrale, l'homme multipliait les petites inspirations sans amplitude, puis avec un râle du fond de la gorge, il arrêta de respirer.
— Quelqu'un pour appeler le 112, vite ! cria monsieur Doucet.
Quelques élèves réagirent et s 'escrimèrent sur leurs téléphones.
« Pas de réseau m'sieur ! Pas de réseau ! Rien ! Pas de réseau ! »
— Qu'est-ce qu'il faut faire ? demanda Valentin inquiet.
— J'essaie le bouche à bouche.
Le professeur d'éducation physique baissa le menton de l'homme, pinça son nez et par deux fois lui insuffla profondément l'air de ses poumons. Pivotant sur un genou, il se mit ensuite à califourchon au dessus du ventre du chauffeur puis de ses deux bras tendus, mains sur la base du sternum, il compressa rythmiquement sa cage thoracique en comptant ; un, deux, trois, quatre… vint-huit, vingt neuf, trente. Puis il recommença le cycle : manœuvres respiratoires, massage cardiaque.
— Peux-tu voir s'il respire ? demanda monsieur Doucet à Valentin.
— Le garçon sortit son iPhone éteint, essuya l'écran et le plaça près de la bouche du chauffeur. Une légère buée se déposa sur la surface lisse, vite dissipée par la chaleur ambiante.
— Oui monsieur, il respire à nouveau.
— Mettons-le en position latérale de sécurité sur le côté gauche, dit le professeur d'éducation physique.
Il plaça ensuite deux doigts sur le cou de l'homme, juste sous le menton, chercha l'artère carotide.
— Son cœur bat, faiblement mais il bat. Madame Chevallier, pouvez-vous le surveiller ? Je vais tenter de conduire le car jusqu'au prochain village où j'espère que le téléphone passera.
— Vous avez votre permis de transport en commun ? questionna sa collègue.
— Non mais je conduis souvent mon gros camping-car. Et puis nécessité fait loi, il faut secourir cet homme au plus vite, je prends le volant.
Monsieur Doucet s'installa sur le siège, débraya, mit le levier de vitesse au point mort avant de relancer le moteur. Quelques à-coups marquèrent les premiers mètres puis progressivement, monsieur Doucet accéléra. Après quelques kilomètres abordés de façon hyper prudente, un clocher se dessina derrière un vallonnement.
— Nous arrivons à Bellecombe ! Est-ce qu'il y a du réseau ? cria le prof de gym.
— M'sieur, mon iPhone indique «  Appels d'urgence uniquement », cria Gilles depuis son siège au milieu du car.
— Appelle le 112 et demande une ambulance. Donne le lieu : village de Bellecombe et précise qu'il s'agit d'un homme de forte corpulence, chauffeur de car, qui a fait un malaise. Indique aussi le nom de la compagnie de transport.
Monsieur Doucet lentement gara l'autocar à l'emplacement du point de ramassage scolaire, à côté du panneau d'entrée du village. Il actionna le frein électrique de parking puis étouffa le moteur.
— Les enfants, vous pouvez sortir dans le champ à proximité. Reste avec moi Valentin. Madame Chevallier, puis-je vous demander de surveiller les élèves ? Il faut que je veille sur le chauffeur pour le cas où il aurait besoin d'un nouveau massage cardiaque.
Quand les adolescents furent dehors, Monsieur Doucet s'adressa à Valentin.
— Je te félicite mon garçon, sans ton sens de l'observation et ta présence d'esprit, nous serions au fond du ravin à l'heure qu'il est. Tu as probablement sauvé la vie de plusieurs de tes camarades sinon de tous, et les nôtres aussi, car en cas de basculement nous aurions été les premiers impactés.. Je signalerai ceci lorsque je devrai faire mon rapport.
— Non monsieur, ce n'est pas la peine d'en parler, j'ai surtout pensé à moi dans cette affaire quand j'ai vu que le chauffeur lâchait le volant et que ses mains se crispaient sur sa poitrine. Comment va-t-il ?
— On dirait qu'il respire un peu mieux mais il est toujours inconscient. Bon sang, qu'est-ce qu'il font les secours ? Valentin, demande à ton ami Gilles s'il a pu les contacter.
Valentin sortit pour revenir presque immédiatement.
— C'est bon monsieur, l'ambulance des pompiers est en route. Est-ce que cet homme ne serait pas mieux dehors à respirer, il fait diablement chaud dans ce car.
— Tu as raison mais nous ne le pouvons pas. Il est beaucoup trop lourd, même pour moi, et puis ce serait peut-être prendre un risque que de le manipuler. Attendons. Tu veux sortir avec tes copains ?
— Oui, je vais sortir, je supporte très mal cette odeur de sueur. Il va s'en tirer n'est-ce pas ?
— Si l'ambulance arrive vite, je penses que oui.
— Qu'est-ce qu'il a eu à votre avis ?
— Je ne suis pas médecin mais je pense à une crise cardiaque où à un malaise vagal.
— Malaise vagal ? De quoi s'agit-il ?
— C'est quand on « tombe dans les pommes », tu connais l'expression ? Ce malaise peut être dû à la chaleur. Tu peux expliquer ceci à tes camarades ?
— Oui, pas de problème monsieur, enfin pour expliquer.
Valentin descendit du car et se dirigea vers madame Chevallier.
— Madame, que va-t-il se passer maintenant ?
— Je ne sais pas trop, il faut attendre les secours, mais quand seront-ils là ? C'est le problème.
— La réponse à cette question est bien facile à trouver. Nous avons roulé environ trois quarts d'heure jusqu'à... l'incident, plus à peu près dix minutes de conduite de monsieur Doucet, nous avons donc roulé pendant disons une heure. Les secours vont à mon avis rouler deux fois plus vite que le car, ils vont donc mettre la moitié du temps que nous avons mis. Gilles les a appelés il y a un peu plus de dix minutes, j'en déduis que dans un quart d'heure ils seront là.
La professeure regarda Valentin d'un air étonné.
— Tu es bon en math, toi !
— Normalement. Comment voyez-vous la suite de la journée, madame ?
— Je ne sais pas trop Valentin, j'ai bien peur que le stage soit compromis.
— Quand les secours auront emmené ce pauvre chauffeur aux urgences, monsieur Doucet pourra nous conduire jusqu'au camp, non ? Combien de kilomètres reste-t-il ?
— Une dizaine peut-être, mais monsieur Doucet ne pourra pas prendre ce risque. Il n'a pas le permis transport en commun.
— Pourtant... Oui, je comprends... Il a pris le volant uniquement parce qu'il y avait une urgence. Je pense que nous allons devoir demander aux pompiers de contacter la compagnie de transport qui devra nous envoyer un autre chauffeur, donc nous sommes bloqués ici pendant voyons... un peu plus d'une heure et demie.
— Je ne vais pas vérifier ton calcul, je suppose que tu as raison.
— Je vais expliquer tout ça aux camarades de classe, si vous voulez, vous pouvez rejoindre notre prof de gym. Oh ! Oh ! Ohé vous tous, approchez, écoutez : monsieur Doucet...
— Filedoux ! coupa une voix anonyme.
— Monsieur Doucet disais-je, pense que le chauffeur a eu soit une crise cardiaque soit un malaise vagal, mais il est en vie et devrait s'en sortir.
— Qu'est-ce que tu en sais ? fit la même voix que Valentin identifia comme celle d'Alexis.
— Le prof de gym me l'a dit.
— Toujours avec les profs, toujours à faire de la lèche, le Valmont, ricana Amandine.
— Soldat Valmont, fayot de première classe, appuya Tony Thénard.
— Il se croit toujours plus malin que les autres celui-là, appuya Romuald.
— Il est plus malin que vous tous réunis et vous lui devez une fière chandelle, dit le professeur d'éducation physique qui venait de se faire relayer par sa collègue. Sans lui, sans sa présence d'esprit, à cette heure, nous serions tous au fond d'un ravin, probablement morts, broyés ou brûlés vifs. C'est lui qui a réussi à arrêter l'autocar juste avant qu'il ne bascule dans la pente en plongeant pieds en avant sur la pédale de frein.
— Bravo Valentin ! cria Gilles.
« Oui bravo, merci Val, merci, vive Valentin, merci, merci… »
Les amis de Valentin se groupèrent autour de lui pour lui taper dans le dos, lui donner des bourrades. La majorité des élèves ne faisant pas partie du premier cercle de ses amis, d'habitude indifférente, Alexis en tête, s'approcha et chacun tint à lui taper dans la main. Seuls restèrent à l'écart, renfrognés et hostiles, Tony Thénard et ses acolytes Clément Barilla, Romuald Michaud, Amandine Fontaine et Morgane Joly. Après avoir hésité, Océane Daucy, suivie comme son ombre par Marine sa jumelle, s'approcha et posa une bise appuyée sur la joue gauche de Valentin tandis que Marine l'imitait sur l'autre joue.
— Merci Val, dit Océane, si tu savais comme je regrette mon attitude... d'avant. J'espère qu'un jour nous pourrons redevenir amis.
Valentin rougit, esquissa un sourire, puis leva une main, index pointé vers le ciel :
— Je crois que j'entends l'ambulance au loin.
Cinq minutes plus tard, le fourgon rouge des pompiers se garait derrière le car. Deux hommes en uniformes bleu et un troisième arborant sur son vêtement SAPEURS-POMPIERS MÉDECIN descendirent vivement.
— Par ici, dit Monsieur Doucet en les aiguillant vers l'intérieur du car.
— C'est vous qui l'avez placé dans cette position ? demanda le médecin en plaçant son stéthoscope sur la poitrine du chauffeur.
— Oui, ai-je bien fait ?
— Très bien, étant donné sa corpulence, sur le côté gauche, c'est parfait. Je lui fais une piqûre pour soutenir le cœur et nous l'évacuons. Laissez la place pour le brancard, merci.
Monsieur Doucet s'adressa au pompier qui semblait être le chef :
— Pourrez-vous demander au responsable de la compagnie de transport par car qu'il nous dépêche un autre chauffeur rapidement ?
— C'est déjà fait. La personne qui a donné les renseignements a parfaitement expliqué la situation. La compagnie a diligenté un nouveau chauffeur. Il devrait être ici dans quelques minutes. Vous allez pouvoir continuer votre voyage.