VALENTIN S'AFFIRME

18. SIM

« Allez Gilles, appuie un peu sur les pédales ! »
— Oui bon ben hein, ce n’est pas de la tarte de rouler contre le vent.
— A propos de tarte, reste goûter à la maison, il y a de la tarte aux pommes. Mes grands-parents seront d’accord.
— Accepté ! Je subodore, pour parler comme toi, que nous allons commencer ton enquête.
— Je ne veux pas t’obliger, taquina Valentin.
— Bon, explique !
— Dès que nous serons rentrés.

C’est un Gilles haletant qui posa son VTT contre le mur de la maison des Valmont. Après avoir bu un verre de limonade et mangé une part de tarte aux pommes, il relança son ami.
— Tu le fais exprès pour que je meure d’impatience !
— Je ne vais pas te faire languir davantage mon Gilles. D’abord le tableau : hier je suis allé aux morilles dans le massif avec mon grand-père. En plus de quelques champignons, j’ai trouvé une carcasse de téléphone mobile ancienne génération donc avec une grande carte SIM. Tiens, la voilà cette carcasse. J’ai réussi à récupérer la carte et j’aimerai bien savoir à qui était ce téléphone et pourquoi il se trouvait là.
— Il se trouvait là parce qu’un ramasseur de champignons l’a perdu.
— J’y ai pensé mais l’explication ne me satisfait pas. Que ferais-tu si tu perdais ton téléphone dans la nature ?
Gilles réfléchit pendant quelques secondes avant d’émettre :
— Je demanderais à quelqu’un de m’appeler et me laisserais guider par la sonnerie. Sauf évidemment si l’appareil est sur vibreur.
— Je ne suis pas sûr que les anciens modèles étaient équipés d’une fonction vibreur, mais tu as raison, c’est aussi ce que je ferais. Alors pourquoi le propriétaire de cet appareil ne l’a-t-il pas fait ?
— Il l’a peut-être fait mais sa batterie était possiblement vide.
— Pas très logique. Tu partirais pour plusieurs heures dans la nature sans vérifier la charge de ta batterie ?
— Ou alors il était seul n’a pas pu trouver quelqu’un pour l’aider...
— C’est plus plausible, mais attends, je ne t’ai pas tout dit. La coque du téléphone devait être en miettes, je n’ai pu en retrouver qu’un seul bout. C’est d’ailleurs ce morceau de coque plein d’eau qui m’a intrigué quand il a brillé au soleil. En regardant à côté, j’ai retrouvé la carcasse électronique et c’est tout. Tu as déjà laissé tomber ton portable ?
— Oui, c’est pour cela qu’il a un coin un peu abîmé.
— Mais il n’a pas explosé. Quand Bouboule avait fait tomber son vieux téléphone lors de l’affaire de la secte, la coque s’était brisée mais les morceaux étaient sur place. Comment expliquer que pour celui-là je n’en ai trouvé qu’un ?
— Les autres étaient recouverts par des feuilles mortes, de l’herbe, de la terre, peut-être.
— J’ai cherché sans rien trouver.
— Alors je ne vois pas.
— Quand j’ai trouvé ça, nous étions sur un cheminement de chasseurs le long de la falaise du Roc, tu sais, au-dessus du hameau du Montoz.
— Ah oui, chouette le Montoz, bon souvenir avec la classe sauf la blessure de Lucie. Attends, tu dis près de la falaise... Pour se fracturer, l’appareil a pu tomber de plus haut que d’une poche ou d’un sac.
— Voilà. Et comme il n’y a pas de chemin au-dessus ?
— Un alpiniste ou un varappeur.
— Ou un parapentiste.
— Ou un avion.
— Toujours pas, non. Ils ne volent toujours pas hublots ouverts les avions.
— OK OK, fous-toi de moi ! Un ULM, ça te convient mieux ? Donc tu m’as fait acheter un vieux téléphone pour y mettre une carte SIM et trouver le propriétaire ?
— C’est cela. Tiens au fait, voici tes deux euros cinquante centimes. Viens dans ma chambre, l’enquête commence.

Valentin sortit le vieux Nokia de sa boite, peina pour faire coulisser la partie arrière de la coque, ôta la batterie, inséra la carte SIM dans son logement, remit la batterie, referma l’appareil et après avoir connecté le cordon de charge, le brancha sur une prise murale.
Ceci fait, il alluma sa tablette connectée et lança une recherche internet : « retrouver numéro téléphone oublié » Au bout de cinq minutes, ayant surfé inutilement sur des dizaines de réponses, il eut le net sentiment que ce ne serait pas aussi facile qu’il l’avait espéré.
— Tu a regardé directement sur le petit écran du Nokia ? suggéra Gilles.
— Suis-je bête, c’est par là que j’aurais dû commencer, pas besoin d’attendre la charge puisqu’il est branché.
L’écran de base ne lui apprit rien. La manipulation tous azimuts des boutons non plus.
— Tu n’as même pas l’opérateur de téléphonie ? s’inquiéta Gilles qui continuait sa recherche sur tablette.
— Rien de rien.
— C’est dommage car écoute ce que je lis sur un site : « Il existe des opérateurs qui mettent à votre disposition un code spécial à composer depuis votre téléphone pour obtenir votre numéro... »
— Génial Gilles, essayons tout de suite. Tu les as ces codes ? Vas-y, je t’écoute.
— Compose « étoile105dièse. »
— Rien.
— Essaie 654.
— Rien non plus.
— Le 225.
— Nada.
— Tape 5000.
— Bingo, ça répond. C’est une voix de robot. Flûte, je n’ai pas noté. Je recommence. Voilà, c’est le 06632525**.
— Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?
— J’appelle ce numéro tiens donc !
Valentin posa le vieux téléphone, relança son smartphone, composa le numéro et mit le son. Une voix robotisée féminine indiqua « le numéro que vous avez composé n’est pas attribué... le numéro que vous avez composé... »
Valentin mit fin à la tentative, l’air dépité.
— Qu’est-ce qu’on peut faire de plus ? Nous avons un numéro, un opérateur et pourtant c’est une impasse. Tu as une idée ?
— A vos ordres mon adjudant-chef ! lança Gilles moqueur.
— Mais oui, tu es génial Gilles, il faut contacter Lemoine.
— Bien sûr, mais quel bobard on va lui servir pour le décider à faire des recherches ?
— Attendons encore un peu et réfléchissons. Combien de temps un numéro reste-t-il attribué à un individu ?
— A mon avis, tout le temps.
— Au mien d’avis, c’est tant que le possesseur du numéro paie ses factures. Imagine, pour ton smartphone, tes parents arrêtent de payer ton forfait mensuel, résultat ton numéro saute. Il faut juste savoir au bout de combien de temps. Fais une recherche sur la tablette en tapant : « durée d'attribution d'un numéro de téléphone » Qu’est-ce que ça donne ?
— Attends, je lis... Là je suis sur un forum... plusieurs intervenants parlent de trois mois pour donner le numéro à quelqu’un d’autre après résiliation de la ligne...
— OK mais quand un opérateur peut-il résilier une ligne ?
— Oui, c’est ce qu’il faut savoir avant tout.
— Je pense que c’est dans le contrat passé entre l’utilisateur et l’opérateur. Si le forfait n’est plus payé, l’opérateur suspend ses prestations. Ensuite, après des relances sans résultat, il résilie la ligne. Dans le cas qui nous intéresse, la ligne est visiblement résiliée mais le numéro pas encore attribué à quelqu’un d’autre.
— En fait, on n’est pas beaucoup plus avancé sur la date de la perte de ce téléphone.
— Quand même, si j’en juge par son état, il a passé l’hiver sous la neige mais comme le numéro n’est pas encore réattribué, il n’a passé qu’un seul hiver dans la nature. A l’altitude où je l’ai trouvé, mille quatre cents mètres environ, il a commencé à neiger début novembre, nous sommes au milieu du mois d’avril, il était donc là depuis au moins six mois.
— Attends, je pense à un truc, si la personne qui l’a perdu a acheté un nouvel appareil avec un nouveau numéro ?
— Tu aimerais changer de numéro, toi ?
— Ben non, c’est des complications, prévenir tout le monde...
— Et payer pour résilier le contrat, payer pour en souscrire un autre... Non, la plupart des gens font reconduire leur numéro et là ce n’est pas le cas, qu’est-ce que tu en déduis ?
— Ben qu’on est bloqué.
— Pas tout à fait, l’opérateur de téléphonie est un groupe français, donc la personne vit ou vivait en France.
— Vivait ? Tu crois que...
— Je ne crois rien, j’essaie de comprendre. Il faut maintenant que l’on sache le nom et l’adresse de la personne concernée et le blocage est là. Seule l’autorité publique peut demander à ce que ces données soient communiquées, donc faisons appel à l’adjudant-chef Lemoine, il nous doit bien ça., mais nous n’allons pas lui mentir, simplement lui exposer les faits. Le problème sera de le convaincre de nous donner les renseignements quand il les aura.
— Il va falloir que je rentre chez moi, Val, tu te charges de lui téléphoner ? Ou si tu préfères on voit ça demain. De toute façon, je veux connaître la suite.
— Je vais l’appeler et je te contacterai demain matin pour te tenir au courant.
— Ça marche Val.