VALENTIN S'AFFIRME

24. MUGUET

Dans le car les ramenant à Saint Thomas, la joyeuse bande commentait la journée, les deux titres de Florian, les incidents du 1.000 mètres garçons, la bonne figuration d’Amandine, sixième de la finale du 50 mètres chez les filles, le record personnel de Quentin au triple saut, la volonté de Margot cinquième du 1.000 mètres sans entraînement et pour finir la deuxième place d’Olivier sur le 50 mètres des garçons.
— Finalement, c’est moi le plus minable de la bande constata Gilles, un peu dépité.
— Tu plaisantes ! Tu as fait quelque chose de super, je suis fier d’être ton copain. Tu sais, je ne suis pas bon en athlétisme mais j’ai bien compris ta tactique. Tu as vachement bien fait de contrer ce m’as-tu-vu qui se croyait champion du monde, dit Bouboule, approuvé par toute la bande.
— Oui, il a voulu tricher, il est tombé sur un os ! commenta Florian.
— Tu me prends pour un os ? sourit Gilles.
— Plutôt un tas d’os vu ton épaisseur ! Mais comme dit Bouboule, tactiquement c’était très bien joué, ton accélération dans la ligne droite pour ne pas avoir à courir plus de distance et le fait d’obliger le jaunard à faire l’extérieur dans le virage tout en laissant passer Valentin à la corde, c’était super bien joué. Suicidaire mais bien joué. Tu sais, on a tous compris que tu faisais ça pour Val. Franchement, chapeau Gilles.

Quand l’euphorie fut un peu retombée, Quentin, encore tout heureux de sa performance proposa :
— Ça vous dirait à tous une sortie muguet samedi ?
— Où voudrais-tu aller ? Tu connais des coins ? demanda Mathilde.
— J’en connais plein. On pourrait par exemple faire une petite rando en vélo vers le hameau du Bardoz vers le bout du lac. Plus loin que le hameau, il y a un bois où j’en trouve plein. Pour y aller, c’est facile, d’abord la voie verte puis quelques petites routes. Qui serait d’accord ?
Neuf mains se levèrent en même temps que celle de Quentin.
— Pas d’accord, on y va tous ou je n’y vais pas, dit Olivier en regardant successivement Margot puis Quentin. Je vous signale qu’elle n’a pas de vélo.
— Ah oui, mince ! Alors pas de sortie, commenta Pascal déçu.
— Ne pleure pas Margot, ce n’est pas de ta faute, se rattrapa Quentin.
— Attendez, intervint Valentin, ma grand-mère dit toujours qu’un objet qui ne sert pas est un objet inutile, il ne peut qu’encombrer et prendre la poussière.
— Quel rapport avec Margot s’énerva Olivier.
— J’y viens Olive. Ma grand-mère donc vient d’avoir un vélo électrique et son ancien vélo va prendre la poussière. Il est en bon état et je peux te le prêter si tu veux Margot. Tu sais faire du vélo ?
— Vous êtes trop sympas avec moi, dit-elle en reniflant, oui, je sais en faire. Je fais des balades l’été quand je suis en vacances chez mon oncle en Picardie.
— Pas d’objection Olivier ? taquina Valentin. Margot, viens chez moi ce soir avec Olive, nous vérifierons le gonflage des pneus et le réglage de la selle et tu pourras repartir avec.
— Super, appuya Quentin, rendez-vous samedi à deux heures place de la mairie.

Ils étaient tous à l’heure ce samedi de début mai. Un soleil radieux et la douceur de l’air incitait à la promenade, à vivre dehors ; un besoin de nature qui touchait grands et petits.
— Si nous roulons doucement, au niveau de la grande tranchée sur la piste, je vous montrerai quatre sortes d’orchidées dans l’herbe des bas-côtés, proposa Lucie.
— Des orchidées ! En Haute Savoie ! fit Olivier sceptique.
— Parfaitement rétorqua Gilles, fais confiance à Lucie, elle en connaît un rayon en sciences de la nature.
— Tu connais leurs noms ? demanda Valentin.
— En français ou en latin ?
— Ou la la, en français, intervint Pauline.
— Il y a l’orchis militaire parce que chaque fleur ressemble à un bonhomme avec un casque, l’orchis singe, tu comprendras quand tu verras la fleur, l’orchis homme-pendu et surtout ma préférée, l’ophrys bourdon car on dirait qu’un bourdon s’est posé sur la fleur.
— Lucie, tu nous épates, admira Florian. On dirait bien que dans ce groupe, chacun possède un talent caché. C’est chouette.
Les amis roulaient à deux de front sur la magnifique piste cyclable dominant un lac aux eaux d’un bleu profond parcourues de petites vagues poussées par un léger vent de sud.
— Oh ! Les gamins, on roule en file ! A droite ! A DROITE ! cria un cycliste en tenue de tour de France sur un super vélo de course.
— Eh oh toi ! C’est une voie verte, pas un vélodrome non mais ! hurla Florian à l’homme qui les dépassait.
— Tu veux que je m’arrête ? fit le cycliste en freinant et en se retournant.
— Tu vas faire baisser ta moyenne, machin ! se moqua Quentin.
L’homme n’insista pas. Il se mit en danseuse et réaccéléra.
— Vous avez-vous ce furieux ! s’exclama Florian, il croit que la piste est à lui.
— N’a-t-il pas un peu raison ? demanda Eva.
— Pas du tout, on a le droit de rouler de front si on reste dans la moitié droite de la voie. Pas de problème, on continue comme ça, trancha Florian.
— Nous allons bientôt quitter la piste pour prendre une petite route sur la droite, expliqua Quentin, ça va monter assez fort pendant trois cents mètres, mettez tout à gauche.
— Qu’est-ce qu’il veut dire ? demanda Margot à Olivier, il faut qu’on roule à gauche maintenant ?
— Mais non ! Il faut mettre le petit plateau et le grand pignon. Les pignons sont les roues dentées à l’arrière. Les coureurs cyclistes appellent ça « mettre tout à gauche », parce que ça correspond à la position de la chaîne quand on roule en côte. C’est plus facile pour grimper les cols.

Quelques centaines de mètres après le hameau du Bardoz, Quentin freina puis leva une main.
— Stop les amis ! Maintenant on doit prendre un chemin très caillouteux, il vaut mieux attacher les vélos ici.
— C’est encore loin ton coin, demanda Bouboule.
— Dix minutes de marche en suivant le torrent, puis deux minutes pour aller dans le bois. Il y a des coins à muguet plus près mais bien sûr ce sont les premiers à être dévalisés. Vous avez des bouts de ficelle ou des élastiques pour attacher vos bouquets ? J’en ai quelques-uns en rab pour ceux qui veulent.
— C’est vraiment chouette cet endroit, apprécia Mathilde, avec le bruit du ruisseau, les chants d’oiseaux, les insectes qui crissent dans l’herbe, le soleil dans les feuilles nouvelles, je reviendrai.

Gilles marchait à côté de Valentin. Après avoir pour la dixième fois commenté leur mémorable course de mille mètres, il changea brusquement de sujet.
— Dis-moi Val, Lemoine devait nous tenir au courant de la suite de l’affaire du téléphone, tu as des nouvelles ?
— Écoute, le lendemain matin, j’ai entendu tourner un hélicoptère du côté du roc. J’ai regardé avec les jumelles de mon grand-père, c’était un appareil bleu, donc de la gendarmerie. L’après-midi j’ai reçu un SMS laconique de Lemoine qui disait « Un homme avec un parapente. Transporté à l’IML de Grenoble. »
— Qu’est-ce qu’il voulait dire ?
— Étant donné les circonstances, je pense que IML signifie institut médico-légal, la morgue quoi.
— Qu’est-ce qu’ils vont lui faire à Grenoble ?
— Essayer de savoir de quoi cet homme est mort et depuis quand.
— J’espère qu’il va nous le dire, sinon il faudra le relancer.

— On prend le petit chemin sur la droite, guida Quentin, c’est à cinquante mètres.
La petite troupe s’engagea dans un étroit sentier débouchant rapidement dans une clairière entourée d’un sous-bois clair.
— A partir d’ici, par-là, par-là et par-là, dit Quentin en accompagnant ses paroles de gestes explicites.
— Si vous voulez que votre bouquet continue à fleurir en vase ne cueillez que des brins qui ont au moins deux clochettes blanches, commenta Lucie, comme celui-ci, ajouta-t-elle en portant une tige fleurie à ses narines. Humm quel parfum délicieux.
— Retrouvons-nous ici dans une demi-heure, proposa Quentin.
Le groupe se dispersa en binômes, Mathilde et Pauline, Quentin avec Amandine, Bouboule près d’Eva, Olivier en compagnie de Margot, Gilles inséparable de Lucie et Florian avec Valentin. Dans le bois, allant s’affaiblissant, tous entendirent la belle voix haut perchée, à la fois acide et douce de Mathilde qui chantait une comptine.
Il était dans la mousse
Un tout petit muguet.
Il avait l’âme douce
Embaumant la forêt.
Soudain une fillette
Passe dans le chemin,
Et voyant la fleurette,
La cueille avec la main...

— Bouboule est toujours avec Eva, fit remarquer Florian à Valentin, tu crois qu’ils font des choses ensemble ? Tu crois qu’ils s’embrassent ?
— Bouboule et Eva s’aiment, pour moi c’est évident mais ils s’aiment la main dans la main et rien d’autre, j’en suis persuadé.
— Et Lucie avec Gilles ?
— Je le taquine un peu de temps en temps à ce propos mais je ne lui pose jamais de question sur le sujet et il ne me dit jamais rien. Je crois qu’il protège Lucie et qu’elle aime être soutenue par quelqu’un de plus affirmé et de moins timide qu’elle.
— Olivier et Margot c’est pareil ?
— Oui, en quelque sorte. Tu sais comment nous avons accueilli Margot dans le groupe ? Je vais maintenant te dire pourquoi. C’est toujours sujet tabou, hein ! C’est Olivier qui est au départ de l’histoire. Margot était une pauvre fille sans aucun espoir qui, pour quelques pièces, en quelque sorte vendait son image... intime. Olivier, averti par un mec d’une autre classe, en avait profité et m’avait proposé la même chose. Je n’ai pas supporté qu’elle fasse ça et Olivier pareil après coup. Depuis, il la surprotège et je crois qu’il en est fou amoureux mais vu comme leur histoire a commencé, jamais il n’ira plus loin si ce n’est pas elle qui propose.
— Et elle ?
— Elle nous aime tous bien, parce que nous l’avons accueillie dans notre groupe mais surtout parce que tous ensemble nous avons aidé son père. C’est peut-être pour ça qu’elle ne veut pas privilégier l’un d’entre nous. Elle est souvent avec Olive parce qu’elle pense qu’il se sent toujours un peu coupable mais je crois que ça s’arrête là.
— Amandine et Quentin ?
— Deux bons copains et rien d’autre, Amandine est bien trop indépendante.
— Qu’est-ce que tu penses de Mathilde et Pauline ?
— Rien. Pour elles, seule compte l’amitié.
— Est-ce que je peux te demander où tu en es avec Emily ? Heu, j’ai un peu peur d’être indiscret là...
— Bah, oui et non. Nous sommes suffisamment copains pour que je te dise. Emily, j’en ai été amoureux comme un fou, je le serais peut-être encore si elle ne s’était pas affichée avec ce naze de Romuald, mais maintenant j’ai tiré un trait. A mon avis, ce n’est qu’une jolie fille qui s’est rendu compte qu’elle a du pouvoir sur les garçons, alors elle se comporte comme Océane, elle papillonne et ça pour moi c’est rédhibitoire.
— Je vais te dire un truc Val. Marine, la sœur d’Océane que je croyais différente, en fait c’est copie conforme. Elle veut, elle ne veut pas, elle veut... bref, j’ai laissé tomber.
— Ce ne sont pas des vraies jumelles pour rien. Bon, j’ai suffisamment de brins pour mon bouquet. Humm, c’est vrai que ce parfum est divin, ma grand-mère va être contente. Nous retournons dans la clairière ?

— Ah, ben vous êtes déjà tous là ! remarqua Florian en arrivant.
— Ben oui, il n’y a qu’à la course à pied que tu es le plus rapide, rigola Amandine. On y va ?
— Passe la première, comme ça, ça t’arrivera au moins une fois ! se vengea Florian en riant lui aussi.
Amandine suivie par Mathilde se dirigea vers la sente empierrée conduisant au grand chemin Soudain, elle s’arrêta, corps tout raide, bras tendu le long du corps, les yeux fixes et le visage décomposé.
— Avance Amandine, tu bloques tout le monde, dit gentiment Mathilde.
La jeune fille, hypnotisée, changée en statue, sembla ne pas entendre, ne bougea pas. Mathilde alors s’avança et regarda dans la même direction. Elle eut un brusque mouvement de retrait du buste avant de saisir la main de son amie et de reculer doucement à petits pas.
— Qu’est-ce que vous avez vu, un fantôme ? taquina Florian.
— Là-bas... Un serpent... balbutia Mathilde.
— Où est-il ce serpent ? demanda Valentin.
— Là-bas, répéta Mathilde en tendant le bras, sur les cailloux du chemin.
Les garçons, Lucie et Margot s’avancèrent avec précaution vers l’endroit toujours pointé du doigt par Mathilde.
— Une vipère ! s’exclama Gilles.
— Une vipère rouge ! ajouta Bouboule, ce sont les plus dangereuses.
— Je m’en occupe, répondit Florian en saisissant une grosse pierre, je vais la dégommer. Faites comme moi les mecs, ramassez des cailloux.
— Non, non, stop ! fit Valentin en venant se placer face aux premiers du groupe, stop, vous allez tuer une bête qui ne vous a rien fait, qui n’est pas agressive et en plus qui est utile. Demandez à Lucie.
— Oui, mais c’est une vipère rouge, son poison est mortel, si elle te pique, tu meurs, affirma Bouboule.
— Tant que vous restez où vous êtes, vous ne risquez rien, continua Valentin en tendant ses brins de muguet à Margot et en sortant son opinel.
— Tu vas la tuer au couteau ? s’inquiéta Eva.
— Mais non, tu vas voir.
Il s’approcha d’un buisson, coupa une tige épaisse comme un doigt, tailla court l’extrémité fourchue d’un embranchement au bout de la tige puis s’approcha doucement du serpent toujours immobile, apparemment endormi.
— Elle va t’hypnotiser, la vipère fascine ses proies, continua Bouboule.
— C’est ton ignorance qui me fascine mon Bouboule, tu as trop regardé le livre de la jungle.
— Qu’est-ce que tu vas faire ? C’est vachement dangereux ! s’inquiéta Gilles, elle va te sauter dessus !
— Une vipère ne saute pas, voyons, ce n’est pas une sauterelle !
Baguette dans la main droite Valentin, fit un geste d’apaisement de l’autre main puis, sous les yeux horrifiés de ses amis mais aussi ceux très intéressés de Lucie, il toucha délicatement l’animal qui lentement se déroula. Du bout en V de son léger bâton, d’un geste précis, il plaqua au sol la tête de l’animal qui se mit à onduler furieusement le reste de son corps.
— Valentin, si elle s’échappe, elle va te piquer et tu vas mourir, se lamenta Eva.
— C’est hyper dangereux ce que tu fais Valentin, appuya Mathilde.
— Il veut nous impressionner mais en fait, c’est sûrement une petite couleuvre, espéra Pauline.
— C’est une vipère ! trancha Lucie, une vipère Aspic, une rouge ou plutôt marron car elle doit vivre dans les feuilles mortes de hêtre.
— Mais comment tu vas t’en sortir maintenant Valentin ? demanda Eva en se tordant les mains d’inquiétude, si tu la lâches, elle va te mordre.
— Comme ça, dit Valentin en changeant la badine de main sans relâcher la pression et en se baissant pour saisir la queue du serpent qui se tortillait pour échapper à la fourche lui maintenant la tête au sol. Coude haut, il souleva l’aspic. Les filles crièrent. La vipère ondula et tenta vainement plusieurs fois de se redresser. Bras tendu devant lui, vipère en main, il s’avança lentement vers ses amis qui reculèrent. Amandine et Margot poussèrent chacune un cri d’effroi. Valentin s’arrêta et expliqua à toute sa troupe décontenancée : regardez, une vipère tenue par la queue est incapable de se redresser, donc tant que je ne la lâche pas, je ne risque rien et vous non plus. C’est bien une vipère, Lucie vous l’a confirmé. Regardez-la bien, tête triangulaire, queue très courte, des taches sur le dos. Elle est effectivement un peu rougeâtre mais c’est la même race que les autres, donc pas plus dangereuse, Bouboule. Même si elle pouvait vous mordre, pour en mourir, il faudrait que vous soyez allergique au plus haut point.
— C’est vrai ce qu’il dit, cautionna Lucie, il paraît qu’une morsure ça fait mal, ça fait enfler et ça rend un peu malade mais la plupart du temps c’est tout.
— J’ajoute que pour se faire mordre, il faut vraiment ne pas l’avoir vue et marcher dessus. C’est une espèce utile, il ne faut surtout pas la tuer, hein Florian.
— Oui, appuya encore Lucie, elle se nourrit de certaines espèces comme les mulots, les campagnols, les musaraignes et évite leur prolifération.
— N’est-ce pas ma belle que tu es utile ? reprit Valentin en souriant au reptile. Si vous voulez faire une photo les amis, c’est le moment. C’est bon ? Allez, prenez vos affaires, votre muguet et partez dans le chemin, je vais lui rendre la liberté derrière vous. Tu as fait peur à mes amis, reprit-il en s’adressant au serpent, mais c’est parce qu’ils ne te connaissent pas. Je te remets à ta place, sur ta pierre. Au revoir petite vipère, ajouta-t-il ostensiblement quand Lucie, dernière à passer, se fut éloignée de quelques mètres.
Valentin posa doucement la tête de l’animal sur le sol, lâcha la queue et recula vivement de deux mètres pendant que le reptile en trois ondulations gagnait le fouillis d’herbes et de feuilles du bord du chemin dans lequel il disparut.

Sur la route du retour, les adolescents étaient encore sous le coup de l’émotion donnée par spectacle auquel ils avaient assisté et le commentaient abondamment. Le prestige de Valentin, chef reconnu par tous, venait encore de monter de plusieurs crans. Tout en roulant sur la voie verte, Margot vint se placer à côté de lui.
— Je peux aller avec toi jusqu’à ta maison ?
— Bien sûr Margot mais à une condition, pas un mot à ma grand-mère de ce que tu as vu aujourd’hui.
— Je veux juste lui dire merci de m’avoir prêté son vélo et lui offrir mon bouquet de muguet.