VALENTIN S'AFFIRME

35. VISITE A L’HÔPITAL

Aussitôt revenu du collège, Valentin déposa son sac à dos dans le petit hall d'entrée de la maison et ressortit aussitôt avec Isabelle, sa grand-mère. Son grand-père était occupé à sortir du garage la 306 familiale.
— Je peux monter à coté de Jean-Claude ? demanda-t-il à sa grand-mère.
— Mais bien sûr Valentin, je suis aussi bien derrière.
Avec un sourire de satisfaction non dénué d'arrière-pensée, il s'installa à la place du passager avant.
— Pour aller jusque chez les Gilmore, tu prends la route de la plage puis, avant la route du port, tu tournes à droite et tout droit, tout droit, dit-il à son grand-père.
Emily attendait devant sa villa, guettant les voitures. Elle eut un sourire un peu crispé en voyant Valentin installé à l'avant mais salua fort poliment.
— Bonjour madame, bonjour monsieur Valmont, re-bonjour Valentin. C'est gentil de m'emmener, mes parents sont pris aujourd'hui.
Valentin nota la petite entorse à la logique dans les paroles d'Emily et s'autorisa une petite remarque.
— Qui va voir Marion demain ?
— Gilles et Lucie.
— Et ensuite ?
— Olivier et Margot puis Florian et Amandine. Ensuite, si elle n'est pas sortie de l'hôpital, ce sera au tour de Pauline et Quentin et enfin Charles-Henri avec Mathilde.
— Vous êtes bien organisés. C'est bien de vous impliquer pour votre camarade, souligna Isabelle. Vous vous entendez bien tous les deux ?
— Tu sais Isabelle, nous pensons surtout à Marion en ce moment, le reste ne compte pas.
Ils demeurèrent silencieux pendant presque tout le reste du parcours. Juste avant d'arriver, Valentin dit à ses grands-parents :
— Vous n'allez pas rester sur place dans la salle d'attente ?
— Nous avons prévu de faire des courses à l'hypermarché. Combien de temps aller vous passer avec Marion ?
— Environ une heure je pense, si on nous autorise.

Marion était méconnaissable. Un énorme pansement entourait son crâne, le côté gauche de son visage était marbré de bleu, de jaune et de rouge, son œil gauche était injecté de sang. Elle esquissa néanmoins un sourire en reconnaissant ses camarades de classe. Comme Valentin s'avançait, sa bouche s'ouvrit et son menton s'abaissa comme pour commencer un mot.
— Oui, c'est moi, dit Valentin. Emily a tenu à m'accompagner pour te voir.
La bouche de Marion s'ouvrit à nouveau en s'étirant un peu plus sur les côtés.
— Tu sais que tu nous as fait peur ? Tous les copains étaient catastrophés ! Mais maintenant, c'est sûr, tu vas guérir. Est-ce que tu te rappelles quelque chose de l'accident ?
Marion avança un instant ses lèvres abîmées puis tenta de faire un petit signe négatif avec la tête.
— Il paraît que cela arrive souvent après un choc au niveau du front d'avoir un trou noir dans la mémoire mais il ne faut pas t'inquiéter, tous tes beaux souvenirs ne seront pas effacés. Tu te rappelles qui est venu te voir hier ?
Le menton de Marion s'abaissa puis ses lèvres s'étirèrent à nouveau sur les côtés.
— Pascal et Eva, c'est ça, tu te rappelles bien.
— Est-ce que tu as mal ? demanda Emily.
Marion tourna les yeux vers son bocal de perfusion, souleva sa main gauche dans une veine de laquelle se trouvait fixé le trocart d'injection puis fit un léger signe négatif.
— Tu veux savoir les dernières nouvelles du collège ? reprit Valentin.
— Le visage supplicié de la jeune fille s'éclaira d'un fugace sourire.
— Alors, nouvelle : Jocrisse a demandé sa mutation !
La bouche de Marion s'ouvrit comme pour prononcer un A.
— A cause de moi ? Non, à cause de lui. Il lui suffisait de reconnaître la vérité pour que tout s'efface, tu n'es pas d'accord ?
Marion découvrit un peu ses dents comme pour prononcer un « si. »
— Au fait, merci de m'avoir soutenu dans cette affaire au moment du vote.
Un nouveau léger sourire souligna le remerciement de Valentin.
— On te fatigue avec toutes ces histoires, supposa Emily.
Marion fit « non » d'un léger mouvement de tête.
— Ah, tant mieux car tous les amis de l'équipe de Valentin vont venir te voir, deux chaque jour, cela te fait plaisir ou cela te fatigue ?
Un sourire un peu plus net s'afficha sur le visage tuméfié de la jeune fille, ses lèvres se décollèrent et sa bouche formula « P » mais le reste ne suivit pas.
— Demain ce sera Gilles et Lucie, poursuivit Emily et ensuite...
A ce moment la porte de la chambre s'ouvrit sous la poussée d'une infirmière portant un plateau chargé de flacons, de bandes et de compresses.
— C'est l'heure des soins, je vais vous demander de nous laisser jeunes gens.
Valentin hocha affirmativement la tête mais se retourna vers Marion.
— Je peux te faire la bise ?
Celle-ci battit des cils. Le garçon se pencha vers elle, appuya délicatement ses lèvres sur les joues de la jeune fille et lui murmura à l'oreille : « demain, je veux que tu saches prononcer mon nom. » Dans un souffle Marion énonça Ve...le...te.
Un immense sourire illumina le visage de Valentin qui sortit entraînant Emily après que celle-ci ait également fait une bise d'aurevoir. Quand ils furent seuls dans l'immense couloir desservant cette aile de l'hôpital, Emily lui demanda :
— Quand je lui ai fait la bise, elle a murmuré « aime », que voulait-elle dire ? Elle nous aime, elle t'aime, elle pense que je t'aime ou... ou l'inverse ?
— Elle a tout simplement essayé de prononcer ton nom, Emily. C'est formidable, elle fait des efforts et des progrès, je pense qu'elle pourra reparler. Euh... Excellente ton idée de poser des questions avec choix obligé comme « cela te fait plaisir ou bien cela te fatigue ? » Elle est ainsi obligée de prononcer un choix au lieu de faire signe oui ou non. Il faudra dire aux copains qui vont venir de faire la même chose, de lui poser plein de questions en faisant appel à ses souvenirs. Bon avec le moment des soins, nous avons un quart d'heure avant l'arrivée de mes grands-parents, viens, je te paye une boisson à la cafétéria.
— Tu connais ? Tu es déjà venu ici ?
— Oui, une sale affaire qui s'est finalement bien terminée.

A la cafétéria, Valentin sortit son portefeuille en toile servant aussi de porte-monnaie et, se dirigeant vers le distributeur automatique, demanda :
— Qu'est-ce que tu veux boire ?
— Un coca s'il te plaît, mais je peux payer.
— Laisse, dit-il en introduisant des pièces dans la machine puis en choisissant coca puis eau pétillante. Prenons cette table libre en attendant mes grands-parents.
— Ils savent que nous allons les attendre ici ?
— Ils devineront.
— A ton avis, combien de temps faudra-t-il à Marion pour qu'elle retrouve la parole ?
— Elle a déjà commencé. Attends, je vais me renseigner.
A une table voisine, buvant un café, un homme en blanc discutait avec une jeune femme en tenue d'infirmière. Valentin se leva, s'arrangea pour se placer dans le champ visuel de l'homme puis attendit que leur conversation marque un blanc. Quand ce dernier leva un œil interrogateur vers lui, Valentin s'approcha un peu plus.
— Bonsoir docteur, puis-je sans trop vous déranger vous poser une ou deux questions qui me tracassent au sujet de la santé d'une amie ?
— Rapidement alors, je suis pressé, mes malades attendent.
Valentin eut un sourire ironique en regardant le gobelet de café encore à moitié plein, mais il enchaîna sans émettre de remarque.
— Ma question est simple. Après un traumatisme frontal qui a fait perdre l'usage de la parole, peut-on récupérer totalement ?
— Certaines personnes oui, d'autres non.
— Est-ce que stimuler cette personne peut l'aider ?
— Incontestablement.
— La perte de la parole est-elle seulement une affaire de mécanique d'articulation ou est-ce qu'on perd le souvenir des sons ?
— Il peut y avoir les deux, d'où l'importance du rôle de l'orthophoniste.
— Est-ce qu'on peut récupérer totalement ?
— On peut, dans certains cas, quand la lésion cérébrale n'est pas trop sévère.
— Est-ce que l'intelligence peut être atteinte ?
— Elle peut l'être, ce qui ne semble pas être le cas de la tienne. Comment t'appelles-tu et que fais-tu ici ?
— Je me nomme Valentin Valmont et vous m'avez soigné il y a un peu moins d'un an quand on m'a amené ici après m'être fait tabasser par des voyous.
— Ah oui, je me souviens, le jeune garçon aux côtes cassées qui tapotait en cachette sur son smartphone, sourit le médecin.
Valentin rougit un peu mais enchaîna :
— C'est au sujet d'une de mes amies qui a été percutée par une voiture et qui a perdu l'usage de la parole. Nous venons de la voir et elle ne prononce que les consonnes, avec hésitation.
— Elle prononce d'elle-même ou elle les répète ?
— D'elle-même. Pour mon nom elle a dit Ve le te.
— Alors je pense qu'elle va récupérer. Comment s'appelle-t-elle ?
— Marion Lacombe. Elle est dans la chambre 207 de l'aile pédiatrie.
— Je vais voir mon collègue. Je pense qu'il va pouvoir rassurer les parents de ton amie.
— Elle a aussi une fracture du bassin.
— Ça c'est plus mon domaine mais à part imposer une relative immobilité, on ne peut que laisser faire la nature. Et toi, tu as bien récupéré de tes côtes cassées ?
— Oui, docteur. J'en profite pour vous remercier de m'avoir bien soigné, et merci aussi pour tous ces renseignements. Excusez-moi de vous avoir retardé, je vous laisse, vous êtes pressé, conclut Valentin avec un sourire ambigu.
Quand le docteur se fut éloigné en compagnie de l'infirmière, Emily demanda :
— Tu t'es fait tabasser ? Par qui ?
— C'est une histoire oubliée maintenant. Mes amis se sont chargés de me venger et de la plus drôle des façons, j'en ai encore mal à mes fractures aux côtes d'avoir trop ri. Si tu t'intègres bien dans le groupe, peut-être te raconteront-ils.
— Pas toi ?
— Je n'aime pas parler de moi. Ah voici mes grands-parents !
— Qu'est-ce que tu fais après le repas ?
— Il faut que j'écrive à l'adjudant-chef Lemoine, j'ai promis de lui envoyer nos photos servant de preuves comme quoi Marion n'a aucune responsabilité dans son accident.