VALENTIN S'AFFIRME

41. DERNIÈRE CONTRE-ATTAQUE

A la lumière des lampes de téléphone, encore sous le charme de la chanson de Mathilde, lentement, par petits groupes, ils regagnèrent l’emplacement des tentes.
— Je suis toujours admiratif de cette fille, confia Gilles à Valentin, elle est exceptionnelle, douée en tout.
— C’est vrai que c’est une fille extra, mais je vais te dire, si elle est bonne, c’est parce qu’elle travaille beaucoup. Elle aime la musique, elle s’y intéresse, elle la pratique, elle réussit et elle passe pour une surdouée pour ceux qui ne font pas comme elle. C’est comme Florian en sports...
Un gros juron accompagné d’un bruit de chute brutale vint rompre le charme de la soirée. Tous les éclairages des smartphones se dirigèrent vers le bruit, éclairant un Florian colérique étalé au sol.
— Flo, tu t’es fait mal ? s’inquiéta aussitôt Pauline.
— Non, ça va, je me suis pris les pieds dans un putain de tendeur de tente. Qui est-ce qui a mis cette foutue ficelle en travers du chemin ?
Un nouveau bruit de chute accompagné d’un cri aigu détourna l’attention. Mathilde affalée sur sa tente aplatie se demandait si elle devait rire ou pleurer de sa même mésaventure.
— Ça va Mathilde ? demanda Pauline.
— Je crois que oui, je me suis juste un peu fait mal au poignet.
— Je vais te mettre de la pommade d’arnica et une bande.
— Ce n’est pas normal tout ça, éclairez tous le sol entre les tentes, commanda Valentin. Voilà, j’en étais sûr ! J’avais le pressentiment qu’ils n’allaient pas en rester là.
— Que veux-tu dire ? De qui parles-tu ? questionna Olivier.
— Regarde au sol, ces ficelles bleues entre les tentes, elles viennent d’où à ton avis ? Et notre feu, il s’est allumé tout seul ? Ces abrutis ont réussi à trouver notre camp et font tout ce qu’ils peuvent pour nous gâcher la vie.
— Encore Thénardier, Clébar and co ? demanda Charly.
— Ce ne peut être personne d’autre ! Malheureusement pour l’instant nous ne pouvons rien faire. Entrez dans vos tentes avec précaution, vérifiez s’il vous manque quelque chose. Ce soir, cette nuit, demain matin, si vous ne dormez pas, réfléchissez à tous les moyens de les neutraliser et de les punir car j’ai l’impression qu’ils vont continuer. Il faut leur faire comprendre une fois pour toute qu’ils ont tout à perdre à nous attaquer. « Préparation du petit déjeuner à huit heures ! » ajouta-t-il d’une voix plus forte. « Qui est volontaire ? »

Le lendemain matin peu avant huit heures, tous furent réveillés par les jurons de Florian qui la veille s’était proposé pour préparer le premier repas de la journée. — Nom de gu de p… d’enfoirés ! Mais quelle bande d’immondes salopards ! Si j’en tiens un, je lui fais manger sa tête ! Ils ont du crottin de cheval dans le cerveau ces abrutis ! Ce n’est pas possible d’être c... à ce point-là. Des malfaisants ! Des parasites ! Des mauvais ! Des nuisibles ! Ils ont chié dans notre marmite, ces connards puissance dix ! Comment on va faire maintenant ? Regardez ce qu’ils ont fait ! dit-il au cercle qui venait de se former autour de la tente à matériel.
— Nous voilà bien emmerdés... émit Bouboule, vivement rappelé à l’ordre par un coup de coude d’Eva.
— Comment on va faire pour le p’tit dej ? s’inquiéta Florian.
Charly, habituellement simple suiveur car intégré depuis trop peu de temps dans le groupe, prit l’initiative.
— Pour le petit dej, je vais demander au patron s’il peut nous faire quelque chose, du thé, du chocolat, du jus de fruit, je crois qu’il vend des croissants également, allons-y, c’est moi qui régale.
— OK, merci Charly, répondit Valentin d’une voix étrangement haute, venez tous, on déjeune à l’accueil, suivez !
Dès qu’ils furent devenus invisibles depuis le niveau de leur emplacement, Valentin leva un bras, se retourna et à voix assourdie cette fois articula :
— Stop ! Nous déjeunerons plus tard. Je suis sûr qu’ils sont quelque part à nous guetter, à se ficher de nous et à rigoler de leurs méfaits.
Presque tous tournèrent la tête en tous sens pour tenter de repérer leurs ennemis.
— Non, ajouta Valentin, ils ne sont pas dans le camp, trop risqué pour eux. Je pense qu’ils se cachent à l’orée du bois.
— C’est qui « ils » ? demanda Emily.
— Tes anciens amis ma belle, au moins les garçons. Il faut essayer de les piéger. J’ai parlé suffisamment fort il y a un instant pour qu’ils nous croient en train de déjeuner au bar de l’accueil, donc nous avons un bon quart d’heure pour établir une souricière. Voici ce que je vous propose… Flo et Gilles d’un côté, Olive et moi de l’autre nous allons faire deux détours dans la forêt, un par l’amont et un par l’aval pour les rabattre vers notre emplacement.
— Pourquoi vous. fit Charly un peu déçu.
— Flo et Olive sont les plus costauds, Gilles et moi avons déjà mis la pâtée au Thénardier, donc ils auront peur de nous et tenteront de s’échapper par le camping et c’est là que vous intervenez Charly. Il va falloir que vous les arrêtiez.
— On peut les piéger avec leurs ficelles, comme ils ont fait hier soir avec nos tentes, imagina l’astucieux Bouboule. S’ils nous observent quand on sera remonté, ça les fera marrer de nous voir dénouer tout ça. On va en faire une longue cordelette et quand nos quatre costauds rabattront ces abrutis sur l’emplacement, on la tendra d’un seul coup pour les faire tomber. Ensuite on leur saute tous dessus et on les immobilise.
— Excellent Bouboule ! Thénardier, c’est le plus vigoureux, donc Charly, Pauline, Amandine et Margot, vous le neutralisez quand il sera au sol, attention à ses poings. Mathilde, Emily et Quentin, vous vous occupez de Clébar. Lucie, Eva et toi Bouboule vous bloquez cette chiffe molle de Romuald, s’il est là, sinon vous aidez les autres. Allez, les rabatteurs, sortons du camping et commençons nos mouvements tournants. Remontez dans dix minutes vous autres. En attendant, allez déjeuner à notre santé.
— On vous mettra quelque chose de côté, consola Charly.
— J’ai une autre idée Val, ajouta Bouboule, quand tu les auras repérés, dis-moi combien ils sont. Un simple SMS avec 2 ou 3 ou plus, ça nous permettra de mieux nous organiser. Autre chose, vous allez marcher un peu sur la route vers le haut et vers le bas, si vous voyez leurs VTT, indiquez-moi l’endroit.
— OK. Nous partons. Il est huit heures trente, répondit Valentin en consultant son smartphone, donnons-nous un peu plus de marge. En position à neuf heures, c’est bon pour tout le monde ?
Personne ne prenant la parole, les quatre rabatteurs s’esquivèrent par le portail d’entrée tandis que les dix autres pénétraient dans l’accueil du camping.
— Je croyais qu’après la dernière bagarre de Gilles et Valentin, les Thénardier allaient se tenir à l’écart et nous laisser tranquille, soupira Mathilde. J’ai bien envie de vous aider à contenir le Clébar mais mon poignet me fait encore mal, ça m’inquiète pour mon violon.
— Nos costauds seront vite là pour nous aider, tiens-toi à l’écart Mathilde, lui dit gentiment Pauline. Il ne faut pas que tu te blesses davantage, je vais te remplacer, le Clébar ne me fait pas peur. Charly, Amandine et Margot s’occuperont du Thénardier à trois.
— Ils ne nous attaquent plus de front, ils trouillent, ils font leurs coups en douce, il faut leur en faire passer l’envie, il faut qu’ils soient perdants sur chaque action, argumenta Quentin, il faut trouver des trucs.
— C’est pour ça que j’aimerais savoir où sont leurs vélos, ajouta Pascal en sortant de la ficelle bleue de sa poche de bermuda.
— Toi, tu as encore une idée derrière la tête, je me trompe ? fit Amandine.
— Pourquoi une ? Attendez, j’ai un SMS. C’est Val ! Je lis : « amont Scott et B’twin, près pont ». Ils ne sont donc que deux, Thénardier et Clébar, je connais leurs bécanes. L’autre, le Romuald s’est dégonflé ! Eva et Lucie vont pouvoir te remplacer, Mathilde. Pauline, tu peux donc rester avec Charly. Bon, réservez-moi un peu de p’tit dej, surtout un croissant, hein ? Il faut je je remonte chercher la marmite.
— T’es trop sympa de faire le ménage, moi, je ne pourrais pas ! dit Eva.
— Le ménage, c’est eux qui vont le faire, et plutôt deux fois qu’une, faites-moi confiance, répliqua Bouboule avec un sourire sardonique.

Comme il venait de l’indiquer, Pascal remonta vers leur campement, récupéra la marmite souillée avec un air dégoûté et descendit ostensiblement vers le sanitaire. Une fois caché par le bâtiment, il se dirigea vers la sortie et emprunta la petite route du col vers l’amont. Cent mètres plus loin, au niveau d’un pont sur le torrent, couchés au sol dans le bas-côté et attachés l’un à l’autre par une chaîne à cadenas, stationnaient les VTT de leurs ennemis. Pascal posa la marmite à terre, sortit sa ficelle bleue et se mit en devoir de ligaturer les pignons des vélos avec les liens fibreux. Il récupéra ensuite la marmite, en coiffa la selle du Scott qu’il enduisit du contenu nauséabond, fit de même avec l’autre selle et les quatre poignées. Cela exécuté, il sortit son clou limé, dégonfla la roue avant du B’twin ainsi que la roue arrière du Scott. Satisfait de son œuvre, il reprit la marmite toujours souillée mais vidée de son contenu et repartit vers le camp en sifflotant.
Les neuf venaient de remonter et s’étaient assis près de leurs tentes, l’air découragé.
— C’est bon, le mal est réparé, Val et les autres arrivent, prenez vos places. Et souriez, nous allons nous marrer, annonça Bouboule.
A ce moment des cris s’élevèrent dans la forêt : « Foncez les gars, on leur casse la gueule ! » Dans un bruit de cavalcade et de branches brisées, Tony et Clément surgirent, aiguillés vers l’emplacement des tentes par l’éventail de leurs poursuivants.
— Top ! cria Quentin en tirant un côté de la ficelle agricole bleue pendant que Charly tendait l’autre bout. Entravés par la mince cordelette rafistolée, les fuyards s’aplatirent entre les tentes, aussitôt submergés par leurs adversaires plus nombreux. Florian, Olivier puis Gilles et Valentin arrivèrent sur leurs talons.
— Passe-moi ta ficelle, Quentin, ordonna Florian à peine essoufflé, il ne faut pas qu’ils se sauvent ces deux guignols, je les attache l’un à l’autre par les pieds, bloquez-leur les jambes... Voilà... Debout les rigolos ! Amenez-les vers une table les amis, ils ont du ménage à faire ! Tu vas chercher la marmite, Bouboule ? Apporte aussi un rouleau de papier spécialisé, tu vois ce que je veux dire ? Et également un sac poubelle… Merci Bouboule. Allez, nettoyez-moi ça avec ce beau papier rose ! J’ai envie de faire du thé, pour vous deux bien entendu.
Tony secoua la tête.
— Pas question que je foute mes mains là-dedans ! Démerdez-vous bande de nazes !
— Tu ne veux pas y mettre les mains, d’accord, mais la tête, hein ? répliqua Florian en coiffant leur ennemi de la marmite maculée.
— Bande de salauds, bande de lâches, je vais tous vous démolir ! hurla Tony en secouant la tête, faisant tomber son heaume improvisé.
— Tiens, tes cheveux sont devenus châtains ! se moqua Bouboule. Ça te va bien. Il vous plaît les filles ? De loin, d’accord, car question parfum... Bon, et toi Clébar, un peu de vaisselle ou une jolie coiffure ?
Clément, tête baissée, saisit le rouleau de papier et attendit.
— Tiens Cosette, voilà ta vaisselle ! dit Bouboule en ramassant la marmite, et que ce soit nickel ! Je vais faire un joli petit film, d’abord Tony et sa coiffure de cérémonie et toi maintenant, vas-y, frotte !
— Cosette, c’est plutôt la bonne de Thénardier, fit remarquer Pauline.
— C’est exactement ça, ma belle, continua Florian déchaîné. Allez frotte Cosette, on vous relâchera quand la vaisselle sera digne de la cuisine d’un grand chef ! Quelqu’un pour apporter le camping-gaz et de l’eau ? Merci Amandine. C’est propre selon toi, Clébar ? On peut faire ton thé ? Je te verse l’eau. Non ? Pas encore ? Alors lave, frotte, nettoie, récure, ma bonne ! J’ai l’impression que ton meilleur ami ne t’aide pas beaucoup. Il met ses copains dans la m… et ne fait rien pour les en sortir, tu as vu ? Tu as compris ce qu’il vaut ton pote ? Ce n’est pas bien ça, Thénardier ! Un deuxième rouleau de papier pour Cosette, merci Eva. Les filles sont admiratives de ton ardeur à faire la vaisselle, elles te voudront toutes pour mari plus tard. Et toi Thénardier, tu veux aussi du papier ou tu fais ton shampoing à la main ? Il paraît que c’est meilleur que la crotte de pigeon pour soigner les boutons, tu vas bientôt avoir une peau comme les fesses d’un bébé, avec aussi la même odeur !
— Florian, je ne te reconnais pas ! s’exclama Quentin, quel discours ! Quels commentaires ! Tu as un avenir tout tracé dans la vente de produits de beauté.
— Vous ne trouvez pas que ça suffit maintenant ? demanda Mathilde.
— Pense que c’est à cause d’eux que tu as mal au poignet. Tu es trop gentille. Imagine que tu aies une fracture qui t’empêche de jouer du violon, hein ? contra Amandine.
— Nous allons quand même en rester là, décida Valentin. On va vous relâcher si tout le monde est d’accord. Vous allez pouvoir partir mais s’il vous venait l’idée de nous attaquer à nouveau, toute la France rigolera de vos exploits. On a pas mal de photos et de vidéos à publier sur Facebook, depuis le vol du porte-monnaie de Lucie jusqu’à aujourd’hui en passant par les raclées que vous avez prises contre Gilles et moi. Vas-y Flo, coupe les ficelles. Allez, dégagez espèces de minables.
— Et interdit de s’arrêter au sanitaire ! conseilla Olivier, gardez votre fumet de ménagerie.
— Et emmenez vos poubelles ! ajouta Quentin, on n’est pas à votre service.

— Ouf, cette fois j’espère qu’on en a fini avec eux, soupira Lucie.
— Oui mais eux n’en ont pas fini avec nous, se réjouit Pascal.
— Bouboule, qu’est-ce que tu as encore imaginé ?
— Oh, pas grand-chose ! Juste un peu d’enduit odorant sur les selles et les poignées de leurs bécanes, de la ficelle bleue dans les pignons pour les freiner un peu, une roue dégonflée par vélo pour les freiner beaucoup.
— Là tu as fait fort, Bouboule, fit Quentin. Ils vont devoir marcher à pied jusqu’au village.
— Pas s’ils sont malins. J’ai dégonflé la roue avant du B’twin et la roue arrière du Scott. En faisant un échange, ils pourront reconstituer un vélo. L’un des deux pourra aller jusqu’à chez lui chercher une pompe et revenir gonfler les pneus de l’autre, si toutefois il réussit à enlever la ficelle de ses pignons et faire fonctionner son dérailleur ! Venez à l’entrée du camp les amis, on va pouvoir assister à l’échappée de l’étape du jour et l’encourager.
— Bravo, vive Bouboule ! cria Margot.
— Tu es vraiment le plus machiavélique de tous, constata Mathilde.
— Le plus quoi ? demanda Emily à Valentin.
— « Machiavellian » en anglais. Cela veut dire le plus malin et le plus tordu à la fois. Bon, les amis, quand nous aurons déjeuné, cet après-midi, je propose un jeu de piste en forêt pour respirer un peu et nous éclaircir le cerveau et pour ce soir je propose aussi une autre veillée « feu de camp », vous êtes d’accord ?
— Ouais, oui, impec, d’accord, OK pour moi, hourra, vive Valentin !
— Vous êtes vraiment un groupe d’amis excellents, conclut Emily. Je suis tellement heureuse d’être avec vous maintenant. J’espère que cela durera toujours.
— Cela durera aussi longtemps que nous saurons nous montrer intelligents Emily, et tant que nous serons capables de penser « Nous » au lieu de penser « Je ».


FIN du tome 5 des aventures de Valentin