VALENTIN EN VACANCES

15. EN CAMPING

L’emplacement attribué à la famille Chanat dans le camping municipal de Mixelit-plage se trouvait à la limite de la grande dune de sable blond protégeant la forêt des assauts de l’océan. Cette partie du camp était plus particulièrement réservée aux tentes et aux véhicules habitables légers. Protégé des vents d’ouest dominants, décoré de pins aux troncs et aux branches torturés par les tempêtes d’hiver, beaucoup moins sombre que le reste du camp, l’endroit était très agréable. Une lumière de fin d’après-midi se faufilait entre les branches, l’air embaumait la résine chauffée, deux cigales échangeaient leurs stridulations enamourées, une mouette au-dessus de la dune passait et repassait en ricanant. Une clôture de lattes de châtaignier barrait l’accès à la dune où les plantations d’oyats voisinaient avec les chardons maritimes bleutés et les petites immortelles d’or.
— C’est dommage de ne pas pouvoir planter les tentes dans la dune, pensa Olivier tout haut.
— Réfléchit un peu, répondit Damien son père qui s’affairait à sortir le matériel du coffre de la Mégane break, si tout le monde pouvait camper, circuler, courir, sauter dans la dune, elle ne serait plus fixée comme maintenant, le sable l’emporterait sur la végétation et ferait un désert de cet endroit merveilleux. Nous allons installer la grande tente sur ce tapis de mousse. Choisissez vos places.
Valentin examina son environnement. Sur l’emplacement plus au sud était stationné un van surélevé de couleur jaune à côté d’une petite tente jaune également. Une table de camping entourée de trois chaises toilées complétait l’installation. Sur l’emplacement au nord, deux petites tentes légères et quatre bicyclettes trahissaient un bivouac de randonneurs cyclistes. Le camp était calme, les estivants étant presque tous sur la plage.
Olivier et Valentin déployèrent leurs Quetchua, bleue pour l’un, verte pour l’autre contre la palissade limitant le camp.
— C’est bon pour nous, maintenant on va voir l’océan, déclara Olivier pendant que ses parents s’activaient à monter la grande tente avec auvent-cuisine.
— D’accord mais pas de baignade aujourd’hui. Ces plages présentent des dangers que vous ne connaissez pas, avertit la mère d’Olivier.
— Soyez tranquille madame Chanat, rassura Valentin, nous ne sommes pas des inconscients.
— Pas de madame Chanat ici, appelle-moi Aude et pour mon mari tu dois dire Damien.
— Entendu Aude, à tout à l’heure.
Les deux adolescents sortirent du camping, empruntèrent vers l’ouest la petite route donnant accès à la plage. Quelques petites échoppes coloraient les côtés du passage : articles de plage, loueur de planches de surf, petite alimentation, marchand d’habits d’été, une buvette sandwicherie, une location de VTT. L’océan n’était pas visible de cet endroit, la route s’achevait quelques dizaines de mètres plus loin par un parking goudronné situé au sommet de la dune et de là un escalier de bois descendait sur l’immense plage landaise. De sourds grondements marquaient l’écrasement des vagues d’un vert léger frangées d’écume blanche déferlant sur le sable blond. La marée montait rétrécissant la plage. Un drapeau orange flottait au sommet d’un mat jouxtant la cabine-mirador des sauveteurs. Au niveau de l’eau, deux oriflammes rouges sur piquets limitaient la zone de baignade surveillée par un maitre-nageur sur sa chaise haute. À mi-distance de la cabine et de l’eau stationnait le 4x4 des secouristes.
— C’est beau, murmura Valentin.
— Oui, c’est l’océan, et regarde bien en face vers l’ouest, on distingue les gratte-ciels de New-York, s’amusa Olivier.
— Dis-donc, question orientation, tu n’es pas mal mais en géométrie dans l’espace, tu as encore des progrès à faire, se moqua Valentin.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Je veux dire que la terre est ronde.
— Quel est le rapport ?
— Réfléchis. Ton regard va en ligne droite et ne suis pas la courbure de la terre.
— Comprends pas.
— Imagine un paquebot à cent mètres du rivage, tu peux le voir entièrement, s’il est à dix kilomètres, avec d’excellentes jumelles, tu peux encore voir la moitié supérieure de la coque, à trente kilomètres, tu n’aperçois plus que sa cheminée et au-delà, même avec une longue vue surpuissante, tu ne peux plus rien voir. C’est comme ça que tu peux démontrer que… la terre est ronde, ronde, ronde… conclut-il en chantonnant une vieille scie de son grand-père, et donc, même avec des jumelles rapprochant plus de mille fois, ce qui mettrait la ville à moins de six kilomètres, tu ne pourrais pas voir New-York.
— Je te crois sur parole, mon vieux, tu as toujours été le best de la classe en math.
— Ton stage de surf débute quand ?
— Dimanche.
— A quelle heure ?
— Quinze heures, mais ensuite le cours dépendra de l’horaire de la marée. Tu veux que je demande s’il y a une place pour toi ?
— Non, je te regarderai, ou j’irai courir sur le sable dur, ou j’irai voir les volleyeurs.
— Ouais, bonne idée les volleyeurs, on essaiera de s’intégrer dans une équipe. J’ai pris mon ballon, on se fera des passes et des smatchs à deux pas du terrain, et comme on n’est pas mauvais, on se fera inviter à coup sûr. Tiens, ils baissent le drapeau !
— Oui et ils remballent la chaise et les fanions, ça veut sûrement dire que la baignade n’est plus surveillée.
À grands renforts de coups de sifflets et de gestes des bras, les maitres-nageurs tentaient de faire remonter les derniers baigneurs. Valentin sortit son smartphone.
— Dix-huit heures, dit-il en consultant l’écran. Viens, allons voir de près la cabine des surveillants de baignade.
Scotchées contre les vitres, plusieurs feuilles renseignaient les estivants. L’une d’elles indiquait le temps probable du lendemain.
Dimanche
Brume matinale se déchirant vers dix heures puis beau temps chaud.
Température variant de 16 à 29 degrés.
Brise de mer 15 km/h
Mer belle à peu agitée
Tendance pour les jours suivants : poursuite du beau temps

— Le séjour s’annonce bien, se félicita Olivier.
Sur une autre feuille pouvait se lire, écrit au crayon feutre bleu, les informations du jour : air 28°, eau 22°.
Appuyé contre le mur de du poste de surveillance, un tableau noir délavé présentait un schéma à la craie de la côte locale avec cet avertissement inquiétant :

Courant de baïne, DANGER !



Ce courant peut vous entrainer au large !
Danger de noyade. Restez dans les zones surveillées.

Avisant un des maitres-nageurs qui remisait du matériel dans la cabine réservée à cet usage, Valentin lui demanda :
— Bonjour monsieur. Nous venons d’arriver et je regardais votre tableau. Pouvez-vous m’expliquer ce qu’est une baïne ?
— Bien sûr, je suis là pour ça aussi. Une baïne, c’est une dépression, une large cuvette qui se forme de façon temporaire par les mouvements de l’eau dans le sable de la plage. La marée montante et les vagues associées remplissent cette cuvette mais l’eau en repartant s’échappe par une sorte de chenal créant un fort courant qui entraine vers le large. Si tu ne sais pas nager ou si tu paniques ou si tu cherches à nager à contre-courant, tu risques la noyade. La plupart des accidents sur cette côte sont dus à cela, alors un conseil, restez toujours dans la zone de baignade surveillée.
— Mais si on bon nageur, objecta Olivier.
— Un bon nageur nage disons 50 mètres en une minute soit à la vitesse d’un mètre à la seconde. Un fort courant de baïne peut aller jusqu’à 8 nœuds, soit quinze kilomètres à l’heure donc plus de quatre mètres à la seconde. En nageant de toutes tes forces, tu reculerais quand même de trois mètres par seconde. Seul un champion olympique contre un courant seulement moyen pourrait espérer s’en sortir en nageant contre lui.
— Supposons qu’un nageur moyen se fasse emporter par le courant, que doit-il faire ? questionna à son tour Valentin.
— Dans ce cas, premièrement, ne pas paniquer et donc ne pas tenter d’aller à contre-courant, deuxièmement, nager en s’aidant du courant et en tentant d’aller vers le sud parallèlement au rivage, ce qui finira par vous mettre au-dessus d’un banc de sable où vous aurez pied. Les bancs de sable se repèrent aux vagues qui déferlent alors qu’elles ne le font pas ou peu au-dessus d’une baïne. C’est clair pour vous ?
— Pourquoi vers le sud ? voulut savoir Olivier.
— Parce que sur cette côte, les baïnes ouvrent vers le sud et le courant va vers le sud-ouest.
— Ah, pigé, merci, dit Olivier.
— J’ai compris également, merci beaucoup monsieur, bonne soirée.
— Bonsoir les jeunes, bonnes vacances et soyez prudents.

Quand les deux amis revinrent au camp, leurs voisins d’emplacement au sud étaient attablés : un couple d’environ quarante ans et une jeune fille à peu près de leur âge, tous trois très blonds avec des yeux bleus.
— Bon appétit, dit poliment Olivier.
— Thank you, fut l’unanime réponse.
— Ejoy your meal, dit alors Valentin. (Formule anglaise pour « bon appétit. »)
— Oh, you are English ? s’étonna la jeune fille. (Oh, vous êtes Anglais ?)
— Not at all, we are French, and you ? (Pas du tout, nous sommes Français, et vous ?)
— We are Danish. (Nous sommes Danois.)
— From Copenhagen ? (De Copenhague ?)
— No, we live on the west coast of Jutland, a small town called Esbjerg, and you ? (Non, nous habitons sur la côte ouest du Jutland, une petite ville nommée Esbjerg, et vous ?)
— We live in the north of the Alps. (Nous habitons dans le nord des Alpes.)
— Oh, well, Danish love the mountain. (Oh, très bien, les Danois aiment beaucoup la montagne.)
— You will stay here a long time ? (Vous êtes là pour longtemps ?)
— Seven more days. (Encore sept jours.)
— Well. Euh, my name is Valentin and my friend is Olivier. (Bien. Euh, je m’appelle Valentin et mon ami c’est Olivier.)
— I am Inge, nice to meet you. (Je suis Inge ; enchanté de vous connaitre.) Will you come with me to see the sunset in the ocean at ten o’clock ? (Voulez-vous venir avec moi voir le coucher du soleil sur l’océan à dix heures ce soir ?)
— With great pleasure Inge. (Avec grand plaisir Inge.)