Valentin claqua la portière avant de sa 2008 essence. Il ouvrit le hayon et déposa dans le coffre la sacoche contenant son ordinateur portable, ferma la cinquième porte puis se dirigea vers l’escalier de sortie du parking souterrain. Sans se retourner, par-dessus son épaule, il actionna la commande de fermeture centralisée de son véhicule. Le son caractéristique indiquant le blocage des portières ne se produisit pas. Immédiatement sur ses gardes, il s’arrêta, fit un demi-tour sur place, tendit le bras vers la 2008 et actionna de nouveau le poussoir de sa clé de commande, cette fois le « blip » de verrouillage fut nettement audible. Il prit un air satisfait et se redirigea vers l’escalier de sortie le plus proche.
Quand il estima ne plus être visible du parking, il accéléra sa montée des marches et prit le pas de course dès qu’il fut à l’air libre. Il contourna le bloc immobilier sous lequel il venait de se garer et, sans bruit, il redescendit dans le parking par un second escalier, faisant très attention à rester dissimulé par les larges piliers de soutènement de l’ouvrage. Il se positionna de façon à voir sa voiture. Auprès de celle-ci stationnaient deux hommes lui tournant le dos de sorte qu’il ne put les envisager. Sans qu’il fasse quoi que ce soit, les quatre feux indicateurs de direction de la voiture se mirent à clignoter alors que retentissait le son de déverrouillage. Aussitôt, il actionna sa clé en fermeture et un nouveau blip retentit tandis que les portières se rebloquaient.
L’un des deux hommes jeta un rapide regard circulaire, l’autre leva vers le pare-brise et sembla actionner plusieurs fois un ustensile ressemblant à une petite manette de jeu vidéo. Devant le manque de réaction de l’auto, il eut un geste d’énervement puis, suivi du second individu, il rejoignit une Audi Q3 stationnée dans la travée suivante. Ils montèrent dans celle-ci mais ne démarrèrent pas. Toujours dissimulé, Valentin sortit son smartphone, activa l’application photo-vidéo qu’il démarra. Appareil à l’oreille, il sortit de derrière son pilier, emprunta la travée dans laquelle stationnait la voiture des deux hommes. Sans un regard vers celle-ci, il passa près d’elle.
— D’accord, c’est noté, à demain, fit-il à voix haute à l’adresse d’un correspondant imaginaire.
Au passage, il fit tomber son jeu de clé, ragea et, se baissant pour le ramasser, il orienta l’objectif de son smartphone vers l’Audi.
De retour à l’air libre, il stoppa son enregistrement, constata par la même occasion la présence d’un SMS et de plusieurs courriels. Nullement esclave de son smartphone, il remisa celui-ci dans une poche de son léger blouson.
Le temps de ce début avril, déjà chaud, invitait à… ne rien faire. Valentin avisa une table libre à la terrasse d’un café, s’installa face au soleil, commanda une boisson au citron-gingembre, ferma les yeux et se détendit. C’est seulement quand il fut servi, qu’il ressortit son smartphone.
— Voyons ce que l’on me veut.
Il commença par ouvrir le SMS, il émanait de son ami Gilles.
« As-tu reçu le mail d’Amandine ? Qu’en penses-tu ? Es-tu d’accord avec sa proposition ? Perso, je suis plutôt intéressé. »
Intrigué, il activa son application de messagerie, sélectionna deux invites commerciales et une tentative d’hameçonnage qu’il passa directement à la corbeille puis toucha le quatrième courriel intitulé « 543C » Il regarda la ligne indiquant l’expéditeur : « evenemenciel74@gmail.com » Ses yeux sautèrent en bout de message. La signature amena un sourire de tendresse sur son visage : « Titamande » Il n’y avait qu’avec lui qu’Amandine Fontaine signait par ce pseudo. Un coup d’œil à l’en-tête lui confirma qu’il figurait en copie cachée dans les destinataires.
— Que me veut cette chère Amandine ?
« Bonjour à tous,
Il y a quinze ans, nous étions tous en cinquième C au collège de Saint Thomas du lac. Nous nous sommes suivis pendant six ans. Après le lycée, la vie nous a séparés, dispersés, éparpillés. Bien sûr, certains d’entre nous sont restés en contact mais nous ne nous sommes jamais retrouvés tous ensemble.
La saison de ski étant terminée et mon métier le permettant, je propose d’organiser trois jours de retrouvailles générales à l’occasion du pont du huit Mai, ceci dans un confortable chalet-hôtel du Chinaillon pour un prix raisonnable.
Je n’ai pas encore les adresses mail ou les numéros de téléphone de tous. Que vous soyez intéressé ou non, merci de me répondre et aussi de m’indiquer les camarades que vous avez pu contacter.
Il faudrait qu’à la date du premier mai je puisse faire les réservations et les commandes. D’ici là, je vous enverrai régulièrement un compte-rendu de l’avancement du projet et des réponses obtenues.
Merci, bon souvenir à tous et à bientôt j’espère.
Pour toi Valentin, Titamande »
Il but quelques gorgées de son rafraîchissement pour se donner le temps de la réflexion puis il fit venir à l’écran l’agenda électronique de son appareil, neutralisa les trois jours du pont du huit Mai avant de répondre en un nouveau courriel :
« Coucou Titamande,
C’est avec grand plaisir que je souscris à ta proposition. Vous revoir tous (oui, je dis bien tous) sera pour moi une joie. Les conjoints éventuels sont-ils invités ?
Merci de prendre en main cette organisation qui, j’en suis conscient, ne va pas de soi.
Grosses bises ma belle et à bientôt,
Val »
Message expédié, il évoqua mentalement les anciens camarades, amis ou ennemis, les joies et les peines, les bagarres et les rigolades, les adultes bienveillants ou non qu’ils avaient côtoyés, puis la fin du lycée et la dispersion vers de nouveaux horizons.
Revenant à la réalité, il ouvrit sa galerie vidéo et lança le mini film réalisé dans le parking. La majeure partie de celui-ci était inutilisable. Trop sombre, pas cadré. Seule la partie enregistrée lors du ramassage de ses clés présentait un intérêt : le numéro de la plaque d’immatriculation de l’Audi était bien visible et, quand il s’était relevé, l’objectif avait capturé, éclairés par la lumière intérieure, les visages un peu flous des deux hommes.
Garder ou effacer cette vidéo ? Il hésitait sur la décision à prendre quand une agréable voix féminine l’interpela.