VALENTIN ET LA GRANDE REUNION

29. Le papier de Valentin.

Emily, fatiguée par son aventure mais infiniment heureuse d’avoir retrouvé son amour perdu depuis plus de quinze ans, chantait sous la douche. Elle ne savait pas encore que sa voiture avait été récupérée, semblait ne pas s’en soucier. Quand elle regagna la salle commune pour un petit déjeuner tardif, ce fut Gilles qui lui expliqua le déroulé de la soirée de la veille depuis le baiser donné ou plutôt imposé par Jade, sa fuite dans la nuit glaciale, l’inquiétude de Valentin, les recherches à pied de Valentin, leur recherche commune en voiture, la découverte de l’Audi en mauvaise posture, son état d’hypothermie, son sauvetage par Valentin, la nuit blanche passée par Valentin à veiller sur elle et, suite heureuse ce matin, le dépannage réussi de son Audi.
— Vous avez été formidables tous les deux.
— Surtout Valentin.
— La Jade, c’est une vraie salope ! émit-elle.
— Amandine pense aussi que c’est une salope car après avoir séduit Florian et Pierre-André elle avait tenté de lui voler Charly. Jade est une super jolie femme, reconnais-le. Beaucoup d’hommes doivent tourner autour d’elle, elle pense qu’elle n’a qu’à se servir. Je crois que c’est dans sa nature de femelle qui a du succès, de faire collection de mâles, elle ne se rend pas compte des dommages qu’elle peut faire. Quand elle est arrivée à Saint Thomas du lac, venant de Nouméa, elle avait déjà eu sept petits amis. Maintenant qu’elle est mannequin à Paris, elle ne doit pas avoir de mal à augmenter sa collection. Mais je veux te rassurer sur un point : jamais Valentin n’a flashé sur elle.
— Où est-il maintenant, tu le sais ?
— Il m’a dit qu’il devait écrire un papier pour son boulot. Comme le dortoir est bruyant, je pense qu’il a cherché à s’isoler. Probablement dans sa voiture.
— Je ne veux pas faire quoi que ce soit qui puisse le déranger, je vais attendre qu’il réapparaisse.

Valentin était effectivement dans sa 2008. Il venait de transcrire le début de la découverte du sac rouge dans le pierrier de Tardevant, la difficile descente du guide dans les cailloux instables de la forte pente. La découverte d’un os coincé dans les grosses pierres puis le bout de tissu qui avait mis à jour un squelette de bras. L’intervention de la gendarmerie de montagne et sa recherche méticuleuse et enfin le dépôt de ce qu’ils avaient trouvé à l’IML du centre hospitalier.
Bloqué par le manque d’information, il laissa son article en suspend et retourna dans la salle commune.
Amandine était en train d’établir le programme du repas de midi dans un restaurant du col des Annes accessible par une petite excursion pédestre. De ces chalets, la vue sur la Pointe Percée était superbe, ce qui n’était pas étranger au choix de l’organisatrice.
Dès qu’elle vit entrer Valentin, Emily vint vers lui.
— Accorde-moi encore un moment ma belle, je dois rendre un article demain, il me manque encore quelques éléments, ce qui fait que je n’ai pas fini la rédaction. Je peux aller voir Pauline ? Tu n’en es pas jalouse ? se moqua-t-il gentiment.
— Pauline ? Tu as un instant ? Tu as téléphoné à ton chéri ce matin ?
— Nous nous appelons tous les jours quand nous ne sommes pas ensemble.
— A-t-il pu te donner des nouvelles de l’homme aux trois tibias ?
— Oui. Figure-toi…
— Qu’il s’agit de deux personnes différentes ?
— Oui, comment le sais-tu ?
— Parce que je n’ai jamais entendu parler d’une personne à trois jambes.
— Loulou, heu mon compagnon s’appelle Louis, il m’a dit qu’il y avait un tibia plus court de trois centimètres que les deux autres et aussi que les gendarmes du peloton de montagne ont apporté un squelette très incomplet. Il manquait une tête, tout un membre supérieur et des éléments de pied. Bon, on parle d’autre chose ? Je suis super contente pour Emily. Et toi, tu es heureux maintenant je suppose.
Valentin hocha la tête, visage illuminé par son sourire. Quentin vint le rejoindre.
— Ah, Val, dit-il, le capitaine m’a envoyé le rapport sur le sac rouge et les lunettes cassées. Figure-toi que ça appartenait à un alpiniste disparu depuis plus de deux ans. Sa voiture avait rapidement été retrouvée au parking du lac des Confins, mais de l’homme plus aucune nouvelle. Dans le sac donc il y avait un portefeuille et dans ce portefeuille, très délavés, des documents qui ont permis son identification.
Cet alpiniste voulait réussir une première : l’ascension en solitaire de tous les sommets des Aravis depuis la Grande Balmaz jusqu’à la Pointe d’Areu en passant par la Pointe Percée, ce qui n’est pas à la portée du premier venu. Il semblerait qu’il ait été surpris par un orage.
A-t-il été foudroyé sur cet étroit chemin de crête ? A-t-il été bousculé par une violente rafale de vent ? A-t-il été surpris par une grosse averse de grêle quand il était au sommet de Tardevant ? Toujours est-il qu’il a dû perdre l’équilibre. Vu comme la pente est raide, il n’a pas pu se rattraper. Dans sa chute, sa tête à possiblement porté sur un rocher ou il s’est fait une ou plusieurs fractures et n’a pas pu repartir.
— Mais alors comment se fait-il qu’on n’ait pas vu son corps depuis le sommet ?
— Ne pouvant plus se déplacer, il a peut-être décidé de se faire une sorte de niche dans le pierrier pour se protéger.
— Possible, oui. Et il y serait mort. Merci Quentin, j’ai presque tous les éléments de l’histoire maintenant.

Vers la fin de la promenade, peu avant d’arriver au col, Valentin accompagné de son Emily vint se placer près de Lucie et Gilles.
— Lucie, toi qui es super calée en SVT, regarde vers le col des Verts, quel est ce grand oiseau qui vole sans battre des ailes ?
— Ah oui, je le vois. Étant donné sa taille et sa manière de voler, je dirai que c’est un rapace. Il faudrait que je puisse l’observer de plus près pour être plus précise.
— Quentin, tu as tes jumelles ?
— L’objet ou les sœurs ? s’amusa d’abord son ami. Tiens, les voilà.
Lucie régla l’appareil à sa vue, examina longuement le grand oiseau puis finit par se prononcer : c’est un gypaète barbu. Il avait disparu des Alpes du nord mais il a été réintroduit dans les Préalpes et les Aravis.
— Qu’est-ce qu’il cherche à tourner en rond comme ça ? demanda Gilles à sa femme.
— C’est un nettoyeur de la nature, il repère les carcasses d’animaux morts et en mange les os.
— Il a des dents ton grand piaf ? s’autorisa Romuald qui suivait le petit groupe.
— Non, mais des sucs digestifs extrêmement puissants. Il peut ingurgiter des os de plus de trente centimètres de long et si en trouve un plus gros, il le saisit dans ses serres, s’envole à plus de cent mètres au-dessus du sol et le laisse tomber sur des rochers où il se brise. Le gypaète n’a plus qu’à aller manger les morceaux.
— Extraordinaire l’intelligence de ces oiseaux ! remercia Valentin. Y a-t-il d’autres nettoyeurs dans nos montagnes ?
— Absolument, les autres vautours, le grand corbeau, le chocard à bec jaune que les savoyards appellent chouca, ça c’est pour les oiseaux. Il y a aussi le loup gris ainsi que le renard roux chez les mammifères, mais ces deux derniers s’intéressent plus à la charogne qu’aux os.
Explications terminées, Lucie se retourna et, désignant Romuald du doigt, lui dit :
— Pour ta gouverne, le gypaète barbu est également appelé gypaète casseur d’os !
— Et toi on t’appelle Romuald casse-bonbons, ricana Bouboule.
Valentin qui avait suivi avec intérêt les explications de Lucie lui demanda : le gypaète casseur d’os s’intéresse-t-il aux os humains ?
— Il en a très rarement la possibilité pas ne pas dire jamais, cependant je crois bien qu’il peut devenir anthropophage à l’occasion.
— Lucie, tu viens de me fournir la conclusion de mon reportage, merci pour tes explications dignes d’un professeur.
— Mais elle est prof ! défendit Gilles.
— Comment vas-tu appeler ton article ? demanda Lucie.
— Je pense titrer : « Le tragique destin d’un alpiniste chevronné. » mais j’accepte toutes les suggestions.
— Brrrr… fit Emily, finir en partie dans l’estomac d’un vautour, c’est effectivement un épouvantable destin.
— Il pourra quand même avoir une sépulture officielle maintenant que ses restes ont été identifiés, supputa Gilles.
— Oui et grâce à Florian, Quentin et toi, conclut Emily en prenant la main de Valentin.