Gilles et Lucie avaient embarqué leurs bagages dans la voiture et attendaient le feu vert d’Amandine. Emily gaie et entreprenante comme elle ne l’avait jamais été leur proposa :
— Que diriez-vous de rester un jour de plus avec Valentin et moi. Je peux vous héberger dans le mazot que tu connais déjà Gilles et comme ça nous aurons le temps de nous arrêter au Grand Bornand pour voir Marcel Pochat, le rescapé du pitbull, d’accord ?
— Cela nous tente bien, mais ma librairie doit ouvrir demain matin. Il faut que je téléphone à mon employée. Si elle peut se charger de l’ouverture, nous acceptons avec grand plaisir.
— Appelle-la et sois convainquant.
À dix-sept heures, tous étaient réunis dans la grande salle du chalet "Fleurs de givre" pour les adieux. Amandine prit la parole :
— Et bien voilà, c’est fini, mais c’était vraiment sympa de se revoir tous. À refaire n’est-ce pas ? Si vous avez besoin d’organiser quoi que ce soit, ma petite entreprise s’appelle « Évènementiel 74 », je serai ravie de vous aider. Pour l’heure pensons à dire merci au patron qui normalement aurait dû fermer son établissement à cette date et l’a rouvert à ma demande.
— Hé, dit Bouboule, Puisqu’on est tous là, il ne faut pas oublier de faire la photo de groupe ! Patron, vous pouvez nous tirer le portrait ?
Pascal tendit son smartphone imité par Amandine puis par Tony. Photos prises, Amandine conclut :
— Merci pour tout, monsieur Mermillod. Maintenant les amis, je vous souhaite bonne route à tous et restez prudents !
Embrassades et poignées de mains terminées, Gilles taquina Emily :
— Tu n’es pas loin de chez toi, tu ne préférerais pas rentrer à pied par le col du Maroly ?
— J’aimerais bien mais je suis venue avec mon Audi Q2 et elle n’aime pas les sentes de montagne. Mais toi, tu te rappelles où j’habite ? Donne le volant à Lucie qui n’aura qu’à me suivre pendant que tu te payes le col, oui ? répondit Emily, retournant la taquinerie.
— Heu, plutôt non finalement.
— Bon, je téléphone à mes parents pour qu’ils se préparent à vous recevoir. Valentin, je ne leur dis rien pour nous deux, nous allons leur faire la surprise. Je crois qu’ils seront très heureux que nous soyons à nouveau ensemble… quinze ans plus tard. Ils commençaient à vraiment désespérer et pensaient que j’allais finir vieille fille. En fait, c’est grâce à l’initiative d’Amandine que nous nous sommes retrouvés, il faut que je la remercie et aussi la Jade mais elle, ce sera avec une bonne dose d’ironie et à reculons.
Ah, je voulais aussi vous dire : Marcel Pochat, sa petite ferme se trouve sur notre route avant l’entrée du Grand Bornand. Il est bientôt dix-huit heures, c’est l’heure de la traite, il doit officier dans son étable à cette heure-ci. Voulez-vous que nous nous y arrêtions ?
— Pourquoi pas, dit Gilles, d’accord Lucie ?
— C’est vous qui voyez, moi je ne le connais pas.
— Et toi, Val ?
— Je veux bien mais je ne voudrais pas avoir l’air de quémander des remerciements.
— Tu pourras dire que tu fais un reportage sur les chiens dangereux ! suggéra Emily.
— Qu’est-il advenu de ce chien ? s’enquit Gilles.
— Je n’en sais rien mais Marcel Pochat doit le savoir. Nous lui poserons la question. Allez, en route !
Emily activa ses feux d’alerte et stoppa sa voiture sur le bas-côté de la route, Valentin et Lucie qui conduisait l’imitèrent.
— J’entre la première pour vous annoncer, prévint Emily qui avait oublié toute timidité.
Par politesse elle frappa contre le grand battant de la porte ouverte et entra dans la grange.
— Bonjour monsieur Pochat, en plein travail je vois. Vous allez bien ?
— Bonjour mademoiselle Emily. Aussi bien que possible. Quel bon vent vous amène ?
— Je veux vous présenter Gilles et Valentin, les deux garçons qui avaient réussi à maîtriser le pitbull puis à vous conduire chez le médecin.
— Depuis le temps que j’ai envie de les voir pour les remercier. Où sont-ils ?
— Là, dehors.
— La traite est finie, j’arrête les trayeuses, je libère les vaches et je suis à vous. Entrez votre voiture dans la cour de la ferme, j’arrive.
— Il y a trois voitures, monsieur Pochat.
— Bah, il y a bien la place.
L’homme avait largement dépassé la soixantaine, salopette bleue de fermier, vieille casquette à carreaux, joues piquées de poils d’une barbe de huit jours, main droite tendue vers l’avant, il s’avança vers le groupe qui attendait devant la porte de l’habitation.
— Enfin je vous retrouve, mes sauveurs. Bienvenue chez moi. Berthe ! cria -t-il, viens. Berthe c’est ma femme, elle s’occupe de la fabrication des reblochons et du persillé des Aravis. Berthe, y a Emily qui nous amène mes sauveurs ! Présentez-les-nous, mademoiselle Emily.
— Bien volontiers, lui c’est Valentin, lui s’appelle Gilles et cette jeune dame, Lucie, est l’épouse de Gilles.
— Nous sommes super heureux de vous rencontrer enfin, mes sauveurs. Sans vous je serais mort depuis quinze ans. C’est mon toubib qui l’a dit. Vous avez bien un quart d’heure ? Cela fait quatorze ans que j’ai mis une bouteille de champagne au frais dans la cave pour le jour où je vous retrouverais. Mets les coupes, Berthe, je vais la chercher. Vous voulez bien trinquer avec nous ?
— Avec plaisir, répondit Gilles, s’attirant un sourire ironique de Valentin.
Le fermier revint bras droit levé tenant une bouteille pleine de poussière et à l’étiquette devenue illisible.
— Ça, c’est du vin vieux ! fit-il en dévissant le muselet de la bouteille. Alors les jeunes, Emily m’a déjà tout dit mais vous, racontez-moi comment ça s’est passé.
Valentin regarda Gilles et lui fit un signe de tête pour lui dire de commencer.
— C’était vers la fin des vacances d’été. Emily nous avait invités, Valentin et moi, à passer quelques jours avec elle et sa mère dans leur chalet du Venay. Ce jour-là nous avions décidé de pique-niquer au col du Maroly puis de redescendre un peu pour ramasser des myrtilles au peigne.
Nous venions de commencer la descente quand Valentin vous a entendu hurler, il est vite remonté et a vu le pitbull qui vous attaquait. Il a crié très fort pour vous demander si vous aviez besoin d’aide. Le chien l’a entendu, l’a vu et il a foncé vers lui.
Emily et moi nous nous sommes réfugiés sur une barre rocheuse sous le col. Valentin n’a pas eu le temps, alors il a tenu le chien en respect avec deux bâtons de ski pendant qu’on le canardait de pierres et de mottes de terre pour permettre à Val de se mettre aussi hors de portée.
Ensuite, avec la corde que nous avions emmenée, il a confectionné en son milieu un anneau étrangleur avec deux grands bouts pour tirer et serrer. On a réussi à faire passer la tête du molosse dans l’anneau en l’attirant avec un peu de fromage des Aravis qui nous restait du pique-nique.
Ensuite, Emily et moi avons maîtrisé le chien en tirant chacun un bout de la corde, Valentin en a profité pour lui enfiler son sac à dos sur la tête et nous sommes descendus avec la bête jusqu’à vous.
Vous étiez presque évanoui, il y avait du sang partout, nos téléphones n’avaient pas de réseau à cet endroit-là. On a donc décidé de prendre votre pick-up et de vous descendre au village. On s’est mis à trois pour vous hisser sur le siège passager. Valentin vous a fait un garrot sur le bras avec sa ceinture. Emily s’est assise à côté de vous pour contrôler le garrot et Valentin a pris le volant. Moi j’étais sur le plateau arrière.
Arrivés tant bien que mal en bas, on ne savait pas où était le médecin, alors Valentin a bloqué le klaxon pour attirer l’attention et un passant a fini par accepter de prendre le volant pour conduire votre véhicule devant la maison du toubib, puis vous porter dans ses bras jusqu’au cabinet. C‘est bien ça, hein Valentin ?
— Tout à fait. Mais dans tout tragique, il peut y avoir des éléments comiques. Par exemple, lorsque je grimpais vite fait la barre rocheuse, le chien a réussi à choper le talon de la semelle de ma chaussure et l’a un peu déchiré. Ensuite, j’ai dû prendre le lacet de l’autre pour fixer une petite tige d’arcosse * ou de bouleau sur le bas de la boucle étrangleuse afin de la tenir ouverte, ce qui fait que : un talon abîmé sur une chaussure et l’autre sans lacet, j’ai descendu clopin-clopant le versant du col côté La Duche.
En bas nous avons utilisé deux arbres pour tenir le chien attaché puis j’ai beaucoup fait craquer les vitesses de votre pick-up parce que, trop petit, je n’arrivais pas à débrayer à fond.
Quand nous étions chez le médecin, je me suis rendu compte que j’avais laissé mon smartphone dans le sac à dos qui enfermait la tête du pitbull alors j’ai dit tout haut "flûte, c’est le chien qui a mon téléphone dans le sac à dos", le toubib a cru qu’on se moquait de lui et nous a un peu mis à la porte. J’ai quand même dû retourner dans son cabinet pour récupérer ma ceinture garrot.
Enfin quand nous sommes remontés au fond du vallon pour nous occuper du chien avec l’adjoint au maire et le vétérinaire, Le pitbull à qui le véto a fait une piqûre tranquillisante a, en réaction, vomi dans mon sac à dos. Ah, il faut aussi que je vous dise que dans la descente en pick-up, Emily a desserré le garrot de temps en temps pour que le sang puisse quand même passer dans les endroits sains de votre bras.
— Est-ce que vous avez eu des séquelles à la suite de tout ça ? demanda Lucie.
— Regardez, dit l’homme en remontant la manche de son bras gauche, belle cicatrice n’est-ce pas ? Comme séquelle, oui, j’ai deux doigts paralysés, comme je suis gaucher, j’ai pris l’habitude de me servir de la main droite. Vous avez dit que vous aviez réussi à capturer le pitbull grâce à du fromage des Aravis ? C’était peut-être un de mes fromages car en plus du reblochon, je produis du persillé !
— C’était vraiment une drôle d’affaire tout ça ! Moi aussi je dois vous dire un grand merci car vous avez sauvé Marcel mon mari, c’est le médecin qui l’a dit.
— Oui, j’ai déjà dit que le médecin l’avait dit, appuya Marcel, facétieux.
— Vous étiez vraiment des jeunes formidables. Qu’est-ce que vous êtes devenus ? Je veux dire quels sont vos métiers ?
— Lucie mon épouse est professeur de sciences de la vie et de la terre dans un collège d’Annecy, moi je suis libraire.
— Ma grande amie Emily s’occupe d’exportation de matériel sportif dans l’entreprise de son père et personnellement je suis journaliste reporter, compléta Valentin. Ce qui me permet de vous demander : seriez-vous d’accord pour que je fasse un petit reportage sur votre métier ?
— Avec plaisir. Berthe va vous donner notre numéro de téléphone pendant que je vais à la cave. Ne partez pas tout de suite.
Quand il remonta, il tenait deux petits paniers d’osier dans chaque main, chacun d’eux contenant un reblochon, un persillé des Aravis ainsi qu’une bouteille de liqueur de génépi.
— Tenez les jeunes, c’est un bien petit remerciement pour l’immense service que vous nous avez rendu. Le tout est de notre fabrication, y compris les paniers !
— Merci beaucoup, madame monsieur, c’est trop gentil. Toujours à propos de ce pitbull, je me suis quelquefois posé la question : pourquoi vous a-t-il attaqué ? demanda Valentin.
— Le vétérinaire que je revois régulièrement pour soigner mes bêtes m’a dit que c’était peut-être à cause de l’odeur de mes habits car il arrive que notre propre chien dorme sur ma salopette de travail.
— Une autre question monsieur Pochat, osa Lucie, savez-vous ce qu’est devenu ce chien ?
— Faute d’en avoir retrouvé le propriétaire, il a été euthanasié. Le véto pense que pauvre animal avait été abandonné en montagne suite aux nouvelles lois s’appliquant à ce type de chien classé en catégorie un.
— Vous plaignez ce chien qui vous a blessé ? s’étonna Gilles.
— Un animal est toujours le reflet du maître qui l’élève, s’il est agressif, c’est que son maître l’a dressé ainsi. C’est surtout le propriétaire qui est à blâmer. Vous n’avez pas d’animaux ?
— J’ai eu un chien, répondit Gilles, il avait aussi été abandonné, attaché à un arbre en forêt par son maître qui voulait s’en débarrasser **. Il avait une oreille coupée pour qu’on ne puisse pas l’identifier. Valentin et moi l’avons sauvé et je l’ai adopté. C’était un berger belge, il était super gentil, je l’adorais, il a vécu jusqu’à l’âge de seize ans.
— C’est un bel âge pour un chien. Revenez quand vous voulez, les uns, les autres ou tout le monde, vous serez toujours les bienvenus.
* Arcosse : nom savoyard de l’aulne vert.
** Dans le livre Valentin au collège.