Gilles, Lucie et Valentin venaient de s’installer dans les fauteuils du petit théâtre pour assister à la répétition du concert du quartet Boutae quand entrèrent Eva et Pascal.
— Bouboule, Eva ! Qu’est-ce que je suis heureux de vous revoir ! annonça Valentin ravi en claquant deux bises à la jeune femme puis en serrant longuement la main de son ami trop longtemps perdu de vue.
— Hé ! Pouvons-nous les accueillir nous aussi, s’immisça Gilles pendant que les musiciennes sur scène réglaient leurs instruments.
Pascal fit une légère grimace que remarqua Lucie.
— Quelque chose ne va pas ? Tu n’es pas content de nous voir ?
— Je suis toujours super heureux de revoir mes amis. Il ne s’agit pas de ça, écoutez…
— Nous t’écoutons, dis-nous ce qui ne va pas, pressa Gilles.
— Chut ! reprit Bouboule en désignant du doigt les musiciennes sur scène. Vous ne remarquez rien ?
— Elles n’ont pas leurs habits de gala mais ce n’est qu’une répétition, supputa Gilles.
Sur l’estrade, Mathilde adressa une salutation de la tête à chacun des cinq amis puis mit l’index de la main qui tenait son archet devant ses lèvres pour demander le silence.
— Nous commençons par le concerto pour flûte et violon d’Antonio Vivaldi.
Quand vint la fin du premier mouvement, Lucie Eva, Gilles et Valentin enchantés applaudirent les artistes avec enthousiasme, seul Pascal, menton dans la main droite, regard dans le vague, gardait un air songeur et concentré.
Les musiciennes déposèrent leurs instruments à cordes, prirent en main les instruments à vent pour jouer le deuxième mouvement mélodique. Quand elles eurent terminé, Pascal se joignit à ses amis et applaudit à tout rompre.
À la fin du troisième mouvement à nouveau interprété par les cordes, Pascal reprit l’air songeur qu’il avait affiché à la fin du premier mouvement.
La violoncelliste qui jouait également de la clarinette annonça :
« Voici maintenant le premier mouvement du concerto à quatre en ré mineur de George Friedrich Haendel.
Morceau à la fin duquel Pascal applaudit à l’unisson de ses amis. Mais quand les artistes eurent terminé le second mouvement avec les instruments à cordes, de nouveau Pascal resta pensif et silencieux. Mathilde s’en aperçut.
— Ça ne va pas Pascal ?
— Oh, moi si.
— Tu n’aimes pas ce qu’on joue ?
— J’aime beaucoup la musique baroque.
— Tu préfères les instruments à vent à ceux aux cordes frottées ?
— J’aime tous les instruments mais…
Sentant venir un malaise de non-dit, Eva intervint :
— Dis-lui Pascal. Mathilde est une amie. Elle comprendra et ne t’en voudra pas.
— Tu joues faux ou ton violon joue faux.
— Quoi ? Mon violon est un Edgar Russ à la sonorité exceptionnelle, que lui reproches-tu ?
— Alors il est mal réglé.
— Les voleurs que Valentin a réussi à faire arrêter ont essayé de s’en servir et l’ont en partie déréglé. J’ai passé plusieurs heures à peaufiner la tension des cordes. Qu’est-ce qui ne va pas selon toi ?
— Ta chanterelle, elle émet deux commas * en dessous du Mi.
— Tu peux croire mon mari, affirma fièrement Eva. Pour ça, il ne se trompe jamais.
— Qu’est-ce que je dois faire ? se désola Mathilde, notre représentation a lieu demain.
— Tu dois visser le tendeur de ta chanterelle pour monter sa note de deux commas afin d’atteindre les 659,3 hertz puis -peut-être- ajuster les autres cordes pour rétablir les quintes d’origine.
— Je ne dispose pas d’accordeur chromatique pour faire ça et je n’aurai jamais le temps de contacter un spécialiste.
Gilles, Lucie, Valentin et les musiciennes regardaient Pascal comme un extraterrestre.
— Que dois-je faire ? répéta Mathilde.
— Faire confiance à Pascal, il peut te guider, incita Eva.
— Joue-moi un Mi, fit Bouboule hyper-concentré, les yeux fermés.
Mathilde s’exécuta.
— Visse le tendeur de la chanterelle d’un quart de tour sur ton cordier.
— Je ne peux pas plus, la vis est complètement serrée.
— OK, alors dévisse-la d’un tour et demi et tends ta corde à l’aide de la cheville. Vas-y, je te guide… Tends un peu… Encore… Encore… Oui, stop. Joue le début du premier mouvement de ton Vivaldi… Bon, encore un quart de tour à la vis du cordier… Impeccable ! Joue encore… OK, maintenant tes autres réglages La Ré Sol… OK, par rapport à ton Mi ils sont bons.
Valentin se tourna vers son ami Bouboule et lentement commença à l’applaudir, imité par Gilles, Lucie et les trois autres musiciennes pendant qu’Eva rayonnait de bonheur et de fierté. Mathilde descendit de la scène et vint appuyer deux baisers sur les joues écarlates de Pascal.
— Vous nous offrez la pavane de Purcell maintenant ou le concerto de Bach ? demanda Bouboule en se calant dans son fauteuil.
En remerciement de leur invitation Gilles, appuyé par Lucie, proposa aux musiciennes de prendre un rafraîchissement ou toute autre boisson à leur convenance au café le plus proche du théâtre de la ville.
La première question que leur fit Valentin quand ils furent tous installés fut de demander à Mathilde où elles remisaient leurs précieux instruments entre deux représentations.
— Dans chaque loge il y a un endroit sécurisé qui fonctionne sur le principe des mini coffres forts des chambres d’hôtel, expliqua la plus âgée qui ne dépassait pas les quarante ans, il n’y a que la taille qui diffère, surtout pour les violoncelles ! Un grand merci monsieur pour le service rendu, ajouta-t-elle en s’adressant à Bouboule. C’est quoi exactement votre profession ?
— Je suis accordeur de piano.
— Et vous travaillez sans instruments de mesures ?
— Je possède tous les accordeurs électroniques, les applications dédiées, le diapason bien sûr, un sifflet chromatique à13 notes, et, pour les pianos, des clés d'accord spécifiques, mais je n’en ai pas toujours besoin.
— Seriez-vous quelqu’un possédant l’oreille absolue ?
Mathilde, les trois amis et Eva la femme de Bouboule hochèrent affirmativement la tête.
— Il a toujours eu une oreille exceptionnelle, affirma Gilles. Plus jeune, il nous disait entendre son chat marcher sur la moquette.
— Quand nous étions au collège et au lycée, nous formions une super bande d’amis et chacun avait au moins une qualité d’exception. Par exemple, Eva, la charmante épouse de notre oreillard ici présent possède un joli petit nez aussi performant que celui d’un chien pisteur. N’est-ce pas Pascal ?
— Un, je ne suis pas une chauve-souris et deux, c’est vrai pour Eva. Tenez dernièrement, pour le compte de la parfumerie où elle travaille, elle a fait refuser toute la livraison d’un grand parfumeur dont les produits ne respectaient pas exactement les proportions voulues. Eva possède un seuil de perception olfactive très bas. Elle détecte immédiatement une contrefaçon. Elle est capable de dire sans se tromper quel parfum vous mettez mesdames et bien sûr, je n’ai pas le droit de manger de l’ail ! Mais je peux boire un soda citronné. À la vôtre !
* * Le comma est plus petit intervalle musical mesurable, représentant une fraction infime d’un ton (environ un dixième.)