VALENTIN ET LA GRANDE REUNION

24. Comme au collège.

Amandine avait prévu une ordonnance de repas totalement différente de la veille. Chacun avec son assiette pouvait se présenter à volonté devant l’immense poêle derrière laquelle trônait le chef cuisinier qui servait la tartiflette avec le sourire satisfait du professionnel plébiscité par ses clients.
Les places à table n’étaient pas affectées, chacun se plaçait où il voulait. Le club des quatorze amis de collège auquel s’était joint Pierre-André avait formé un cercle de chaises et chacun mangeait assiette sur les genoux.
— Hé les gars, on n’est plus au collège ! On peut se mélanger maintenant, non ? héla Tony Thénard.
— Non, répondit laconiquement Bouboule.
— Toujours les mêmes connards ! commenta Clément.
— Tu vois, c’est à cause de ce genre de jugement que nous ne nous mélangeons pas. Nous connaissons trop votre haut niveau intellectuel, nous ne voulons pas l’affaiblir par nos discutions ras la moquette.
— Qu’est-ce qu’il raconte ce naze ? émit Romuald, donnant involontairement raison à un Bouboule hilare.
— On garde son sang-froid, hein les amis, on ne réagit pas, conseilla Mathilde toujours non violente. Ne gâchons pas la bonne idée d’Amandine. Florian, Quentin, Valentin, expliquez-nous plutôt comment ça s’est passé après notre départ. Nous avons bien vu l’hélicoptère voler au-dessus du pierrier au début de notre descente et se diriger vers l’ouest alors que nous étions tous arrivés ici.
Quentin, laconique, expliqua :
— Florian et les deux autres gendarmes sont allés sur place. Mes collègues ont collecté du matériel de montagne et des ossements. Le matériel sera examiné par notre section scientifique et le reste est parti pour la morgue. Voilà.
— Tu as toujours été bon en français pour résumer un texte ! commenta Gilles.
  — Est-ce que nous pourrons être informés des résultats ? demanda Lucie à Quentin.
— Il suffira de lire la presse locale, répondit à sa place Florian en regardant Valentin qui de temps en temps sortait un carnet de sa poche pour griffonner quelques mots. Ce dernier se sentit obligé d’enchaîner :
— Hé oui, un journaliste ou un reporter a le devoir d’informer. Ce que nous a annoncé Pauline au sujet de Benjamin fera aussi l’objet d’un de mes articles sur l’engrenage et les méfaits de la drogue.
— C’est devenu une obsession chez toi ce sujet, observa Gilles.
— Cela devrait l’être pour tous les gens sensés, malheureusement ça ne l’est pas. Les enquêtes d’opinion et autres plus spécialisées affirment que plus de cinquante pour cent de la population française a déjà essayé la beuh ou le shit. Ces gens ne se rendent pas compte du mal qu’ils font en croyant seulement se distraire.
— Cela impacte qui ou quoi ? questionna Charly qui visiblement ne s’était jamais posé la question.
— La demande crée l’offre, Charly. Plus il y a de demandes, plus les dealers s’en procurent, plus ils en vendent, plus ils gagnent de l’argent. Il s’en suit qu’il y a plus de dealers qui veulent leur part de gâteau donc plus il y a de bagarres, voire de tueries, pour garder ou obtenir le marché qui rapporte. Il s’en suit que ces drogues étant addictives, plus on en invente de nouvelles -plus fortes la plupart du temps- et plus de gens en meurent. Plus ça coûte à nous qui n’en consommons pas en brigades de répression, n’est-ce pas Quentin ? en personnel soignant, n’est pas Pauline ?
— Eva, crois-tu que tu pourrais dire combien de personnes parmi tous ceux qui sont ici, ont fumé un joint récemment ?
— Six sur vingt-sept, d’après l’odeur de leurs habits, répondit la jeune femme après un instant de concentration.
— C’est six de trop ! affirma péremptoirement Mathilde.
— Tu as d’autres sujets de reportages en vue ? demanda Emily.
Valentin hocha affirmativement la tête et poursuivit :
— Pauline, combien y a-t-il de médecins légistes à l’IML du centre hospitalier ?
— C’est quoi l’IML ? demanda encore Emily.
— L’institut médico-légal, la morgue quoi, expliqua Valentin. Alors Pauline ?
— Je ne sais pas exactement mais il en faut toujours deux opérationnels.
— Donc je dirai au minimum trois. Connais-tu l’un d’entre eux ?
— Personnellement non mais mon compagnon sûrement.
— Tu as un compagnon, c’est très bien ça. Qu’est-ce qu’il fait ? demanda Lucie.
— Il est toubib.
— Donc poursuivit Valentin, par ricochets, peut-être pourras-tu me renseigner sur les conclusions de l’IML au sujet de l’affaire de Tardevant.
— Comment par ricochets ? s’étonna Pauline en fronçant les sourcils, signe chez elle d’un effort intellectuel.
— Du légiste au médecin, du médecin à sa belle infirmière et de la belle infirmière au journaliste.
— Si ce n’est pas contraire à la déontologie médicale, pourquoi pas. Et merci pour le qualificatif.
— Toujours adorable notre infirmière préférée, flatta Gilles.
— À propos et pour en revenir à mon projet d’article précédent, est-ce que tu crois que ta collègue, l’infirmière en addictologie, pourrait m’accorder une entrevue ?
— Pourquoi pas le médecin chef du service ?
— J’ai déjà discuté avec un médecin addictologue, vous connaissez tous Inge la danoise ? et bien sa maman avec qui je me suis déjà entretenu est addictologue dans son pays *. Non, ce que je veux connaître, ce sont les réactions des malades de la drogue, leurs souffrances, leurs manques, jusqu’où ils étaient prêts à aller pour se procurer leur poison. Je veux faire un article très approfondi qui fasse réfléchir le plus de monde possible.
— Cet article que j’approuve, réfléchit Mathilde, est-ce que tu vas le signer ? Si oui, cela peut être dangereux pour ta famille et toi ! À ta place, comme beaucoup de journalistes, j’utiliserais un pseudo pour signer mes articles les plus incendiaires.
— Excusez-moi un instant, dit Pauline avec un sourire en se levant smartphone en main. Un coup de téléphone à passer.
« Brrr… Les nuits sont vraiment fraîches à cette altitude dit-elle en rentrant après cinq minutes passées dehors. Je viens d’avoir mon compagnon. Bonne nouvelle pour toi Valentin, il venait justement de discuter avec le légiste de garde.
— La chaîne de renseignements peut fonctionner ? espéra celui-ci.
— Peut-être. En tout cas, j’ai un premier scoop pour toi. D’après les ossements confiés à l’hôpital par la gendarmerie, le mort de Tardevant avait trois tibias !
Un masque de stupeur se posa sur chaque visage, y compris sur ceux de la bande à Tony.
— Le puzzle va être compliqué ! estima Bouboule mi- sérieux mi- amusé.
— Comme je n’ai jamais eu connaissance de l’existence d’un montagnard à trois jambes, j’en déduis qu’ils étaient deux et que mes collègues gendarmes n’ont pas tout collecté, estima Quentin.
— Les flics font toujours tout de travers ! lança Tony qui avait entendu, s’attirant un regard furieux de Quentin, ramené au calme par une pression sur son bras par Mathilde.
— Cette affaire va faire la une des journaux, pensa tout haut Margot, plutôt silencieuse depuis le début de la soirée.
— Au moins d’un journal, affina Olivier en regardant Valentin.
— Est-ce que quelqu’un peut avancer une explication à ce phénomène ? interrogea Lucie.
— Les flics n’ont pas bien cherché et ça ne m’étonne pas, continua Tony.
Ce fut Florian mit les choses au point.
— Les collègues de Quentin ont fait une recherche minutieuse, méticuleuse, je peux le certifier, j’y étais, dit-il fortement en regardant Tony bien en face et approuvé de la tête par Quentin.
— On s’en fout des maccabs, s’immisça Romuald, s’attirant un regard de désapprobation de la majorité de l’assemblée.
— Rom a raison, on est venu ici pour passer un bon moment. Il doit bien y avoir moyen de balancer de la musique, appuya Tony.
— Banco ! approuva Clément. On pousse les tables et on danse un peu. Amandine, tu peux voir avec le patron ?
— Bon, si vous voulez.
— Et commande une ou deux boutanches de génépi, ajouta Romuald en sortant un pétard tout prêt d’un paquet de cigarettes.
— D’accord pour commander des boissons mais pas de fumée à l’intérieur. Si tu veux continuer à t’empoisonner, c’est dehors !
— Val, tu nous avais régalé avec des morceaux de musique du siècle dernier pour mes quatorze ans **, tu te souviens ? Tu les as encore ? demanda Charly. Cela serait un chouette moment de nostalgie, non ?
— Euh, j’ai changé deux fois de smartphone depuis, mais j’ai chaque fois transféré tout le contenu à l’aveugle dans le nouveau. Il faut que je cherche et, si oui, que je trouve le moyen de les passer sur la sono du chalet.
Emily s’approcha de Valentin et lui glissa dans l’oreille :
— Si tu as encore « A whiter shade of pale », tu voudras bien danser avec moi sur cet air ? Tu vas me trouver ridiculement sentimentale mais il m’est arrivé de le réentendre et j’ai eu envie de pleurer en l’écoutant. Quelle idiote j’ai été au début de cette année-là…
— Il faut savoir saisir le bonheur quand il passe, me répétait souvent ma grand-mère, parce qu’il fait rarement demi-tour.
— Tu as sûrement raison. J’ai bientôt trente ans et je ne l’ai pas vu se représenter.
— Allez ma belle, d’accord pour une danse.

* Dans le livre Valentin au lycée.
** Dans le livre Valentin amoureux.