VALENTIN ET LA GRANDE REUNION

36. Le problème de madame Fontaine.

Les sept jeunes hommes attendaient madame Fontaine dans le parking des professeurs.
— Vous êtes encore tous là ! C’est vrai que vous formiez un groupe très uni jadis. En fait je ne suis pas sûre du tout que vous puissiez m’aider. Je vous explique quand même. Ma voiture, c’est celle-ci dit-elle en désignant une Polo de couleur gris métallisé. Je l’avais choisie pour sa robustesse et sa faible consommation d’essence. Elle n’est plus et de loin de première jeunesse mais marchait très bien et effectivement consommait peu jusqu’à il y a trois mois.
— Quel est le problème maintenant ? demanda Quentin.
— Douze litres aux cent kilomètres.
— Au lieu de ? voulut préciser Florian.
— Cinq à six litres.
Bouboule se mit à quatre pattes et regarda sous le véhicule.
— Apparemment pas de fuite, conclut-il.
Valentin fit le tour de la Polo puis remarqua :
— Vous n’avez pas de bouchon antivol à votre réservoir, fit-il remarquer.
— Avant les fermetures électro-magnétiques modernes, les orifices de remplissage des réservoirs disposaient d’une grille anti-siphonnage. Est-ce le cas de ce modèle ? demanda Quentin.
— Je l’ignore totalement, Quentin. Je n’avais jamais eu de problème jusque-là.
— Tu penses à un vol de carburant ? demanda Charly.
— Même avec un carburateur déréglé, il est impossible de consommer autant, appuya Florian, je pense aussi à un siphonnage. Vous garez votre voiture dehors la nuit ?
— Oui, je la stationne sur le parking de mon immeuble.
— Pouvons-nous vous accompagner jusqu’à votre domicile pour voir votre lieu de stationnement ? demanda Valentin.
— Est-ce bien utile ?
— Si votre réservoir a été siphonné et c’est probablement le cas à deux reprises, ce n’est pas lorsque que vous stationnez votre voiture ici en plein jour, donc logiquement cela a lieu sur votre parking et en pleine nuit. Voir où vous placez votre voiture est important pour la compréhension de la façon de procéder de votre voleur.
— Alors, d’accord. Suivez-moi.

— Voilà, dit la professeure une fois tout le petit monde arrivé, je me gare habituellement ici.
— Est-ce votre place attitrée ? demanda Quentin.
— Non, le parking est privé mais les places sont libres.
— Oui, oui, oui… marmonna Pascal qui venait à nouveau de regarder sous la Polo.
— Que fais-tu Pascal ? questionna madame Fontaine.
— J’observe le lieu du crime. Il y a comme une tache de gras sur le sol donc potentiellement d’essence. Réfléchissons. Que faut-il comme matos pour siphonner du carburant ?
— Un jerrican et un tuyau souple à introduire dans le réservoir, renseigna Florian.
— Tu l’as déjà fait ? se moqua Bouboule. Bon, blague à part, madame Fontaine, regardez là-bas cette voiture vert sombre métallisé, appartient-elle à un résident de votre groupe d’immeubles.
— Je ne saurais le dire avec certitude. Il me semble avoir déjà vu un jeune de votre âge au volant. Pourquoi cette question ?
— J’ai peur d’avoir compris. Je vous raconte. Il y a un mois et demi, nous avons fait une réunion des anciens de notre classe de collège dans un chalet des Aravis, très bien d’ailleurs. J’étais dans les premiers sur place avec Eva. Une voiture comme celle-là, une Laguna verte, est arrivée avec au volant un ancien de notre classe qui s’est garé à la « cow-boy » en frimant. Il a ouvert le coffre, a sorti une valise à roulette. J’étais tout près avec ma femme et j’ai vu dans le coffre deux jerricans, deux bâtons de ski sans leurs rondelles ou deux bâtons de marche, je ne sais pas au juste, ainsi qu’un tuyau transparent enroulé. Ce mec, c’était Romuald Michaud, un gars au RSA d’après un de ses copains. Donc il me vient trois réflexions.
Un : des bâtons de sport pour un type comme lui qui a toujours détesté faire des efforts, c’est très bizarre mais bon… Ensuite, Eva qui était à côté de moi a trouvé que son coffre puait fortement l’essence et enfin, à table -je n’étais pas à la sienne mais j’ai entendu- il s’est vanté de faire des pointes à cent soixante-dix kilomètres à l’heure avec son vieux tas de tôles. Quand Tony lui a dit que sa voiture suçait beaucoup de carburant à cette vitesse et que ça coûtait cher, il a répondu : « oh je me débrouille. »
Par contre, je n’ai pas relevé son numéro de plaque d’immatriculation donc je ne peux pas être absolument affirmatif au sujet de la voiture.
— Au RSA tu dis. Il a quand même pu se payer une grosse voiture, fit remarquer Gilles.
— Une vieille bagnole comme ça, tu peux en trouver à mille euros, répliqua Bouboule.
— Ouais, cela fait quelques présomptions, réfléchit Charly, mais il nous faut des certitudes pour accuser. Où tu vas Quentin ? continua-t-il en voyant celui-ci s’éloigner du groupe.
— Je ne m’en vais pas, je tente de trouver une preuve, répondit le jeune lieutenant en sortant un carnet de sa poche et en se dirigeant vers la Laguna. De retour, il sortit son téléphone professionnel et prononça quelques phrases qu’il termina par « Merci gendarme, j’attends. »
Deux minutes plus tard, il reprit sa communication.
— Cette voiture appartient à un certain Romuald Michaud, annonça-t-il avec un sourire crispé.
— Oui mais j’ai vérifié sur internet, fit Gilles en agitant son smartphone, c’est impossible de siphonner une Polo car son réservoir dispose d’une grille.
— Donc Romuald est innocenté, remarqua Charly.
— Attends un peu, Pascal a vu des bâtons de ski dans son coffre. Ces bâtons sont habituellement en métal, plutôt solides et dotés d’une pointe en acier. Il a pu s’en servir pour forcer et enfoncer la grille du réservoir, faire un trou pour passer son tuyau et siphonner. À mon avis, tes soupçons se confirment, Pascal, déclara Valentin.
— Maintenant, que pouvons-nous faire ? raisonna Gilles, porter officiellement plainte contre lui ?
— Une telle plainte n’aboutirait pas, objecta Quentin, posséder un fusil ne veut pas dire qu’on a tué quelqu’un.
— Mais toi tu pourrais te mettre en relation avec la gendarmerie locale, leur glisser le numéro de la Laguna, leur demander de faire un contrôle routier, lui faire ouvrir son coffre et lui poser des questions sur ce matériel de siphonnage.
— Jamais Romuald, ni personne d’autre d’ailleurs, n’admettra avoir volé de l’essence, certifia Gilles.
— Gilles a raison, appuya Valentin. Il faudrait le prendre en flagrant délit, mais qui voudra passer une ou plusieurs nuits sur ce parking dans une voiture pour le piéger ?
— J’ai peut-être une solution, indiqua Quentin : une caméra à déclenchement automatique par infra-rouge ou détecteur de mouvement, comme celles qu’on utilise pour identifier des animaux prédateurs. Je peux m’en procurer une, mais sans plainte officielle de vous madame Fontaine, je n’ai pas le droit de l’installer.
— Toi, non mais nous si ! décréta Florian. Je m’en charge. Je la fixerai dans l’arbre le plus proche.
— Pour que la preuve soit valable, il faut quand même une plainte, insista Quentin.
— J’irai à la gendarmerie dès lundi, décida madame Fontaine.
— OK, faisons comme ça, approuva Valentin. À propos de gendarmerie, qu’est devenu l’adjudant-chef Lemoine ? Après avoir passé plus de cinq années loin de la France, je ne suis pas au courant de grand-chose.
— Il a pris sa retraite. Je crois qu’il possède une petite maison dans le Luberon.
— Est-ce que quelqu’un est resté en contact avec lui ?
— Je peux retrouver ses coordonnées et lui transmettre un message, proposa Quentin.
— Ce serait sympa. Donne-lui mon bon souvenir.
— Notre bon souvenir à tous, renchérit Gilles. Au revoir madame Fontaine, vous pouvez être rassurée à l’avenir au sujet de votre consommation d’essence. Nous sommes très heureux de voir avoir revue.