VALENTIN ET LA GRANDE REUNION

38. Visite chez Valentin.

Valentin avait obtenu de son employeur une semaine de congé à l’occasion des fêtes de fin d’année.
Heureux de se retrouver dans ses montagnes, profitant des premières neiges de la saison, il avait convaincu Florian qui ne demandait que ça de faire ensemble une journée de ski au Grand Bornand. Le ventre arrondi d’Emily ne lui avait pas permis de les accompagner mais celle-ci, heureuse, comblée par sa future maternité, agençait et réagençait la chambre du bébé à venir.
Le vingt-six décembre, le temps était à la pluie. À huit heures du matin, le timbre d’entrée de leur appartement émit ses notes musicales. Dans la salle de bains, Valentin posa son rasoir électrique et annonça :
— J’y vais Emily.
— D’accord.
Deux hommes en uniformes de gendarmes, l’un avec un galon bleu, l’autre avec deux bleus et un argenté patientaient devant la porte de l’appartement.
— Monsieur Valmont ? interrogea le plus gradé.
— Pour vous servir brigadier-chef. Vous appartenez à la brigade de Saint Thomas ?
— Affirmatif.
— Pourquoi ce ne sont pas les brigadiers Guimard et Dufournet qui viennent ?
— Vous les connaissez ? Ils ont pris leur retraite comme d’ailleurs l’adjudant-chef Lemoine.
— Tout le monde vieillit. Que puis-je pour vous ?
— Je suis le brigadier-chef Morand et voici le gendarme Dupuy. Nous sommes mandatés par l’adjudant Tourneur de la brigade de Saint Thomas du Lac pour effectuer une vérification de routine. Pouvons-nous entrer ?
— Faites seulement, accepta Valentin qui de temps en temps s’amusait à reprendre des tournures de langage savoyardes. Asseyez-vous dans le canapé.
— Merci, mais nous préférons rester debout.
— Comme vous voulez. Alors quel est le problème ?
— La gendarmerie du village a reçu une lettre anonyme désignant le locataire de cet appartement comme l’auteur du vol avec violence concernant le bureau de tabac d’Entraigues le lac.
Valentin se mit à rire tant l’accusation lui parut farfelue. Le brigadier-chef repris :
— Malgré le peu de crédit que nous accordons à ce genre de missive, nous sommes tenus de vérifier.
— Vérifiez donc brigadier-chef Morand. Je vous écoute.
— Première question : où étiez-vous le trois Novembre dernier ?
— Étrange question. Attendez, je prends mon smartphone… voilà… agenda… voilà… mois de novembre… voilà… le trois… Le trois Novembre dernier, j’étais en reportage à Chambéry. Un papier à faire sur des revendications lycéennes.
— Oui. Bon, deuxième question, est-ce que vous fumez ?
— Absolument pas et j’ajoute que je ne bois et ne me drogue pas.
— Votre femme peut-être ?
— Emily, tu es visible ? Tu peux venir ?
Tout sourire, celle-ci se présenta, une main posée sur son ventre arrondi, l’autre derrière ses reins.
— Vous croyez qu’une femme responsable fumerait dans son état.
— Hum, oui, pardon. Question suivante, possédez-vous un garage ?
— Bizarre comme question ! Oui, nous louons un box-garage avec cet appartement.
— Pouvons-nous le voir ?
— Oui si vous me dites le but de cet interrogatoire.
— Simple vérification des assertions de la lettre anonyme monsieur Valmont.
— Je peux voir cette lettre ?
— Nous ne sommes pas autorisés à vous la présenter. En tant que sous-officiers assermentés, nous agissons conformément aux ordres et à la loi.
— Le garage, c’est pour une perquisition ?
— Mais non monsieur Valmont ? La routine, la simple routine…
— Bon, soupira Valentin. Emily, je descends avec ces messieurs.
— Bois d’abord ton café. Une tasse messieurs ?
— Pas pendant le service et nous le regrettons bien.
— Le temps de prendre mes clés et mon badge d’ouverture, suivez-moi messieurs.
Dans le petit hall du sous-sol de l’immeuble, désignant successivement les trois portes présentes, Valentin indiqua :
— Par ici, ce sont les caves, par là, la sortie arrière de l’immeuble et les garages sont derrière celle-ci. Voilà, mon garage c’est celui-ci.
— Ouvrez-le s’il vous plaît.
— Vous voulez voir la voiture de ma compagne ? se moqua Valentin en se penchant pour déverrouiller à la clé la poignée d’ouverture.
— Que contient cette armoire ? demanda le gendarme en désignant un meuble de rangement placé contre le mur du fond.
— Divers matériels qui n’ont pas leur place dans un appartement : chaussures de ski et de randonnée, ma perceuse et divers outils, quelques réserves alimentaires non périssables, des pots de fleurs vides, bref du bric-à-brac.
— Ouvrez-la s’il vous plaît.
— Si vous y tenez.
Le brigadier qui n’avait pas encore prononcé un mot déplaça négligemment quelques objets puis il se baissa, saisit un sac noir rangé en bas du meuble, sac fermé par un lacet coulissant dans des œillets.
— Qu’y a-t-il dans ce sac ?
— Je n’en sais rien, s’étonna Valentin, ouvrez-le.
Sur un coup de menton de son supérieur, le brigadier dénoua le lacet, plongea une main gantée à l’intérieur et, à la grande surprise de Valentin en sortit une cartouche de Marlboro.
— Vous ne fumez pas m’avez-vous dit ? Alors comment expliquez-vous ceci ? reprit le brigadier-chef.
— Je n’en sais rien, je ne l’explique pas.
— Dupuy, faites la vérification.
Le brigadier déchira l’enveloppe de la cartouche, sortit un paquet, l’approcha de ses yeux.
— Le code est : FR9236451708CBDAE4715263.
— Voici le listing, faites la comparaison, dit le brigadier-chef Morand. Après deux longues minutes pendant lesquelles Valentin se posa beaucoup de questions, le brigadier repris :
— Ce numéro figure. Cette cartouche fait partie du lot.
— Videz complètement ce sac, brigadier.
De celui-ci, le gendarme sortit deux autres cartouches, une série de paquets en vrac ainsi qu’un lot de tickets de loterie qui tous étaient grattés.
— Donnez-moi ces tickets.
Le brigadier-chef feuilleta la liasse tenue par un élastique.
— Voici un ticket gagnant de mille deux cents euros. Vous ne voulez pas l’encaisser monsieur Valmont ?
— Je viens de vous dire que j’ignore comment il se fait que ce sac que je n’ai jamais vu soit dans mon garage.
— Un miracle probablement ! se permit de persifler le brigadier-chef Morand. Nous avons tout compris. Il est neuf heures et six minutes, à partir de ce moment monsieur Valmont,vous êtes en garde à vue. Ne cherchez pas à tenter quoi que ce soit. Brigadier, videz complètement cette armoire.
— Rien d’autre de suspect.
— Monsieur Valmont, ouvrez le coffre de votre voiture.
— C’est la voiture de ma compagne vous ai-je dit.
— Ouvrez ! Qu’est-ce que c’est que ça ? fit à nouveau le brigadier-chef Morand en saisissant un objet en caoutchouc dur d’une vingtaine de centimètres trouvé après avoir soulevé le plancher masquant un sous-coffre. Ne serait-ce pas une matraque télescopique ? Une personne adulte a le droit de posséder une matraque chez elle mais en aucun cas dans son véhicule. Monsieur Valmont vous allez nous suivre tout de suite à la gendarmerie.
— Il n’en est pas question !
— Vous venez d’être pris en flagrant délit.
— En flagrant délit de quoi je vous prie ?
— De recel.
— Le recel est certes un délit mais il ne peut pas être flagrant, brigadier-chef Morand. Et il ne peut pas me concerner car je n’ai jamais possédé ce sac.
— Je vous conseille de nous suivre sans faire d’esclandre, monsieur Valmont. Vous vous expliquerez à la gendarmerie.
— Écoutez-moi bien messieurs, je vous ai ouvert de bon gré mon appartement, mon garage, ce buffet, cette voiture. Croyez-vous que si j’avais quelque chose à me reprocher j’aurais agi ainsi ? D’après ce que j’ai pu comprendre, d’après votre façon d’agir sans que j’aie vu la lettre anonyme sur laquelle vous vous basez, il s’agit du braquage du bureau de tabac du village voisin, sur lequel d’ailleurs en tant que journaliste local j’ai rédigé un article. J’affirme n’avoir rien à voir avec ce malheureux fait-divers. Si vous voulez m’arrêter, ce sera chez moi, officiellement, auprès de ma compagne. Je remonte, vous saurez bien sortir tout seuls de ce sous-sol. Bonne journée quand même.
— Vous restez là monsieur Valmont, dit le brigadier-chef en reculant et en sortant son arme de service. Dupuis, appelez l’adjudant et faites-lui le topo de la situation.
Le gendarme sortit un smartphone d’une poche de sa vareuse, activa un numéro directement accessible sur l’écran principal.
— Pas de réseau, ça ne passe pas chef.
— Vous voulez peut-être mon code wifi, persifla Valentin.
— C’est à cause du béton des murs, sortez et faites le nécessaire.
— À vos ordres chef.
— Bon, maintenant, ça suffit ! Vous me maintenez ici de force ou vous me laissez remonter, s’énerva Valentin. Votre pistolet ne m’impressionne pas. De toute façon, sans agression de ma part, vous n’oserez pas tirer.
— Passez devant, finir par dire le brigadier-chef Morand en rangeant son arme. Dupuis, hurla-t-il, nous remontons, demandez à l’adjudant de nous rejoindre au domicile Valmont.

— Que se passe-t-il ? Pourquoi fais-tu cette tête Valentin ? s’inquiéta Emily quand ils furent remontés.
— Ces messieurs ont trouvé un sac, type vieux sac de sport, dans le buffet à bric-à-brac du garage. Dans ce sac il y avait des paquets de cigarettes et des vieux tickets à gratter de la Française Des Jeux. Ils ont aussi trouvé une matraque dans le coffre de ta voiture.
— C’est une blague ?
— Regarde la tête des gendarmes !
— Mais nous n’avons jamais eu de telles choses chez nous ! Le garage était fermé ?
— Absolument, verrouillé.
Emily s’adressa aux deux gendarmes debout près de la porte d’entrée.
— Ce vieux buffet nous a été donné par mes parents quand nous avons emménagé ici. Il était parfaitement vide.
— Ces messieurs les gendarmes contrôlent les assertions d’une lettre anonyme portant je suppose des accusations contre nous. Ces accusations sont basées sur du réel bien que totalement fausses nous concernant. Il s’agit visiblement d’une intention de nous nuire.
— Qu’est-ce qui va se passer maintenant ?
— Ils attendent l’adjudant, chef de la brigade locale pour prendre je l’espère la bonne décision.