Dans sa chambre d’adolescent chez ses grands-parents, Valentin était en pleine rédaction de son article sur les différentes techniques de vol concernant les voitures quand le smartphone posé sur son secrétaire vibra. Sur l’écran de celui-ci, l’icône des messages s’ornait du chiffre deux. Délaissant l’ordinateur portable sur lequel il travaillait, il ouvrit le premier SMS. Il émanait de Mathilde laquelle le remerciait du fond du cœur pour son action dans la récupération de ses « outils » de travail et l’invitait à la répétition générale de son groupe en vue du prochain concert.
Le second venait de son indéfectible ami Gilles.
« Salut Val,
Je suis très heureux que tu aies répondu favorablement à l’initiative d’Amandine.
Comme elle, comme toi aussi probablement, j’ai un peu la nostalgie de nos années de collège et de lycée et revoir tous les copains, copines -et même les autres- sera un véritable plaisir.
Je veux aussi t’indiquer que j’habite maintenant un grand T3 sur les hauteurs de la ville. Je te donne l’adresse. Toi le grand voyageur, si tes pérégrinations te font passer par ici, nous avons une chambre d’amis pour te loger.
Toujours bonnes amitiés,
Gilles. »
« Tiens tiens déduisit Valentin de sa lecture, « nous avons une chambre » écrit-il, donc il ne vit pas seul. Comme Gilles est le plus fidèle des hommes, il est probable que sa grande amie Lucie partage maintenant sa vie et son appartement. Ce qui secondairement implique que Lucie ait obtenu un poste de professeur de SVT dans un établissement proche. »
Il toucha la flèche « Répondre » et rédigea :
« Coucou Gilles,
Il se trouve que je suis à Saint Thomas du Lac pour quelques jours chez mes grands-parents.
J’ai bien envie de m’inviter chez vous un soir pour dîner.
Je suis libre demain et après-demain.
À bientôt,
Val. »
Valentin gara sa 2008 sur une place du parking visiteurs. Il ne sonna pas immédiatement à l’interphone de l’immeuble mais prit le temps de faire le tour du bâtiment, pas neuf mais bien entretenu. Le lac était visible à travers les feuilles et, au-dessus d’une rangée de peupliers, la superbe vue portait sur les sommets sud du massif des Bauges et les lointaines montagnes de la chaîne du Grand Arc.
« Pas mal du tout » se dit-il. Gilles a su saisir là une belle opportunité.
Retournant à sa voiture, il sortit un bouquet de roses destiné à la seconde partie du « Nous » de son ami ainsi qu’une bouteille de Bourgogne grand cru que lui avait conseillé son grand-père.
Comme il l’avait supposé, ce fut effectivement Lucie qui vint lui ouvrir. Valentin ouvrit de grands yeux en considérant la jeune femme. La chrysalide qu’elle était encore à la fin du lycée s’était muée en un superbe papillon.
— Bonsoir ma belle, je suis très heureux de te revoir. Voici quelques fleurs pour que tu continues à voir la vie en rose.
— Toujours aussi gentil, merci Valentin. Tu savais que je vivais avec Gilles ?
— Ce petit cachottier s’est trahi au détour d’un pluriel dans son dernier SMS.
— Que penses-tu de ma surprise ? fit ce dernier en apparaissant.
— Elle est super ravissante ta surprise, mais c’est loin d’en être une ! Avant toutes choses, mets cette bouteille au frais ou dans un seau à glace, elle doit se boire à douze-quatorze degrés.
— Puligny-Montrachet, lut Gilles en sortant la bouteille de son sac cadeau, tu ne t’es pas moqué de nous.
— Alors, comment allez-vous tous les deux ? Attends, laisse-moi deviner enchaîna-il. Vous habitez un bel appartement dans un immeuble de standing donc j’en déduis que vous êtes socialement bien installés. J’imagine… un, que tu es maintenant à ton compte et deux, que Lucie exerce dans un établissement des environs. Comme tu étais directeur de la succursale locale d’une chaîne de librairies, je suppose que tu as loué un pas-de-porte et que tu es maintenant libraire à ton compte.
— J’ai, non pas loué, mais acheté le fond et les murs ! Un peu à crédit, bien sûr. Ma librairie s’appelle « Entre les lignes. » Je me régale, je reçois des écrivains, des politiques pour des séances de dédicaces. Nous servons également des thés et des cafés. Une sorte de petit café littéraire. Pour me seconder j’ai deux employées dont Marion. Tu te souviens de Marion ? Celle qui était dans notre classe et qui s’était fait renverser par un chauffard que nous avions fini par faire arrêter. À part un léger problème d’élocution, Marion a retrouvé toutes ses autres facultés. Quant à Lucie, elle enseigne en collège la matière qui l’a toujours passionnée, je ne te précise pas. Gros avantage, elle peut aller travailler à pied.
— Parlons plutôt de toi, Valentin. Cinq ans sans te voir, tu dois en avoir des choses à nous raconter, intervint Lucie.
— Après le bac, comme vous le savez, j’ai fait des études d’informatique mais ensuite j’ai bifurqué vers une école de journalisme à Paris. Carte de presse en poche, j’ai passé deux ans en Australie puis autant aux States. Je ne suis revenu en France qu’en septembre dernier. J’ai été engagé comme reporter par un journal de Lyon, je fais aussi des piges pour des hebdomadaires et je suis également pressenti comme intervenant par une chaîne télévision d’informations continues. Mais en ce moment je suis en vacances chez mes grands-parents.
— Comment vont-ils ? demanda poliment Gilles.
— Soixante-dix-neuf et quatre-vingt-cinq ans, mais encore alertes pour leur âge.
— Tu leur transmettras notre bon souvenir.
— Bien sûr. Je suppose que vous savez ce que sont devenus les anciens de notre classe. Bouboule par exemple ?
— Il est devenu accordeur de pianos. Il est marié avec Eva qui est conseillère dans une grande parfumerie.
— Olivier ? Toujours avec Margot ?
— Absolument. Ils sont mariés et bossent tous les deux dans l’entreprise d’entretien d’espaces verts du père de Margot. Ils ont engagé deux employés, c’est dire si leur boite marche bien, expliqua Gilles.
— Et Pauline ?
— Infirmière au grand hôpital régional, indiqua Lucie. Elle songe à monter un cabinet d’infirmières indépendantes à Saint Thomas.
— Très bien. Florian, toujours dans le sport ?
— Il est moniteur de ski l’hiver, guide en montagne l’été et travaille dans une salle de gym dont il est actionnaire en demi-saison.
— Quentin ?
— Il a fait une école de gendarmerie et opère dans un peloton de montagne.
— Je suppose que Charly a intégré l’entreprise de son père.
— Exact. Il est maintenant basé en Suisse et travaille à l’international.
— Bon, et bien nous avons fait le tour de la question.
— Je crois que tu as oublié Emily, ajouta malicieusement Lucie.
— Effectivement, je l’ai oubliée. Qu’est-elle devenue ?
— Elle seconde son père dans leur boite de distribution de matériel sportif. Elle habite toujours Saint Thom’ et s’occupe de l’administratif.
— Est-elle mariée ?
— Non, toujours libre, si le cœur t’en dit, plaisanta Gilles, s’attirant un regard sévère de Lucie qui immédiatement enchaîna :
— Autres informations : la belle Jade est devenue mannequin, elle habite à Paris et il parait qu’elle a une vie sentimentale tumultueuse. Les jumelles sont mariées, Marine avec Pierre-André qui est DRH mais je ne sais pas dans quelle branche. Ils ont deux garçons, des jumeaux. Océane a épousé un ingénieur en télécommunications, elle a deux filles, des vraies jumelles comme elle et sa sœur. On dit que la vraie gémellité est héréditaire, ça se confirme. Elles n’ont pas officiellement de métier bien que l’une ait fait des études de lettres et l’autre de psychologie.
— Je crois que nous avons fait le tour du premier cercle, remercia Valentin. Vous avez des renseignements sur… les autres ?
— Le Thénardier est chauffeur poids lourd, il est propriétaire de son camion et très fier de sa réussite, expliqua Gilles. Clébard est loueur de vélos l’été et employé en station de ski l’hiver. Romuald était magasinier dans un magasin de bricolage mais il a été licencié, j’ai entendu parler de « soustraction frauduleuse » à son propos. Morgane est cheffe de rayon d’hypermarché. De ton côté, as-tu des nouvelles d’Inge la danoise ?
— Elle est traductrice-interprète trilingue à la Commission européenne.
— Tu l’as revue ? demanda Lucie.
— Oui, une fois par le plus grand des hasards, lors d’un vol New York-Los Angeles. Par ailleurs je sais comme vous qu’Amandine a monté une petite entreprise locale d’évènementiel. Mathilde est violoniste dans l’orchestre de radio France. Autrement elle dirige le quartet Boutae qui va se produire le premier mai au petit théâtre.
— Elle n’est pas encore mariée notre belle Mathilde ? demanda Gilles.
— Heu, je crois qu’elle n’est pas très attirée par les hommes, sentimentalement parlant, expliqua Valentin.
— Elle est gouine la Mathilde ? Je tombe des nues ! fit Gilles, s’attirant une remarque de Lucie :
— Chacun mène sa vie comme il l’entend, Gilles, nous n’avons pas à émettre de jugement de valeur.
— Et les autres de la classe, ceux qui n’étaient ni nos amis ni nos ennemis : Anaïs, Louise, Émilie, Charlotte, Alexis, Adrien, Lucas, Benjamin… C’est tout je crois, émit Valentin.
— Tu ne te rappelles pas que Charlotte Dumont a déménagé pour la région lyonnaise quand nous étions en quatrième ? renseigna Lucie.
— Oui, c’est vrai. Mais les autres ?
— Bof. Sauf Anaïs, c’était le groupe des invisibles, Peut-être que nous en saurons plus s’ils viennent à l’invitation d’Amandine.
— Nous avons fait le tour de la question, non ? Si nous goûtions le vin de Valentin maintenant… suggéra Gilles en se levant du canapé.